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Numéro 271

Métamorphoses du gras


Les bourrelets n’ont pas toujours été jugés disgracieux ni dangereux. Le regard sur le gras s’est métamorphosé au fil du temps. Il est tributaire des valeurs véhiculées par la société. C’est un des principaux constats de l’histoire de l’obésité que retrace le philosophe Georges Vigarello dans «Les Métamorphoses du gras» (paru aux Éditions du Seuil).

Formes


L’histoire de l’obésité est indissociable de l’histoire du corps et du regard porté sur lui.
Les formes n’ont pas toujours été dépréciées. Au Moyen Âge, période de disettes, les formes plantureuses sont associées à la santé. « Dans un monde où on a faim », commente Georges Vigarello, « on peut comprendre qu’on apprécie l’abondance et les pays de Cocagne . C’est étonnant de voir comme les fabliaux regorgent de ripailles ! Goupil , dans le Roman de Renart se soigne en mangeant . C’est dire toute la valeur accordée à l’alimentation
Le privilège social se transpose en quelque sorte dans les fastes des chairs. Le gras est signe de richesse. Quelques mises en garde contre les excès s’élèvent quand même. Elles émanent des clercs de l’Église qui voient d’un mauvais œil le péché de gourmandise. Avec le développement des villes, ce genre de discours moralisateur va se répandre.
Un autre type de critique des excès émane des médecins. Mais c’est surtout sur les cas extrêmes que leur attention se focalise, sur les «praepinguis», ces hommes ou ces femmes que leur poids va jusqu’à empêcher de marcher, de monter à cheval ou de se chausser. Parmi les très gros célèbres du Moyen Âge: Berthe, la fille de Charlemagne, répudiée pour sa grosseur par, ironie du sort, Louis le Gros, à l’embonpoint légendaire!
Autre obèse célèbre, Guillaume le Conquérant, décédé en 1087. Il se colporte qu’il serait mort de graisses «qui auraient fondu à l’intérieur et l’auraient noyé». « La preuve que la grosseur n’est pas réellement stigmatisée et ne marque pas encore vraiment l’imaginaire », précise Georges Vigarello, « c’est que les gros n’apparaissent pas dans l’iconographie . Toutes les silhouettes se ressemblent dans les tableaux , dans les gravures . Les corps sont indifférenciés . Même le profil d’un personnage comme Guillaume le Conquérant ne se distingue pas des autres

Modernité


Avec la Renaissance, le regard sur le gros change. La modernité commence à viser la puissance d’action et l’efficacité. La grosseur est associée à la lenteur, à la mollesse, à l’inhabileté et à la fainéantise, pas moins!
Des illustrations? Vauban refuse d’octroyer des emplois aux gros, jugés moins efficaces que des personnes plus minces. Jean de La Fontaine livre un vibrant plaidoyer pour le contrôle alimentaire dans sa fable La Belette . À force de banqueter dans son grenier, la belette devenue rebondie est incapable d’emprunter le trou par par lequel elle est entrée.
La maigreur n’est pas mieux perçue à l’époque. Elle est associée à la mélancolie, maladie de la langueur. On retrouve donc, concernant l’obésité ou la maigreur, la même critique du manque de ressort et du déficit d’efficacité. La médecine de l’époque hésite entre plusieurs représentations de la graisse: double peau, huile infiltrée ou encore boules de graisses flottant dans le corps. « Les remèdes proposés contre le gras sont les corollaires de ces représentations », explique Georges Vigarello. « On va saigner ou purger . Il s’agira aussi d’assécher ( selon le terme en usage ), donc de boire le moins possible . Tout un imaginaire du sec se développe . On se méfie de ce qu’on appelle les animaux des brumes . Parmi eux le canard et certains poissons . Haro aussi sur les aliments bouillis et les agrumes .» Visages rougeauds et bedaines font leur apparition dans les œuvres d’art. Le vocabulaire n’est pas en reste. De nouveaux mots apparaissent pour témoigner d’un aiguisement du regard sur les corps: grasset, rondelet, ventru, ventripotent…
Des écrivains comme Madame de Sévigné, Saint-Simon ou la Princesse Palatine pourfendent les bourrelets. « Il est intéressant de lire les lettres de la Princesse Palatine . Elle s’y décrit comme grosse ou carrée .», raconte Georges Vigarello. « Avant elle , avant la fin du XVIIe siècle , l’auto - description est rare dans la littérature . Parce qu’elle suppose une objectivation de soi , un jugement de surplomb que la culture doit favoriser

