Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 368

Les effets du confinement sur les inégalités sociales de santé et les usager·es de drogues


La pandémie de COVID-19 et les mesures de confinement ont (eu) de multiples conséquences sur le fonctionnement de notre société. De nombreux lieux de travail, de vie, de socialisation, de commerce, de santé physique et mentale ont fermé ; les travailleur·ses essentiel.lle.s, y compris le personnel de santé, les travailleur·ses sociaux, les caissier·es, les éboueur·ses, les livreur·ses, les enseignant·es, continuent de travailler afin de permettre la continuité et la survie de la société tout entière, au péril de leur santé et de leur vie.

La crise sanitaire actuelle est anxiogène et stressante pour une large proportion de la population, qui est contrainte de puiser dans ses ressources psychologiques, sociales et financières pour la traverser. Les politiques publiques d’austérité menées ces dernières décennies en matière de santé et de sécurité sociale, ainsi que les mesures prises en réponse à la pandémie, ont engendré nombre de dégâts collatéraux, réduisant drastiquement la capacité du secteur du soin à gérer la crise et renforçant les inégalités sociales (de santé, de genre) préexistantes. Les populations précarisées (y compris une partie des usager·es de drogues), déjà davantage vulnérables en temps ordinaires, sont particulièrement impactées par la crise actuelle et les mesures de confinement.  

La pandémie de COVID-19 exacerbe ainsi les inégalités sociales de santé et révèle les rouages systémiques qui participent à leur reproduction ; elle rappelle également le rôle fondamental de la promotion de la santé.

Le renforcement des inégalités sociales

Les inégalités sociales de santé suivent le gradient social. Ce qui signifie que plus un individu occupe une position socio-économique défavorable (c’est-à-dire un statut socio-économique – ou SSE – faible), plus il a de probabilités d’être en mauvaise santé. De nombreux facteurs biologiques, psychosociaux et environnementaux interviennent dans cette corrélation et déterminent la santé physique et mentale des individus.

L’état de santé physique et mentale, le logement, la qualité des liens sociaux, la fracture numérique, les conditions de travail et la possibilité de travailler en sécurité, le fait d’avoir un revenu garanti et suffisant, le fait d’avoir un permis de séjour, l’accès aux soins de santé, le genre, les mécanismes de sécurité sociale, les représentations de la société1, l’accès à l’information et la littératie en santé, etc. sont autant de déterminants qui influent sur les risques sanitaires et psychosociaux liés à la pandémie de COVID-19.

La crise sanitaire et les mesures politiques qu’elle a entraînées n’impactent donc pas uniformément l’ensemble de la population. D’abord, les personnes de SSE faible sont davantage à risque que les personnes SSE élevé, parce que 1) elles sont davantage exposées à la COVID-19, et dès lors plus à risque de le contracter et de le transmettre, et 2) elles sont globalement en moins bonne santé que la population générale, ce qui peut augmenter les risques de développer des formes sévères de la COVID-19.

La littératie en santé

Le concept de littératie en santé désigne « la connaissance, la motivation et les compétences des individus à accéder, comprendre, évaluer et utiliser l’information de santé en vue de porter des jugements et prendre des décisions dans la vie de tous les jours en ce qui concerne la santé, la prévention des maladies et la promotion de la santé, de manière à maintenir ou améliorer la qualité de vie » (Sørensen et al, 2012). La littératie en santé est inégalement distribuée au sein de la population et dès lors une source d’inégalité sociale.

En effet, les professions considérées comme essentielles en temps de crise sanitaire sont majoritairement occupées par des personnes de SSE faible, des personnes racisées et issues de l’immigration2, et sont fortement féminisées (aides soignant·es, infirmier·es, agent·es d’entretien, caissier·es, livreur·ses, aides ménagères à domicile, etc. ; IREPS, 2020). Les personnes de SSE faible exercent aussi souvent des métiers qui ne permettent pas le télétravail (ouvrier·es, employé·es, en opposition aux cadres par exemple). De plus, la forte promiscuité et densité des logements précaires ou quartiers à hauts taux de pauvreté et de chômage participe à la transmission du virus au sein d’une même famille ou d’un ensemble d’habitations. Enfin, la présence de maladies préexistantes (notamment hypertension, diabète, obésité, maladies respiratoires ; Lang et al, 2020) peut jouer sur le développement de sévères difficultés respiratoires liées au virus, pouvant mener au décès. De plus, les ménages de SSE faible sont davantage susceptibles de retarder l’accès aux soins, en temps ordinaire et d’autant plus en temps de crise (Lang et al, 2020 ; Observatoire de la santé et du social, 2017).

