Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 348

La santé et le bien-être à l’école, une priorité en Ecosse ! Et chez nous ?


Certes, les poétiques paysages des Highlands ainsi que la culture écossaise nous séduisaient depuis quelques années, mais Sophie, Benjamin et moi n’avons pas entrepris d’affronter un climat capricieux dans le but unique de déguster le fameux haggis ou de siroter quelques whiskeys. Nous nous sommes en effet lancés dans ce voyage d’étude en vue de découvrir d’un peu plus près le système scolaire du pays qui, selon nos sources, promeut la santé et le bien-être des élèves à l’école. Quelques questions remplissaient ainsi nos petits bagages en cabine : qu’est-ce que ça donne dans la pratique ? Quels parallèles entre notre travail et cette réalité de terrain ? Quels liens peut-on faire entre le fameux Curriculum for Excellence et le futur Pacte d’Excellence en Belgique ?

Filgood : un projet international de promotion de la santé en milieu scolaire

C’est donc en tant qu’organisation de jeunesse partenaire de Solidaris et active en promotion de la santé que nous avons décidé d’effectuer ce voyage. En effet, Latitude Jeunes travaille depuis plusieurs années avec la Mutuelle Générale de l’Education Nationale (MGEN, France) et le Réseau Education et Solidarité (RES) autour d’un projet de promotion de la santé dans des écoles secondaires, Filgood. Celui-ci consiste à mesurer le niveau de bien-être ressenti des élèves et à proposer, sur base des résultats, des actions de sensibilisation calibrées ou des animations plus larges destinées à relever ce niveau tout en collaborant avec les enseignants, les directions et les élèves.

D’une part, le travail de nos animateurs dans nos antennes régionales donne à ce projet une dimension locale, en tenant compte par exemple des déterminants socio-économiques, démographiques et culturels des établissements scolaires avec lesquels nous travaillons. D’autre part, l’aspect international de ce partenariat – qui s’est plus récemment étendu à l’Allemagne, la Suède et la Roumanie – contribue à enrichir nos ressources pédagogiques mais également à élargir notre réflexion autour des notions de santé et de bien-être à l’école. Ces allers-retours entre terrains belges et étrangers nous permettent de décortiquer et mieux comprendre les problématiques de notre système scolaire et des réalités vécues par les enseignants et élèves au quotidien.

Destination : Ecosse

C’est donc dans le même ordre d’idée que nous avons choisi d’approcher de plus près le système scolaire écossais les 28, 29 et 30 janvier 2018 à Glasgow. Au programme de ce voyage : rencontres, débats, visites d’une école primaire et d’une école secondaire et échange de bonnes pratiques. Nous étions notamment accompagnés d’acteurs du département de l’éducation écossais (Education Scotland), du représentant d’une large organisation syndicale pour les enseignants (NASUWT), d’une chercheuse pour l’organisme de santé publique au Royaume-Uni (NHS) et de School for Health Consultancy, une organisation de consultance qui organisait en partie le voyage. Nos collègues de la MGEN et du RES étaient bien entendu de la partie et nous avons pu, au détour d’une salle des profs ou au coin d’une cour de récréation en compagnie d’élèves en uniforme, en apprendre plus sur le fameux Curriculum for Excellence.

La santé et le bien-être au cœur du Curriculum for Excellence

En 2002, Education Scotland entreprend la réforme du système éducatif écossais. D’une part, ce vaste chantier part d’un constat : en Écosse, les élèves provenant d’un milieu précarisé réussissent moins bien que les plus nantis, surtout en math et en langues. Combler cet écart de développement des compétences et prévenir les inégalités sociales devient ainsi un des objectifs centraux de la réforme7. D’autre part, ce travail institutionnel se déploie dans un contexte politique effervescent où la santé et le bien-être sont placés au-devant de la scène6 et clairement identifiés comme déterminants en ce qui concerne le fondement des inégalités sociales. Ainsi, aux côtés des langues et des mathématiques, Health and Wellbeing devient progressivement l’une des trois plus importantes matières du Curriculum for Excellence5 en ce qu’elle est explicitement définie comme étant de la « responsabilité de tous » (Responsibility of All)4. Ceci lui confère un caractère global et transversal où chaque personne au sein de l’école – qu’elle soit enseignante ou non – doit l’inclure dans ses pratiques et interactions quotidiennes avec les enfants.

