Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 268

Le partenariat entre médecins généralistes et associations de santé : pas si simple… mais porteur ?


Des généralistes et des associations de santé peuvent-ils travailler ensemble? C’est la question posée par l’asbl Promo Santé et Médecine Générale à des généralistes et à des associations actives dans le domaine de la santé… Quels peuvent être les intérêts à travailler ensemble et surtout les buts recherchés de part et d'autres? Certaines difficultés freinent-elles ces collaborations? Ce type de partenariat n'est-il pas source d'un enrichissement parfois inattendu?
Tout a commencé en automne 2007, quand l’asbl Promo Santé et Médecine Générale invite des associations de promotion de la santé à rencontrer des généralistes dans les locaux de la Société Scientifique de Médecine Générale (SSMG). Une quinzaine d’associations sont présentes et autant de généralistes… Découvertes mutuelles, pistes de partenariats, envie de se revoir… Cette rencontre a été relatée dans la Revue de la Médecine Générale de septembre 2008 et dans la revue Éducation Santé (1). Une piste se dégage: aller à la rencontre de projets qui fonctionnent bien et dans lesquels collaborent des médecins généralistes. Un appel à partenariat est lancé pour continuer à travailler ensemble: le Centre d’éducation du patient et l’Observatoire de la Santé du Hainaut se mobilisent gracieusement.
En 2009, avec nos deux partenaires, nous creusons ce sillon et lançons un appel à la recherche de ces projets. Nous faisons appel aux Centres locaux de promotion de la santé ainsi qu’aux associations et médecins généralistes de nos carnets d’adresses. Les projets doivent répondre aux critères suivants:
- collaboration d’au moins un généraliste et
- projet dépassant le curatif pour aller vers le préventif et/ou
- projet dépassant l’individu pour aller vers le collectif et/ou
- projet dépassant la santé biomédicale pour aller vers la santé globale et/ou
- projet dépassant la prescription professionnelle pour aller vers la participation active du public.
Nous avons ainsi identifié 28 projets. Nous en avons sélectionné 13 pour les interviews. Les généralistes et les associations de chaque projet sont interviewés en miroir.
Du côté des associations, voici quelques exemples de questions posées par nos 3 intervieweurs (2):
Pourquoi avez - vous eu envie de travailler avec des généralistes ? Dans quelles circonstances ? Qui a pris l’initiative ? Quelles difficultés avez - vous rencontrées ? Quels ont été les éléments facilitateurs ?
Comment décririez - vous cette collaboration : une nécessité ? Une plus - value ? Une opportunité ?
Et quelques questions posées aux généralistes:
Quelles sont vos motivations pour collaborer au projet avec l’association de santé ? Quel est votre rôle dans cette collaboration ? Quel apport pour votre pratique ? Quels bénéfices pour vos patients ?
Et lors de cette collaboration , quelles difficultés et facilités avez - vous rencontrées ? Quels relais vers d’autres généralistes ?

Des difficultés… similaires

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Que disent les participants ?
Premier constat: ce n’est pas évident. Les uns et les autres rencontrent des difficultés… similaires!
Même pour des projets «réussis», les généralistes participent peu! Pourquoi? Peu de temps, bien évidemment! Ils ont déjà beaucoup de travail curatif et sont en outre sur-sollicités par 1001 actions de divers opérateurs de santé: une campagne dépistant les violences intrafamiliales, une meilleure alimentation des ados ou l’intérêt du préservatif avant les vacances…
De plus, quand des rencontres sont organisées entre généralistes et associations de santé, le rythme de travail des uns et des autres est fort différent. Pour des réunions, les généralistes peuvent plus facilement se libérer en soirée ou le samedi… Ce qui n’arrange pas souvent les associations! Qui plus est, l'investissement du côté des généralistes n'est que rarement valorisé financièrement et ce, au contraire des associations.
Pour les généralistes, l’intérêt de collaborer avec des associations de santé n’est pas immédiatement visible. Ils sont d’abord dans une approche individuelle et bien sûr plus souvent curative que préventive. Un chemin est à parcourir pour rencontrer une approche collective et globale, plus pertinente pour les associations.
Les perspectives temporelles sont parfois différentes: les généralistes travaillent sur le long terme, ils construisent des relations solides et durables avec les gens. Les associations, quant à elles, sont parfois fragilisées par des emplois précaires ou pressées par leurs impératifs financiers ou organisationnels.
Le rôle de leadership est aussi à clarifier: par qui est-il assuré? Association ou médecin généraliste?
Enfin, le secret professionnel pose parfois question: que peut-on partager ou non de ce que vivent les usagers?

Pourquoi les médecins généralistes se sont-ils investis dans ces projets ?