Ensuite, les mesures de confinement impactent différemment la santé physique et mentale des individus selon leurs conditions de vie. De nouveau, les violences intrafamiliales3, l’accès à un domicile où se confiner, la possibilité de payer un loyer, la salubrité et la promiscuité au sein du logement, l’accès à un jardin, un balcon, un parc public, ont un impact non-négligeable sur le vécu du confinement et la santé globale des personnes. Le renforcement de la présence policière et la multiplication des contrôles touchent particulièrement les populations sans domicile ou ayant un logement précaire, davantage présentes en rue. Ceci peut également impacter la santé mentale des individus et les pousser à se cacher davantage ; autant d’éléments qui compliquent le travail d’outreach et d’accompagnement de ces publics (Alter échos, 2020a). De plus, les mesures de confinement peuvent entraîner le chômage (partiel), le licenciement ou l’impossibilité de poursuivre le travail caché exercé jusqu’à présent (prostitution, travail au noir, deal, mendicité, etc.).

Parallèlement, les dispositifs officiels (notamment les banques alimentaires, les associations et services publics de prévention, accompagnement et santé) ou officieux (par exemple, récupérer les invendus alimentaires) tentant (tant bien que mal) d’ordinaire de pallier les inégalités sociales de santé et la reproduction sociale sont fermés ou considérablement réduits/ralentis par les mesures de confinement. C’est notamment le cas des écoles4. La déscolarisation a des effets considérables sur la reproduction des inégalités sociales au sein des familles ayant un SSE faible. D’une part, la contrainte de garder les enfants et d’assurer l’école à la maison complique considérablement le travail des parents à l’extérieur ou à domicile, d’autant plus dans les familles monoparentales ; d’autre part, les ressources pour faire l’école à la maison sont inégalement réparties, qu’il s’agisse de la maîtrise de la langue d’enseignement et/ou de la culture scolaire, des conditions matérielles (accès à internet, papier, crayons, imprimante) ou des conditions de scolarisation à domicile (pièce calme, enfants en bas âge, parents disponibles, etc.). La fermeture des écoles participe dès lors au creusement des inégalités scolaires et peut considérablement impacter la santé mentale des familles.

La reproduction sociale

La notion de reproduction sociale désigne, pour le dire simplement, la perpétuation des positions sociales et de la hiérarchie entre les classes sociales. Elle repose sur la transmission du capital économique (revenus, dividendes), social (réseau de connaissances et interconnaissances), culturel (diplômes, biens culturels, savoir et savoir-être valorisés par l’école) et symbolique (valeur, prestige et légitimité) d’une génération à l’autre. Et c’est l’accumulation ou le déficit de ces différentes formes de capital qui détermine la place d’un individu dans la société (dans un rapport dominant-dominé). La transmission de capital et la reproduction sociale s’exercent par le biais de nombreuses institutions, notamment la famille et l’école.

La reproduction sociale maintient les rapports de domination et repose donc sur la perpétuation des inégalités sociales (de santé, de genre, …).

Le confinement impacte également les personnes vivant en collectivité (personnes détenues, enfants placés, patient·es psychiatriques, personnes âgées, personnes porteuses d’un handicap, usager·es de drogues en traitement résidentiel, etc.). Une partie des patient·es psychiatriques et des personnes porteuses d’un handicap habituellement en résidentiel ou en centre de jour ont été renvoyés chez eux ou dans leur famille afin de respecter les consignes de confinement, au risque de chambouler l’équilibre relatif que ces établissements fournissent à la fois à la personne et à leurs proches (Alter Echos, 2020b ; Le Soir, 2020). Les personnes restées au sein des collectivités résidentielles sont quant à elles plus à risque face à la COVID-19, soit parce qu’elles ne sont pas en mesure de respecter la distanciation sociale (soins et nursing de la part des professionnel·les, difficultés ou incapacité à comprendre les consignes et/ou à appliquer les mesures d’hygiène personnelle, promiscuité), soit parce qu’elles sont déjà en moins bonne santé que la population générale (c’est le cas des personnes âgées, des personnes détenues, des usager·es de drogues, et d’une partie des patient·es psychiatriques et personnes porteuses d’un handicap ; Le Soir, 2020). A cela s’ajoutent l’isolement social, le sentiment de solitude ou d’abandon qui peuvent accompagner la réduction drastique des contacts humains, des soutiens psychologiques professionnels et des proches, et jouer sur la santé mentale et physique des individus (et de leurs proches).