Lumières


La critique du gros s’intensifie avec le siècle des Lumières. L’obésité est associée à un manque de sensibilité, à un affadissement de la personnalité. Des pratiques inédites jusque-là s’inventent pour favoriser la tonicité comme la prise d’excitants ou le recours à des bains froids. Les médecins s’intéressent à l’évolution de la prise de poids. Leur attention se focalise sur les tissus et les nerfs. Ils s’intéressent aux causes susceptibles d’amollir les tissus et de provoquer leur relâchement. L’explication avancée: l’excès de graisses produirait une compression gênant les nerfs et provoquerait un engourdissement.
Les artistes aussi s’intéressent à l’obésité. Ils sont nombreux à peindre et dépeindre les stades menant à l’obésité. Alourdissements, empâtements, relâchement des chairs deviennent sources d’inspiration. « L’intérêt pour le chiffre doit être souligné », explique Georges Vigarello. « En 1725 , un certain Desbordes propose d’établir dans des lieux publics un instrument de son invention permettant de peser les personnes . Il s’agit d’un siège suspendu muni d’un fléau à la romaine . La réaction de la police est cinglante par crainte des assemblées désordonnées dues notamment à de possibles paris sur les résultats de la pesée ! Mesurer le tour de taille est une pratique qui se répand chez les médecins . Buffon , dans son Histoire naturelle , met en rapport la stature et le poids . Il exploite un rapport longtemps intuitif , à savoir qu’un même poids prend un sens différent selon que l’on est grand ou petit
Enfin, il ne faut pas oublier que le XVIIIe se clôt sur une révolution… chimique. On doit au chimiste Lavoisier d’avoir placé près de deux mille personnes dans une chambre close et d’avoir procédé à l’analyse de l’air pour constater l’absorption d’oxygène et le rejet de gaz carbonique. Conclusion: la respiration est une combustion et respirer consiste à entretenir la chaleur. Le corps se fait appareil énergétique. Les calories font leur apparition.

Du XIXe à aujourd’hui


Chiffrer, il en est encore question au XIXe siècle avec Auguste Quételet qui élabore une échelle des poids rapportés à la taille selon l’âge et le sexe. On peut désormais comparer son indice de masse corporelle à un indice «normal» (1). Les régimes se popularisent en même temps que la mode vestimentaire change et que les corps se découvrent. Les vêtements collent davantage aux corps. On passe de la mode des vêtements bouffants à une ligne plus fluide. Avec la naissance des loisirs, les corps commencent à s’exposer aux regards, notamment sur les plages. Balances et miroirs en pied connaissent un engouement simultané. « Contrôle de soi et affirmation de soi vont de pair », commente Georges Vigarello. « L’individu va de plus en plus s’identifier à son enveloppe corporelle . Les obèses qui échouent à maigrir s’auto - déprécient . Un cercle vicieux s’enclenche . Le rôle de la société dans la genèse de l’obésité n’est heureusement pas oublié , de quoi ne pas quand même faire peser toute la pression sur les individus . On s’interroge sur le rôle de la nourriture industrielle , la déritualisation des repas , l’accroissement des portions . Le mal du gras est à la fois reconnu comme problème privé et public
Dans la conclusion de son histoire de l’obésité, Georges Vigarello livre entre autre deux réflexions fort intéressantes. La première: on constate un renversement complet du modèle bourgeois de la corpulence (celle des négociants, des notables…). Aujourd’hui, la prévalence de l’obésité est inversement proportionnelle au niveau de revenus. La précarité constitue un facteur de risque pour l’obésité. La seconde réflexion tient en ceci: au cours de l’histoire, le corps des femmes a été davantage contraint que celui des hommes, livré aux ceintures de contention, aux ligatures ou aux corsets. « Les femmes pouvaient déborder physiquement , mais des instruments étaient prévus pour les contenir d’une autre façon », explique Georges Vigarello. « Aujourd’hui , ces instruments sont rangés au placard , bien qu’on ait vu réapparaître des corsets dans les rayons des lingeries . Une autre forme de corset est en vogue . C’est celui qu’on se constitue soi - même à force de musculation
Véronique Janzyk
Article publié initialement dans le numéro 50 de la revue Équilibre (novembre 2010) et reproduit avec son aimable autorisation
(1) L’indice de masse corporelle est toujours en usage aujourd’hui. Il se calcule en divisant le poids (en kilo) par la taille au carré (en mètre).

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