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Numéro 351

« Entre deux sexes »


Afin que l’ordre des choses soit respecté, que le monde reste rose ou bleu, fille ou garçon, la médecine intervient à l’aide de traitements hormonaux et chirurgicaux sur de nombreux enfants nés intersexes. Vincent Guillot et Ins A Kromminga décident de sortir du silence qui les a trop longtemps accompagnés et tentent de briser un des derniers grands tabous de notre société.

De R. Abadia, 67’, France, 2017

1er prix de la Compétition « Soulever des Montagnes » - Festival ImagéSanté 2018

 

Projeté à l’occasion du festival ImagéSanté en avril 2018, le documentaire de Régine Abadia donne la parole à Vincent Guillot et Ins A Kromminga, intersexes et figures du militantisme en faveur de la reconnaissance et du droit des personnes intersexuées. Education Santé a eu l’occasion d’assister à la projection et au débat qui s’est tenu ensuite, en présence de la réalisatrice et de Kris Günther[1]

 

46 nuances de sexes

Le documentaire porte sur la cause des intersexes. Qui sont-ils au juste ? « Les intersexes sont des individus nés avec des caractéristiques sexuelles (telles que les chromosomes, les organes génitaux, ou bien encore la structure hormonale) ne correspondant pas entièrement aux catégories mâle ou femelle, ou appartenant aux deux en même temps. (…) Le terme « intersexe » représente la palette des variations des caractéristiques sexuelles, variations naturelles au sein de l’espèce humaine[2]. » Biologiquement parlant, on parle de 46 variations de sexes différentes (avec encore de multiples sous-catégories), même s’il n’en existe que deux reconnues administrativement. Tout un éventail de variation des caractéristiques sexuelles qui concerne entre 0.05 et 1.7% de la population, d’après l’ONU, soit autant de personnes nées intersexuées que de roux.

Lorsque l’on naît avec une variation, qu’on ne rentre pas très exactement dans la catégorie mâle/femelle, on échoit dans la catégorie « Désordre (ou Anomalie) du Développement Sexuel » des classifications médicales… et c’est cette non-conformité aux standards médicaux et sociaux qui est à la racine du « problème ».

« C’est pour son bien », vraiment ?

Tout le monde naît avec des œstrogènes et de la testostérone. Au départ, il n’y a pas de problème. Mais la société en crée un, l’ « anormalité » (entendu, ne pas rentrer dans la norme mâle/femelle) dérange... « Les docteurs conseillent fréquemment aux parents des interventions médicales, chirurgicales ou autres, sur ces nouveau-nés et enfants, afin que leurs corps soient conformes (ou semblent l’être) aux caractéristiques mâles ou femelles. Dans la grande majorité des cas, ces interventions ne sont médicalement pas nécessaires et peuvent avoir des répercutions terriblement néfastes sur ces personnes tout au long de leurs vies[3]. ». Le documentaire de Régine Abadia témoigne de ces répercutions, notamment de la pathologisation déjà au moment de la vie fœtale ou dès la naissance, des chirurgies dites correctives dès la naissance ou dans l’enfance, des traitements lourds tout au long de l’adolescence, etc. au détriment du consentement libre et éclairé des personnes concernées.  Tabou, secrets,  absence d’explications sur ce qui se passe et ce qu’on va faire à ton corps, mal-être, difficultés à se définir, suis-je un monstre ?... On démarre le visionnage en entendant tous ces terribles témoignages : traumatismes psychologiques, mauvaise estime de soi, risques accrus d’échec scolaire, de précarisation, discriminations…

Interpellant, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un problème « de  santé », mais d’un problème de société ! L’argument « c’est pour son bien » avancé (jadis ?) par le corps médical n’est désormais plus recevable. Notons que, parmi d’autres instances, l’ONU a remis un avis sur ces pratiques qu’elle assimile à de la torture[4].

L’évolution des pratiques et des conceptions du corps médical

Au centre des revendications[5], il y a « la fin (des) pratiques mutilantes et ‘normalisatrices’ des chirurgies génitales, des traitements psychologiques et des autres traitements médicaux. » En effet, la violation du consentement libre et éclairé de la personne et le droit à son auto-détermination  sont ainsi mis en cause.