Le confinement aggrave les inégalités sociales5et constitue dès lors une véritable double peine pour les personnes précarisées : non seulement sont-elles contraintes de rester chez elles et courent davantage de risques sanitaires, mais les dispositifs permettant d’ordinaire de garantir l’accès universel à la santé et de limiter la reproduction des inégalités sociales et leurs effets délétères sont à l’arrêt ou fortement ralentis. Les conséquences du confinement ont et auront des répercussions à court et à long termes sur la perpétuation des inégalités sociales de santé, et donc sur la santé et le bien-être des individus.

Les facteurs influençant l’adhésion et l’application du confinement et des gestes barrières

Une revue de la littérature scientifique, encouragée par les mesures de confinement opérées à travers le globe, s’est intéressée aux facteurs jouant sur l’adhésion à celles-ci (Webster et al, 2020). Les recherches sélectionnées portent sur les mesures de quarantaine individuelle ou collective lors d’épidémies précédentes (SRAS, grippe porcine, Ebola).

Les études n’épinglent pas de lien entre les caractéristiques démographiques ou l’emploi et l’adhésion au confinement. Les facteurs les plus importants, qui jouent sur le respect des mesures de confinement et de protection sanitaire (laver les mains, porter un masque, éviter les rassemblements de personnes, se faire vacciner) sont les connaissances des individus au sujet de l’épidémie et des protocoles de distanciation physique, les normes sociales (pression sociale à la conformité, perception du respect du confinement par la population, devoir civique, volonté de respecter la loi), les coûts et bénéfices perçus du confinement, les risques perçus de l’épidémie et les aspects pratiques du confinement (perte de revenu, isolement social, capacité de garder les enfants…). D’autres facteurs peuvent également intervenir : le fait que les centres de soins fonctionnent bien et reçoivent les ressources nécessaires pour cela, ainsi que la confiance dans le Gouvernement, influencent l’adhésion des individus aux mesures de confinement.

Aux facteurs épinglés par la revue de la littérature, s’ajoutent évidemment l’ensemble des facteurs abordés ici, à savoir : le logement, le métier exercé, la santé physique et mentale, qui suivent le gradient social. Les connaissances relatives à l’épidémie et aux mesures de distanciation sociale sont tout à fait centrales, particulièrement dans un contexte où les fake news et les théories conspirationnistes circulent largement. La littératie en santé est inégalement répartie au sein de la société (les personnes de SSE faible, ayant un niveau d’instruction faible ou un âge avancé ont un niveau de littératie en santé moins élevé), suivant le gradient social et participant à la reproduction des inégalités sociales de santé (Rondia et al, 2019). De plus, la perméabilité aux théories du complot est plus élevée au sein des moins de 35 ans, des personnes les moins diplômées et issues des catégories sociales les plus défavorisées (IFOP, 2019). Une information large, adaptée et transparente est dès lors tout à fait centrale dans la poursuite de l’adhésion des individus aux mesures de distanciation physique et de protection sanitaire.

Les usager·es de drogues face à la crise sanitaire

Le confinement, l’ennui, la perte de repères temporels, la perte de liberté, les sensations de solitude et d’isolement, la rupture avec les habitudes et le quotidien, le contexte anxiogène, la peur de la maladie, l’inquiétude pour ses proches, les interrogations concernant le virus et ses traitements, les incertitudes quant aux retombées économiques, etc. sont autant de facteurs pouvant jouer sur la consommation de drogues licites et illicites (Rolland et de Ternay, 2020). Plusieurs enquêtes en ligne ont été menée afin de mesurer les impacts du confinement sur la consommation de substances psychoactives au sein de la population générale belge, voir notamment Sciensano (2020), Antoine et al. (2020) et de l’UCLouvain.