Qu’est-ce qui les a intéressés?
Quand le projet de l’association est proche du champ médical traditionnel, la collaboration avec les médecins est plus facile. Exemple: un réseau pour patients diabétiques, ou le suivi de patients toxicomanes avec une association perçue comme spécialisée pour cette question.
Et si, de plus, les actions de santé de cette association facilitent le travail clinique des médecins, leur collaboration sera d’autant plus facile… Ce qui a été apprécié: des dépliants et outils pour les généralistes et pour les patients en consultation. Ils constituent un apport pour la pratique clinique des médecins.
Quand les actions de santé d’une association répondent à une demande des usagers-patients que les généralistes rencontrent en consultation, ils sont alors également ouverts à une collaboration avec cette association.
Certains médecins généralistes ont surtout été sensibles aux arguments scientifiques du projet (par exemple sur la question de l’alcool pendant la grossesse). Choisir un orateur crédible pour des généralistes est également un atout: le plus souvent, un généraliste clinicien lui aussi. Exemple, pour diffuser son projet auprès des médecins généralistes de la région, une association a fait appel à un généraliste-relais dès la conception du projet, et construit avec lui un diaporama qui a facilité la diffusion des messages pertinents.
Pouvoir montrer qu’une action de santé a aussi des bénéfices pour la santé biomédicale des patients a été un argument sensible pour certains (par exemple, ils constatent que depuis que des personnes toxicomanes participent aux activités d’une association, elles vont mieux).
Ils sont aussi intéressés à découvrir des exemples de projets réussis ailleurs.
Un autre élément facilitateur, tant pour les associations que pour les médecins, est la reconnaissance par les acteurs politiques de ces actions de santé. Elle augmente la légitimité des actions et permet aussi parfois une reconnaissance professionnelle du temps de travail investi et partagé, à rémunérer pour chacun. Exemple: la présence et le soutien d’un Échevin de la santé à des réunions communales d’un Plan de cohésion sociale qui rassemble parfois des généralistes et des associations locales de santé.

Qu’est-ce qui a facilité les collaborations entre médecins généralistes et associations ?


Les associations et les généralistes, ce sont deux mondes différents qui ne se comprennent pas toujours. Il faut donc d’abord prendre le temps d’apprendre à se connaître. Une piste suivie par les personnes interviewées a été d’échanger leurs ‘lunettes’: écouter, découvrir et respecter les représentations de l’autre professionnel dont les réalités, repères et contraintes sont parfois bien différents. Les contacts personnels ont ainsi été valorisés.
Les résultats des nos entretiens ont été présentés dans un atelier organisé à Soignies le 5 décembre 2009 par l’asbl Promo Santé et Médecine Générale. Nous insérons ici quelques commentaires des participants illustrant les propos recueillis lors des entretiens:
« À Manage , par exemple , il y a depuis de nombreuses années des journées de la santé . Un des bénéfices , au fil des ans , est que les différents interlocuteurs ont appris dans un premier temps à ne plus se méfier les uns des autres et ensuite à collaborer . Il est bien plus facile de travailler ensemble lorsque l’on se connaît , que l’on sait comment l’autre travaille . Par exemple , un généraliste peut avoir peur de faire appel à une assistante sociale qu’il ne connaît pas de peur qu’elle soit intrusive
Une autre piste suivie dans différents projets pour réussir la collaboration a été de prendre comme points de départ les préoccupations, difficultés et besoins professionnels des uns et des autres. En effet, si l’on veut proposer un projet aux médecins généralistes, nous dit-on, il vaut mieux s’assurer que cela répond à un besoin ressenti par les médecins mais également par la population.
« Avant de proposer un projet aux médecins généralistes , ne faudrait - il pas au préalable aller à leur rencontre pour les interroger sur leurs besoins ? De plus , les médecins ont également un avis sur les besoins de santé de la population Cette première vision des choses est à compléter avec la perception que l’association a elle aussi des besoins de la population . »
Concrètement, il y a un tas de petites choses que l’on peut faire pour faciliter la participation des médecins généralistes et que les interviewés ont partagées avec nous:
- premièrement, il est important de pouvoir accepter des rythmes différents et des alternatives à ce qui était initialement prévu: échanges de mails plutôt qu’une réunion en plus. Accepter aussi des investissements différents des uns et des autres, comme dans tout projet;
- ensuite, assurer la logistique avant et après une rencontre: réserver un local, préparer de la documentation, faire les invitations, les rappels, le PV de la réunion et assurer le suivi de celle-ci;
- une dernière petite chose mais qui a son importance est d’organiser des réunions conviviales: prévoir un sandwich quand la réunion a lieu à midi par exemple...

Que peuvent apporter les généralistes aux projets et réalisations des associations ?


Ces apports découlent directement de ce qui est présenté ci-dessus:
- la participation à la construction d’un projet dès sa conception, comme témoin ou expert. Ceci facilite la pertinence des messages auprès d’autres médecins généralistes;
- en tant que relais actif, il sera un ambassadeur crédible du projet auprès de ses confrères;
- il est également un relais privilégié envers ses patients et leur entourage. Quand un généraliste connaît bien une association et qu’une collaboration a pu être construite, il oriente plus facilement des patients vers cette association et d’autres aussi, si nécessaire. Le généraliste est un expert de proximité et de confiance. Il adapte les messages à chaque patient, il peut sensibiliser ou intéresser activement les personnes qui ne captent pas les messages conçus pour le grand public.
Les usagers ont-ils intérêt à ce que les généralistes et les associations de promotion de la santé se perçoivent mutuellement comme partenaires? Certes, oui. Tout le monde est gagnant. Face aux difficultés bien connues que rencontrent les uns et les autres, des pistes de partenariats méritent d’être développées. Gageons que les généralistes, les associations et les décideurs pourront ainsi œuvrer ensemble pour plus de santé des usagers.
Jean Laperche , médecin généraliste, Valérie Hubens , asbl Promo Santé et Médecine Générale, Jean - Luc Collignon , Centre d’éducation du patient, Marie - Josée Couteau , Observatoire de la Santé du Hainaut
(1) JONCKHEER P., HUBENS V., LAPERCHE J., PREVOST M., LEGAT P., WATHELET T., DUFOUR A., «Les médecins généralistes et les associations de promotion de la santé» , Éducation Santé , n° 247, juillet-août 2009.
(2) Jean-Luc Collignon pour le Centre d’éducation du patient, Marie-Josée Couteau pour l’Observatoire de la Santé du Hainaut et Valérie Hubens pour Promo Santé et Médecine Générale.

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