Cela débute notamment par une « dépathologisation » des variations des caractéristiques sexuelles, toujours inscrites dans la classification des maladies de l’OMS. Les protocoles et les manuels médicaux doivent évoluer. Les médecins présents dans la salle acquiescent. Kris Günther ajoute « on n’attaque pas tous les médecins, mais « La » médecine dominante à laquelle ils sont formés et qui choisit de « normaliser ». Heureusement, une prise de conscience sur le fait que les interventions chirurgicales devraient être retardées jusqu’à ce que l’enfant puisse décider par lui-même semble s’opérer, constate-t-il prudemment… mais aborder cette question et sensibiliser sur le sujet n’est absolument pas systématique lors du cursus actuel. En termes de sensibilisation, on apprend d’ailleurs que le documentaire est davantage passé en fac de médecine à la demande d’étudiants que de professeurs. Dans les discussions avec la salle, on en vient alors à se demander : « est-ce la société qui fait les médecins et les psychiatres, ou à l’inverse, ceux-ci façonnent-ils notre société ? ».

Faire entendre la voix des intersexes

Au travers des voix de Vincent Guillot et Ins A Kromminga, nous suivons le combat et les revendications de personnes intersexuées… Et au-delà, le documentaire nous questionne sur la « normalité », cette construction sociale et culturelle « qu’on se crée pour se rassurer » (dixit Kris Günther). C’est seulement depuis les années ’90 qu’un peu partout dans le monde,  le voile se lève doucement sur la cause des intersexes. Lors des échanges avec la salle, la réalisatrice nous explique d’ailleurs qu’elle a constaté que « où que ce soit dans le monde, on rencontre des personnes de cultures différentes qui partagent toutes des expériences similaires, les mêmes traumatismes, les mêmes déboires avec le monde médical et les mêmes revendications ».

Le documentaire donne la parole uniquement à des intersexes, on n’entend pas le point de vue de médecins, de parents d’enfants intersexués par exemple. Régine Abadia explique que faire (« enfin » souligne-t-elle) entendre la voix des intersexes était une volonté forte de sa part au cours de la réalisation. Au-delà du respect du droit à l’intégrité physique, « pouvoir vivre nos différences » est le grand propos du film.

Briser le tabou et ouvrir le sujet

N’ayant, à titre personnel, jamais entendu parler de la cause des intersexes avant de me rendre à la projection du documentaire et après avoir sondé mon entourage, force m’a été de constater que les cours d’éducation sexuelle ne mentionnent pratiquement jamais leur existence. Ou suis-je d’une génération dépassée sur le sujet ?  Je l’espère. Dans le même sens, les professeurs de médecine présents au cours de la projection reconnaissent qu’il s’agit « d’une ligne dans un manuel de médecine ». 

Pourtant, au-delà des aspects en lien avec la « santé » et le modèle bio-médical, il est bien question de créer et d’élargir le débat sur les questions que cela soulève afin de l’enraciner au niveau sociétal : le droit à l’intégrité physique, au libre arbitre, au consentement, mais aussi la question de la normalité et – pour faire lien avec le thème de ce numéro – l’assignation forcée d’un genre (binaire).

Pour en savoir plus 

  • OII Europe - Organisation Intersex International Europe : www.oiieurope.org (site en anglais)
  • ILGA Europe et OII Europe, « Défendre les droits humains des intersexués – Comment être un allié efficace ? Un guide pour les ONG et les décideurs politiques » : https://oiieurope.org/toolkit-allies-french/

 

 

[1] Co-fondateur, porte-parole et représentant de l’OII en Belgique 

[2] ILGA Europe et OII Europe, « Défendre les droits humains des intersexués – Comment être un allié efficace ? Un guide pour les ONG et les décideurs politiques » : https://oiieurope.org/toolkit-allies-french/

[3] Idem (2)

[5] Les revendications du mouvement international des droits intersexe sont reprises dans la déclaration de Malte (2013) : http://oiieurope.org/public-statement-by-the-third-international-intersex-forum/

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