Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 344

Festival Imagésanté : au croisement de la santé, de la science et du cinéma


Le festival Imagésanté basé au cœur de la cité ardente a réuni, pour son édition 2018, 25 documentaires en provenance de différents coins du monde. Durant 5 jours, au travers des films mais aussi de débats, cet évènement nous invite à réfléchir à la santé et au bien-être. Répartis en trois catégories (« compétition internationale », « soulever des montagnes » et « nouveaux horizons »), le jury a parlé pour révéler le palmarès :

-              Still tomorrow de Jian FAN

-              Carré 35 d’Eric CARAVACA (primé deux fois)

-              Entre deux sexes de Régine ABADIA

-              Congo Paradiso de Benjamin GEMINEL et Tristan THIL

Education Santé était présent et vous parle de deux projections.

Pour en savoir plus sur Imagésanté, rendez-vous sur le site du festival :  https://www.imagesante.be/fr

Jackson

M. Crow, 92’, Etats-Unis, 2016

« L'avortement reste légal aux États-Unis, mais les efforts anti-avortement ont réussi à le rendre pratiquement inaccessible dans certains endroits et, dans le sud profond, souvent impensable. Autrefois, le Mississippi avait quatorze cliniques d'avortement. Maintenant il en demeure plus qu’une. Depuis le passage de Roe V. Wade il y a plus de quatre décennies, le mouvement auto-marqué "pro-vie" a remporté d'importantes batailles culturelles, politiques et juridiques. Maintenant, le stigmate de l'avortement est majeur au Mississippi et les femmes en situation de précarité, et souvent de couleur, sont particulièrement vulnérables.

Jackson est marqué par les différentes strates sociales, raciales et religieuses du Sud profond et explore la nature nuancée de l'avortement dans la ceinture biblique d'Amérique. »

Jackson 009.jpgA mi-chemin entre le reportage et le film, Jackson nous emmène en plein cœur du Mississipi pour suivre  le quotidien de trois femmes : Shannon Brewer, Barbara Beaver et April Jackson.

Shannon est la directrice de la Jackson Women’s Health Organization, « la maison rose » comme elle est surnommée, en référence à la couleur de ses murs. C’est le dernier bastion du droit d’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) pour les femmes de l’Etat. A l’intérieur de cette clinique à la « pink touch » on trouve une équipe médicale qui se démène pour ne pas plier sous les menaces de leur détracteurs et la pression de fermeture. Les menaces sont telles que la clinique est entourée de grilles devant lesquelles on trouve chaque jour des partisans du mouvement « Pro-vie » équipés de pancartes, chapelets, bibles, chants religieux ou encore discours criés comme celui d’un homme qui scandait « Mummy, mummy, please don’t kill me mummy  »1.

Tout proche de la clinique, on trouve le Center for Pregnancy Choices dirigé par Barbara qui est une figure emblématique du mouvement anti-avortement au Mississipi. Ce lieu a pour objectif de guider les femmes enceintes, et particulièrement celles dont la grossesse n’était pas prévue. On leur explique les différentes options qui s’offrent à elles : mener une grossesse à terme, l’adoption ou l’avortement. Ça, c’est la description officielle. Tout au long du film, on entend un discours orienté anti-avortement et pro-religieux, on observe des regards culpabilisateurs sur les femmes ayant déjà interrompu une grossesse.

« Je ne pense pas qu’on puisse retirer toute l’éducation sexuelle aux gens et leur retirer l’option de l’avortement » 

 

C’est dans ce centre qu’April, mère célibataire enceinte de son 4ème enfant, se rend en début de grossesse. Elle vit chez sa maman, peine à joindre les deux bouts et trouve refuge et conseils au centre. Enfin des ‘conseils’… presque une doctrine. Barbara n’hésite pas à diaboliser la contraception et à glorifier l’abstinence pour vivre « sainement ». A coup de chiffres internes à l’institution, « le préservatif, même bien utilisé, n’est efficace qu’à 80%... » déclare-t-elle. On est stupéfait d’observer l’ingérence de ce centre dans la vie des femmes.

Bien que le contexte américain ne soit pas comparable au nôtre, les intervenants2  présents après la projection soulignent tout de même deux points communs : la honte et la culpabilité. L’obédience chrétienne est bien moins forte dans notre pays laïcisé mais il y a encore trop peu d’espace pour que les femmes concernées puissent dire ouvertement que l’avortement était un choix clair, et parfois un choix facile, que c’est un droit et qu’elles l’utilisent. Rappelons également que l’IVG est toujours inscrite au code pénal, ce qui alimente le sentiment de honte dans la société. Cela rend aussi ce droit fragile, notamment au regard du contexte ambiant dans certains pays voisins où les prémisses d’un retour en arrière se montrent dangereusement. « Est-ce qu’à trop vouloir faire avancer nos choix et nos mentalités, on ne se met pas nous-même en danger ? » questionne une des intervenantes.