Les usager·es de drogues licites et illicites courent à la fois les risques liés à la COVID-19 et ceux liés à la consommation de substances en période de confinement6. Les personnes usagères de drogues ont souvent un système immunitaire plus faible et des difficultés respiratoires, ce qui constitue un risque supplémentaire de contracter le virus et de développer des symptômes graves. Elles sont davantage à risque d’être gravement malades ou de décéder de la COVID-19 :

  • la COVID-19 aggrave les dépressions respiratoires provoquées par la consommation d’opioïdes, de benzodiazépines et d’alcool ;
  • le sevrage aux opioïdes, potentiellement induit par le confinement, peut aggraver des difficultés respiratoires ;
  • fumer ou inhaler des produits (tabac, cannabis, crack, cocaïne, meth/speed, etc.) aggrave les problèmes respiratoires ;
  • les infections au HIV, hépatites virales et cancers du foie, dont la prévalence chez les usager·es injecteurs est élevée, affaiblissent le système immunitaire ;
  • le confinement éloigne les personnes vulnérables des centres de soins de santé physique et mentale ;
  • la co-occurrence d’une consommation problématique et de problèmes de santé mentale peuvent significativement compliquer l’outreach, la prise en charge et le respect des gestes barrières ;
  • certains usager·es, notamment les plus marginalisés ou précarisés, ont parfois une relation compliquée au milieu médical.

Les situations de stress ou d’anxiété liées à la pandémie et au confinement obligatoire peuvent avoir différents effets sur les usager·es de drogues et les personnes en sevrage ou sous traitement de substitution :

  • envie ou besoin de consommer davantage (risque de surdoses) ;
  • envie ou besoin de consommer à nouveau après une période d’abstinence (risque de rechute et de surdoses) ;
  • état d’esprit propice aux bad trip.

S’ajoutent à cela les risques inhérents au manque de matériel stérile et en bon état pour consommer à moindre risque7, à la suite de la fermeture ou du ralentissement des dispositifs de réduction des risques8. De plus, la disponibilité et la qualité des drogues en circulation sont impactées par les mesures de confinement, probablement de manière différenciée sur le territoire et selon le produit :

  • la chaîne de production, d’approvisionnement et de vente peut être perturbée par la maladie, les mesures de confinement, les contrôles policiers… entraînant une baisse de la disponibilité des produits, et dès lors, une augmentation des prix et de la proportion des produits de coupe, au risque de mettre la santé des usager·es en danger ;
  • les activités en rue étant limitées et davantage contrôlées, le deal peut s’avérer davantage compliqué et dangereux qu’avant ;
  • les usager·es qui en ont les moyens font des stocks de produits, dans la perspective d’aller se fournir moins souvent et/ou en anticipation d’une perturbation de la chaîne d’approvisionnement ;
  • les usager·es qui en ont les moyens techniques, matériels et les connaissances se tournent vers le Darknet pour se fournir en produit.

La baisse de la qualité des produits en circulation, les produits de coupe et la baisse de la disponibilité peuvent entraîner de réels problèmes de santé pour les usager·es, y compris un sevrage contraint ou une moindre consommation par manque de produit/de principe actif.

Les usager·es précarisés sont d’autant plus à risque qu’ils cumulent à la fois les risques corrélés à un SSE faible et ceux liés à l’usage de drogues (licites et illicites). Leur santé est en effet impactée, d’une part, par les fluctuations du marché des drogues illicites et, d’autre part, par l’arrêt ou ralentissement des services de santé, prévention, réduction des risques, aide et accompagnement.