Dans le même ordre d’idées, le nouveau programme a également pour ambition de décloisonner l’institution scolaire en créant des ponts avec la communauté extérieure : parents, commerçants locaux, organisations et associations, réseaux sociaux, etc. Dans ce cadre, Health and Wellbeing prend une place très pertinente et les idées de partenariats foisonnent. Pour les mettre en pratique et réussir à travailler ensemble, les acteurs ont toutefois besoin de partager une définition claire et commune de leurs objectifs. Ainsi, après sa première implantation en 2010, le Curriculum for Excellence continue d’évoluer et se nourrit du Children and Young People’s (Scotland) Act 2014 qui donne une définition du bien-être et fournit des indicateurs destinés à le mesurer. SHANARRI devient notamment un mot-clé employé largement dans les communautés éducatives et apparait sur les murs d’écoles et dans les bricolages des enfants, comme nous avons pu le voir à Doune Primary School

SHANARRI – Indicateurs de la santé et du bien-être

  • Safe – La protection contre les abus, négligences et dangers présents à la maison, à l’école, ou au sein de la communauté plus large.
  • Healthy – Le fait de présenter une bonne santé physique et mentale avec accès à des structures appropriées et une capacité à faire des choix pour sa santé.
  • Achieving – La faculté de pouvoir réaliser ses ambitions et développer des compétences socio-émotionnelles tout en étant soutenu dans le processus.
  • Nurtured – Le fait d’avoir un endroit sain et où se sent bien pour vivre en famille ou en dehors de celle-ci. 
  • Active – Le fait d’avoir des opportunités de jeu, de récréation, de sport, de divertissement, tant à l’école qu’en dehors de celle-ci. 
  • Respected – Le fait d’avoir l’opportunité d’être entendu et de pouvoir prendre part aux décisions qui nous concernent.
  • Responsible – Pouvoir jouer et être encouragé à jouer un rôle responsable et actif à l’école et en dehors, et avoir la possibilité de trouver le soutien nécessaire pour ce faire.
  • Included – Transcender les différences et disparités économiques, culturelles, sociales, etc. et ne pas être victime de discrimination sur base de celles-ci.

Le Curriculum for Excellence se développe également dans le cadre du Getting it Right for Every Child, un travail national et plus large qui rebondit sur la convention des droits de l’enfant des Nations Unies. Il établit des principes et valeurs que toute personne travaillant de près ou de loin avec des enfants doit respecter. On parle notamment de la nécessité de collaborer avec les familles, d’adopter une approche « holistique » concernant la santé et le bien-être ainsi que de placer l’enfant au centre des pratiques éducatives. Ces éléments sont, aujourd’hui, les piliers du Curriculum for Excellence et détiennent la finalité suivante : développer les compétences avant les connaissances et permettre aux jeunes de devenir des citoyens confiants, responsables, actifs et qui ont la capacité d’apprendre et d’évoluer continuellement (confident individuals, responsible citizens, effective contributors, successful learners). Tout un… programme !

Un petit tour de terrain

Concrètement, 5,2 millions de personnes vivent en Ecosse, dont 684 415 élèves et 50 970 enseignants qui se répartissent dans 2 524 établissements scolaires. Ceux-ci sont circonscrits par 32 Local Authorities, soit des régions qui ont la responsabilité de créer et soutenir ces établissements scolaires. Dans le pays, les écoles ont davantage de marge de manœuvre qu’en Belgique : les directions ont une liberté quasi complète sur le fonctionnement de leur établissement ainsi que sur la façon dont le curriculum y est mis en œuvre. D’un côté, cela augmente considérablement la diversité entre les établissements, ce qui rend leur évaluation et leur gestion plus complexe3. D’un autre côté, ce fonctionnement favorise l’adaptation de l’établissement aux réalités locales, renforçant ainsi leur pertinence au sein d’une communauté.

Allons donc en témoigner ! Nous sortons de Glasgow accompagnés par un unique ciel bleu et mettons le cap vers Doune Primary School, une école primaire de la région de Stirling. Aux abords de l’établissement : un potager collectif. Dans l’école : une cuisine super équipée dans laquelle des élèves nous font gouter leurs dernières préparations. La directrice contextualise : « l’agriculture est fort présente dans la région et nous permettons aux élèves de l’expérimenter depuis le potager jusqu’à leur assiette. Ils sont accompagnés par des chefs étoilés et présentent leurs productions dans le restaurant du village ». Autre exemple : un partenariat a été établi avec les guides du château de Doune et les élèves sont régulièrement amenés à prendre part aux visites en tant que guides eux-mêmes, après avoir fait des recherches sur l’histoire de ce bâtiment médiéval.