Qui dit conception, dit aussi contraception. « Jackson » nous donne l’opportunité de réfléchir sous un autre angle notre approche de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Chez nous, le politique prend la question au sérieux, et heureusement car l’éducation est la clé. Un membre de la clinique de l’avortement dans le film dit « je ne pense pas qu’on puisse retirer toute l’éducation sexuelle aux gens et leurs retirer l’option de l’avortement » ! Cette phrase parle d’elle-même mais elle nous rappelle aussi qu’une éducation ne sera jamais totalement optimale, que les échecs de contraception existeront toujours et que (par chance), l’humain est encore parfois un être déraisonné. Doit-on pour autant laisser les femmes dans la difficulté ?

Défendre l’avortement, ce n’est pas dire « il faut faire une IVG », c’est défendre le droit des femmes à pouvoir choisir. C’est en  cela que Jackson vous questionnera… « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » (Simone de Beauvoir).

Pour plus d’information sur le film : http://www.jacksonthefilm.com

Médecines et sac à dos

R. Rappe et S. Diserens, 50’, France, 2016

AFFICHE MESAD..jpg« Olivier, Elise et Marine sont fraîchement diplômés en médecine. Avant de franchir le pas vers la vie professionnelle, ils décident de prendre du recul sur les apprentissages de leurs six dernières années. Ils partent alors dans un voyage initiatique autour de la Méditerranée, là où de grandes civilisations ont développé la médecine que l’on connaît aujourd’hui.

A travers leur réflexion, leur vie quotidienne et des anecdotes de voyage, ce road-movie est l’occasion de se questionner sur nos pratiques médicales, l’image de la santé et la conception du bien-être. »

Dès le départ, Elise, Marine et Olivier déclarent être en accord avec la définition de la santé de l’OMS (« un état de complet bien-être physique, mental et social »). Pourtant, ils sentent qu’ils ont été formatés par leurs études et ils ont eu « peur que leur apprentissage inhibe leur réflexion ». C’est là le point de départ de leur réflexion, qui prend la forme d’un voyage initiatique.

« Dans ce film, on parle pas de la santé et de la médecine mais plutôt des santés et des médecines. »

En traversant tous ces pays qui encerclent la Méditerranée, on brosse avec eux un éventail de découvertes et de réflexions, sans entrer en profondeur au cœur de toutes les questions soulevées. Que ce soit sur les ressources thérapeutiques de la nature, sur l’importance d’aligner son corps et son esprit, ou encore sur une conciliation entre la croyance et la science. « Il faut intégrer une part de croyance dans la science si je veux concilier le corps et l’esprit », entend-t-on en guise de réflexion.

Les trois étudiants partent également à la rencontre de tradithérapeutes. A la question « que vous reste-t-il de ce voyage dans votre pratique, trois ans plus tard ? », Marine et Elise répondent en cœur : « du respect et de la tolérance par rapport aux médecines alternatives. Mais aussi le fait qu’il n’existe pas de vérité absolue. En tant que praticiens, nous nous devons d’écouter le patient et ce en quoi il croit, d’où il vient et ce qu’il envisage pour restaurer sa santé ».

« Un voyage ne se termine jamais. D’abord, il vous change, ensuite il reste profondément ancré en vous. »

Un grand intérêt du film, selon Gaëtan Absil , est le lien entre le voyage et le développement de la compétence culturelle que l’on voit émerger auprès des protagonistes. Celle-ci dépasse la sensibilisation aux autres cultures ainsi que sa propre sensibilité culturelle. Dans un contexte de soin, il s’agit de la capacité à interagir avec les autres, issus d’autres cultures, en adoptant des attitudes et une approche qui valorise la diversité et permet de s’y adapter. Acquérir une compétence culturelle permet alors de mieux comprendre l’autre dans sa relation avec son corps, sa croyance, sa culture… « et permet aussi de relativiser le savoir de la médecine ! », ajoute-t-il. D’ailleurs, il met cette compétence face au phénomène d’acculturation que les anthropologues ont souvent pointé du doigt lors des études de médecine. « On a tout intérêt aujourd’hui à penser le soin et la santé dans les réseaux thérapeutiques, c’est-à-dire les réseaux qui ‘font santé’ pour une personne. »

Enfin, un mot sur la forme. Il ne s’agit pas là d’un film argumentaire, qui tente de vous rallier à la cause des médecines dites alternatives. Ce road-movie nous embarque au fil de réflexions, de temps de pause et de magnifiques paysages. Le voyage devient lui-même un personnage à part entière (la voix-off : « moi, ce voyage… »). On y fait aussi l’éloge de la lenteur, du lâcher-prise. Vous étiez tendus en vous installant dans votre siège de cinéma ? Avec le bruit des cigales et le clapotis de l’eau, vous voilà détendu, les orteils en éventails, à réfléchir sur votre conception de la santé et de la médecine, ou plutôt ‘de ce qui fait soin’. 

Pour plus d’information sur le film : https://fr-fr.facebook.com/medecinesetsacados/ et https://vimeo.com/ondemand/medecinesetsacados

 

 

  1. « Maman, maman, ne me tue pas s’il-te-plaît »

  2. Claudine MOUVET, psychologue au Centre Louise Michel, Nathalie CARLIER, médecin au Centre Louise Michel et Damien LINDER, psychologue et animateur au Collectif Contraception de Liège.

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