Si des études sont en cours afin d’objectiver la situation actuelle, certains centres et intervenant·es spécialisés en relation avec les usager·es précarisés rapportent une baisse de la disponibilité et de la qualité des produits illicites, une augmentation des prix en rue (Le Vif, 2020 ; Antoine et al, 2020)9, et globalement une aggravation de leurs conditions de vie et des risques socio-sanitaires (RTBF, 2020 ; Libération, 2020). La raréfaction des substances illicites, l’augmentation de la demande et celle des risques pris par la chaîne d’approvisionnement peuvent en effet participer à l’augmentation des prix en rue. Or, les usager·es précarisés sont d’autant plus sensibles aux fluctuations du marché que leurs revenus sont faibles et incertains. L’augmentation des prix, la baisse de la qualité des produits et la réduction de leur disponibilité peuvent pousser les usager·es les plus précaires à consommer des produits de substitution et à diminuer leurs dépenses de première nécessité (nourriture, logement), aux dépens de leur santé, et/ou les précipiter dans des sevrages non-désirés, non-prévus et surtout non-accompagnés (RTBF, 2020 ; Hamilton et Stevens, 2020).

Les mesures de confinement et de distanciation physique ont d’autres effets délétères sur les usager·es précarisés. La fermeture ou le ralentissement des services de santé et d’accompagnement limitent l’accès aux soins, le nombre de places en résidentiel et l’accès aux traitements de substitutions au opiacés (notamment pour les nouveaux patient·es), et ce, alors même que les risques liés à l’usage de drogues et les risques de sevrage contraint augmentent. En même temps, les dispositifs de prévention et de réduction des risques (matériel stérile de consommation, dépistage, testing de produits) subissent un ralentissement, dû aux mesures d’hygiène et de distanciation physique (RTBF, 2020 ; Alter échos, 2020a ; EMCDDA, 2020). D’autres services sur lesquels l’équilibre précaire de ces usager·es repose sont contraints de fermer ou de limiter leurs activités, notamment les douches, les centres de jour, les restaurants sociaux, les services sociaux, etc. (Alter échos, 2020a). Parallèlement, l’augmentation des contrôles policiers et la baisse drastique de la fréquentation de l’espace public impactent les usager·es précarisés qui sont davantage en rue. La consommation en rue, la mendicité, l’approvisionnement auprès des dealers, ou même le fait de se poser ou dormir dans l’espace public sont devenus beaucoup plus compliqués voire impossibles (Libération, 2020).

Innovation et adaptation des dispositifs de traitements de substitution aux opiacés et de réduction des risques

Partout en Europe, les services de TSO et de réduction des risques ont dû rapidement s’adapter et innover afin de poursuivre leurs activités, vitales pour nombre d’usager·es (EMCDDA, 2020).

Certains pays ont assoupli la réglementation en matière de TSO : allongement de la durée des prescriptions, augmentation des quantités prescrites, changements dans le dosage et les produits, réduction ou annulation des tests d’urine ou des prises supervisées… Des dispositifs de délivrance à domicile ont aussi été mis en place, ainsi que des programmes d’outreach mobiles (qui reposent sur un accès rapide et simplifié à un TSO).

Beaucoup de dispositifs de réduction des risques ont été fortement ralentis. Les services de testing ont dû arrêter leurs activités en face à face, mais ont parallèlement renforcé leur présence en ligne. Les dispositifs de distribution de matériel stérile ont quant à eux augmenté les quantités de matériel délivré en une fois et développé la livraison à domicile ou des lieux de self-service. Les salles de consommation à moindre risque ont pour beaucoup poursuivi leurs activités, en s’adaptant ; et certains pays ont mis en place des salles mobiles. Les abris à destination des personnes fortement marginalisées ont quant à eux développé des activités de réduction des risques liés à l’alcool.

Tous ces éléments combinés poussent les usager·es précarisés à se cacher davantage et les éloignent des services d’aide, de soins et de réduction des risques, augmentant dès lors les risques liés à la consommation de drogues. Au final, le lien entre les services spécialisés et les usager·es, déjà fragile, risque de s’effilocher, et la santé physique et mentale des usager·es de se détériorer significativement. De nouveau, la crise sanitaire liée à la COVID-19 agit en révélateur des limites et manquements du modèle sociétal dans lequel nous évoluons ; un modèle basé sur la prohibition de certaines substances psychoactives et sur la répression des usager·es, plutôt que sur la promotion de la santé et une approche de l’usage de drogues licites et illicites depuis le prisme de la santé publique.