Selon les enseignants rencontrés, ces activités permettent aux élèves de développer un ensemble de compétences essentielles à leur avenir et celui de la société, comme la confiance en soi, la prise de parole en public ou la motivation à s’investir dans le développement de leur région. Mais ce n’est pas tout : ces liens entre l’école et les réalités locales permettent aux élèves de donner du sens à leur scolarité, élément fondamental de leur bien-être. A côté de ça, les réguliers conseils étudiants permettent à ces derniers d’exprimer leurs attentes et préoccupations. C’est dans ce cadre que des classes ont, par exemple, été réaménagées. Un élève nous explique d’ailleurs que la sienne comprend maintenant des espaces différenciés (coussins, tables et balles pour s’asseoir) et accessibles en fonction de l’heure, du projet sur lequel ils travaillent ou de leur attitude générale.

La visite se termine sur une rapide dégustation de mets concoctés par les élèves. Une heure de route nous suffit pour rejoindre Wallace High School, une école secondaire située au cœur même de Stirling. Là, le contraste est frappant : un grand building moderne et fraichement rénové se dresse fièrement au creux de la vallée. Nous y apprenons que le curriculum est largement orienté « activités physiques » et découvrons en effet des vestiaires très équipés, des salles de danse et de gymnastique ainsi que plusieurs terrains de rugby et de football. En effet, le sport est prépondérant dans la région car plusieurs équipes sont très réputées dans le pays. La construction de ce bâtiment résulte ainsi d’un partenariat avec des clubs sportifs et le projet de cet établissement se décrit comme suit : répondre à la demande des élèves, inspirés par leurs stars locales, former la génération de sportifs de demain et favoriser leur bien-être physique.

Mais l’aspect physique n’oriente pas seul le programme de l’école. Témoins des problèmes psychologiques que peut induire la compétition à un niveau professionnel dans la région, des enseignants, en collaboration avec des parents et une association externe, ont notamment mis en place un projet de prévention en matière de santé mentale. Les étudiants ont créé dans ce cadre une mascotte (The Pink Elephant) et contribuent à tour de rôle à faire vivre la campagne de communication sur les réseaux sociaux, tandis qu’ils peuvent s’entretenir dans l’école avec 18 chargés de prévention. A côté de ce projet, une structuration des espaces originale est destinée à promouvoir le bien-être psychique de ses occupants. Le directeur nous explique : « les élèves ont besoin de comprendre l’environnement dans lequel ils évoluent tous les jours pour s’y sentir bien. L’aile gauche, c’est les sciences. Tous les cours de sciences s’y donnent. Aux murs : Neil Amstrong, Albert Enstein et des planètes. C’est simple, ça inspire et ça fait du bien. Tandis qu’ils s’y retrouvent plus facilement dans l’école, les élèves font des liens entre les matières scolaires et leurs héros ».

Ce programme, ça fonctionne ?

P1291017.jpgFin des visites. Place aux débats et échanges au cours desquels nous nous interrogeons sur les méthodes d’évaluation et sur l’impact de ces exemples et du Curriculum for Excellence au sens large. On nous annonce que la particularité de ces activités est qu’elles ne sont pas « extra-scolaires » mais bel et bien intégrées dans le curriculum, qu’elles se retrouvent ainsi au cœur des évaluations des élèves. Nous recherchons alors un « bulletin » et tentons de savoir comment on peut dire, en fin d’année scolaire, que tel élève a réussi ou échoué. En vain. Il semble que la nature de ces activités généralement « non-formelles » donne un caractère très qualitatif aux évaluations qui prennent la forme de rapports écrits réalisés en concertation avec les élèves, d’entretiens réguliers avec ceux-ci et de plusieurs grilles d’indicateurs variables d’une activité à l’autre. Nous trouvons-nous là face à un système culturellement éloigné au nôtre, à tel point que nos propres grilles de lecture de l’institution scolaire n’ont aucun sens sur le terrain ? Et puis, est-ce qu’il fonctionne, ce Curriculum for Excellence ? Qu’en est-il du niveau de bien-être et des inégalités en matière d’accès à la scolarité, de réussite et de développement des compétences des élèves ?

L’OCDE a publié une première évaluation2 de celui-ci en 2015. Le côté noir du tableau révèle que ce système nécessite clairement une charge de travail supplémentaire dans le chef des enseignants et de l’inspection qui font face à une diversité sans précédent et des retours qualitatifs denses – ce qui pose question par rapport à leur propre bien-être. Beaucoup de travail reste à fournir côté mathématiques ; les écoles manquent cruellement d’enseignants qualifiés et les programmes doivent encore plus se focaliser sur l’inclusion des minorités et des publics précarisés. Les points forts concernent surtout la santé et le bien-être. Cette réforme et le foisonnement de la scène politique ont conduit à une harmonisation des priorités à l’échelle nationale et au décloisonnement des établissements scolaires, ramenant un grand nombre d’acteurs autour de cette thématique. Cette notion est davantage comprise par les communautés et à travers les âges, et l’école est désormais perçue comme un acteur central de promotion de la santé. L’augmentation des financements en 2017 (Pupil Equity Funding), la réforme de la formation des enseignants et les plus récentes notes de cadrage politique (National Improvement Framework)1 indiquent que l’Ecosse au sens large, et pas uniquement Education Scotland, a de solides bases pour relever les défis qu’elle se fixe côté santé et bien-être.