L’essoufflement de notre modèle de société

Ces constats ne sont évidemment pas nouveaux et ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Les secteurs de la lutte contre la pauvreté, de la promotion de la santé, de la santé, de l’aide sociale, de la prévention et de la réduction des risques tirent depuis longtemps la sonnette d’alarme.

Les crises, qu’elles soient sociales, sanitaires, économiques ou écologiques, tendent à révéler les faiblesses structurelles des sociétés (Peretti-Watel, 2020). La crise sanitaire liée à la COVID-19 exacerbe, voire accélère, les conséquences des mesures politiques prises ces dernières décennies en matière de dérégulation du travail, de privatisation des services publics, d’austérité, de dissolution du système de protection sociale et de santé (les hôpitaux en première ligne) et de désintérêt pour la promotion de la santé ; autant de mesures qui ignorent les inégalités sociales préexistantes et qui font toujours davantage reposer la responsabilité de leur santé et de leurs conditions de vie sur les individus, et non plus sur la collectivité et l’Etat. Or, ce sont la collectivité et l’Etat qui devraient compenser, réparer et lutter durablement contre les inégalités sociales.

La crise actuelle exacerbe donc les inégalités sociales de santé qui persistent entre les classes sociales, les genres et les corps de métier. Elle souligne l’oubli systémique de ces inégalités et de certaines franges de la population, ainsi que les politiques de l’urgence appliquées par les pouvoirs publics aux personnes précarisées, sans abri, détenues, institutionnalisées, âgées, marginalisées, sans papier, usagères de drogues, travailleuses du sexe, pour ne citer qu’elles. Elle met en exergue une hiérarchisation erronée des métiers, du mérite et de l’utilité basée sur la rentabilité et le profit, plutôt que sur la plus-value socio-sanitaire.

La crise actuelle rappelle en conséquence le rôle central et indispensable du travail reproductif10 et des dispositifs de soin, d’aide et d’accompagnement ; et le rôle pilier que jouent les institutions publiques (l’école en premier lieu) et les points d’appui associatifs et non-gouvernementaux qui luttent contre la pauvreté et les inégalités sociales. Elle met également en lumière toute l’importance d’investir durablement dans la prévention et la promotion de la santé.

Le rôle de la promotion de la santé

La promotion de la santé permet aux individus d’améliorer la maîtrise de leur propre santé et comprend un vaste panel d’interventions sociales et environnementales visant à favoriser et protéger la santé et la qualité de vie, tout en luttant contre les principales causes de la mauvaise santé (c’est-à-dire en agissant sur les déterminants de la santé ; OMS, 2016). La santé est comprise de manière globale : la santé physique, certes, mais également la santé mentale et le bien-être. La promotion de la santé défend dès lors la mise en place d’un projet social durable qui s’inscrit dans un écosystème. Ce projet social tend vers la création des conditions et environnements favorables à la santé des individus et communautés.

Les modèles théoriques sur lesquels repose la promotion de la santé participent à mettre en place des actions cohérentes et globales autour des déterminants de la santé et à élaborer des stratégies de communication, d’information et d’éducation à la santé (Scheen et Aujoulat, 2020). La promotion de la santé vise à autonomiser les communautés et à faire vivre le projet démocratique en encourageant la participation citoyenne aux décisions ayant un impact sur la santé (IREPS, 2020). La collaboration interdisciplinaire et la création de liens et de solidarités sont au centre de son fonctionnement. Ainsi, en temps ordinaires et en temps de crise, la promotion de la santé et ses acteur·rices permettent 1) la mise en place de politiques publiques soucieuses de leurs répercussions sur les déterminants de la santé et les inégalités sociales de santé, et 2) une communication optimale, non-paternaliste et transparente auprès des populations, qui tienne compte du niveau de littératie en santé de celles-ci.

La promotion de la santé participe ainsi à l’édification d’un modèle de société plus égalitaire, plus équitable, plus démocratique et durable, qui considère la santé des individus comme un bien collectif et essentiel. Elle défend le caractère non-marchand et collectif de la santé, ainsi que le droit à la santé dans sa totalité (y compris des conditions de vie dignes, la participation démocratique aux décisions politiques, et l’accès à une information sanitaire complète et transparente ; Mebtoul, 2020). Or, malgré son importance fondamentale dans la pérennité de la société, force est de constater que la promotion de la santé souffre d’un manque systémique de moyens financiers et humains et de considération de la part des pouvoirs publics.

Références bibliographique

 

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EUROTOX ASBL

Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles

info@eurotox.org -  02/539.48.29

  1. Les représentations sociales désignent l’ensemble des croyances, connaissances et opinions produites, transmises et partagées au sein d’une société donnée, à un moment donné. Les individus agissent, interagissent et réagissent en fonction de ces représentations, qui ne sont évidemment pas immuables et peuvent évoluer dans le temps.

  2. La notion de « racisation » (une personne « racisée ») désigne le processus dynamique et structurel de production sociale de la « race ». La « race » est donc le produit du rapport social ; elle est une construction sociale, économique, historique et politique qui a des effets néfastes sur les personnes racisées (Orban, 2020).

  3. Les violences intrafamiliales (psychologiques, physiques, économiques) touchent tous les milieux sociaux. Les personnes de SSE faible, victimes de ces violences, ont cependant moins de ressources pour y échapper.

  4. Les sciences sociales ont depuis longtemps démontré le rôle des institutions scolaires dans la reproduction des inégalités (Bourdieu et Passeron, 1964, pour ne citer que les plus connus). La déscolarisation, cependant, renforce les inégalités sociales, puisque les familles sont inégalement équipées pour se substituer au rôle de l’école. Cela se vérifie déjà en temps ordinaires lors des grandes vacances d’été, au cours desquelles les écarts entre les enfants de SSE élevé et les enfants de SSE faible se creusent largement et durablement (Darnon, 2020).

  5. Voir les résultats de l’étude COCONEL – Coronavirus et Confinement : Enquête longitudinale, réalisée par l’UMR Vitrome, EHESP et al (2020).

  6. Le manque de matériel de consommation stérile et en bon état augmente les pratiques de partage et réutilisation du matériel, et donc les risques de transmission et infection au VIH et hépatites B et C, et d’abcès.

  7. A noter qu’en temps ordinaires, l’offre de matériel stérile ne rencontre déjà pas la demande, faute de moyens suffisants mis à disposition du milieu associatif (voir 20 ans d’échange de seringues en Belgique francophone : Quel dispositif d’accès au matériel stérile d’injection à Bruxelles et en Wallonie ? Mira Goldwicht. Modus Vivendi. Novembre 2016).

  8. Précisons toutefois que d’après les résultats préliminaires de l’enquête menée par Sciensano (2020), les usager·es de drogues sondés ne rapportent pas de baisse de la qualité des produits en circulation, ni d’augmentation des prix, contrairement à l’enquête menée auprès des centres et intervenant·es spécialisés. Deux hypothèses peuvent expliquer la différence de constats : 1) les centres et intervenant·es rapportant une baisse de la disponibilité et une hausse des prix sont principalement en Région wallonne et en Région de Bruxelles-Capitale, tandis que les usager·es sondés sont principalement en Région flamande (il y aurait donc éventuellement une disparité spatiale) ; 2) Les publics d’usager·es ne sont pas les mêmes : les usager·es ayant répondu à l’enquête en ligne se déclarent en effet en bonne santé, ont un emploi et ont un niveau d’éducation relativement élevé (secondaire et plus), alors que l’enquête auprès des centres et intervenant·es concernerait davantage des usager·es précarisés.

  9. Le travail reproductif désigne l’ensemble des activités qui permettent de créer et renouveler la force de travail, c’est-à-dire procréer, mais aussi nourrir, loger, prendre soin et soigner des malades, des aîné·es et des jeunes, soutenir, nettoyer, éduquer, etc. à l’échelle du foyer domestique et de la société. Ce travail reproductif est largement dévalorisé au sein des sociétés occidentales, puisque considéré comme non rentable. Il repose fortement sur une répartition genrée et racisée des tâches, les femmes et personnes racisées étant surreprésentées dans le travail reproductif[10]. Parce que considéré comme une compétence « naturelle », une passion ou un dû, le travail reproductif est souvent dévalorisé, mal rémunéré voire gratuit (voir notamment De Beauvoir, 1949 ; Federici, 2014 ; Cognet, 2010).

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