La Belgique et son futur « Pacte d’Excellence »

En attendant, nous sommes de retour en Belgique et notre travail en tant qu’organisation de jeunesse active en promotion de la santé nous semble être de devoir prendre une place prépondérante aux côtés de l’école. Nous sommes résolument partenaires de l’éducation, de la santé et du bien-être des enfants et des jeunes, et ceci transparait explicitement dans notre très dense brochure d’animations scolaires à destination des enseignants. Toutefois, le contexte institutionnel éducatif belge n’a pas souvent facilité la tâche aux organisations telles que la nôtre. Par ailleurs, alors que santé et bien-être sont deux notions indissociables (ce qui est le cas en Ecosse), la perception qu’on s’en fait en Belgique est loin de rejoindre cet état de fait. Peut-on espérer que le prochain Pacte pour un Enseignement d’Excellence intègre ces notions de façon plus harmonieuse et mette en place les conditions pour une collaboration plus efficace avec les établissements scolaires ?

En théorie, il semblerait que oui. A l’heure actuelle, le cinquième axe stratégique de l’avis numéro trois du Pacte pour un Enseignement d’Excellence cible l’évolution de l’environnement scolaire, les conditions du bien-être de l’enfant et la promotion de la santé. Sa priorité est que chaque enfant bénéficie « d’une place dans une école de qualité ». Il préconise la mise en place de normes pour assurer des infrastructures de qualité : fonctionnelles, accueillantes, confortables, sécurisées, accessibles et multifonctionnelles. De plus, une redéfinition des rythmes scolaires et l’intégration d’activités participatives, sportives, culturelles, citoyennes, en collaboration avec des partenaires externes, sont envisagées afin de mieux prendre en compte les besoins (notamment physiologiques) des élèves. La régulation du vivre ensemble au sein des écoles est conseillée grâce à la collaboration des différents acteurs (parents, enfants, enseignants, partenaires…). La réforme veut également assurer une gratuité complète et le développement de la qualité de vie à l’école en agissant sur les différents facteurs de santé. Cela passe par le développement du sport et des activités mais également par le renforcement en matière de prévention des risques et de lutte contre la violence et le harcèlement.

Par ailleurs, en collaboration avec les services de promotion de la santé à l’école (PSE) et les associations de parents, les écoles primaires seront amenées à créer un plan de promotion de la santé définissant les activités mises en place en matière d’alimentation, de condition physique, d’hygiène, d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, de prévention des maladies et de sécurité. Les élèves de l’enseignement secondaire pourraient bénéficier, grâce à un partenariat avec des organisations spécialisées, d’un programme d’accompagnement médical et psychologique de lutte contre les assuétudes. A nouveau : tout un programme !

A l’heure actuelle, des collaborations existent évidemment déjà entre les PSE, diverses associations et les écoles. En effet, de nombreuses organisations telles que la nôtre proposent des animations de promotion de la santé et certains établissements ont déjà mis en place des initiatives telles que le conseil des élèves, le portfolio en guise de bulletin, les récréations sportives, le tutorat, les ateliers bien-être ou encore les cercles de paroles. La notion de bienveillance dans les institutions scolaires est de plus en plus abordée par les acteurs de l’enseignement et soutenue par les politiques. Présage d’un avenir où le bien-être des jeunes aura une place prépondérante ? Il reste à espérer que les résolutions du pacte se développent davantage et que les enseignants, associations et élèves puissent en tirer le meilleur avec les moyens qu’ils méritent.

 

  1. https://beta.gov.scot/publications/2018-national-improvement-framework-improvement-plan/

  2. https://www.oecd.org/education/school/Improving-Schools-in-Scotland-An-OECD-Perspective.pdf

  3. Il est utile de noter, au passage, qu’il n’y a pas de système éducatif commun à tout le Royaume-Uni : chaque gouvernement (anglais, gallois, irlandais et écossais) gère séparément son contenu, son fonctionnement et son financement.

  4. https://education.gov.scot/improvement/documents/hwb30-booklet.pdf

  5. L’éducation religieuse, les technologies, les arts d’expression, les sciences sociales, les sciences sont les cinq autres matières.

  6. https://beta.gov.scot/publications/schools-health-promotion-nutrition-scotland-act-health-promotion-guidance-local/

  7. https://beta.gov.scot/policies/schools/pupil-attainment/

×
×