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en promotion de la santé

Numéro 366

Précarité et environnement, enjeux croisés


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aborder les déterminants environnementaux de la santé avec ceux qui en sont les plus impactés en Belgique, aller à la rencontre et travailler de manière participative avec un public en situation de précarité, agir à un niveau individuel et collectif, favoriser la cohésion sociale… C’est ce dont il est question avec le projet Eco Watchers. Stéphanie de Tiège, chargée de projet chez Empreintes asbl, nous en parle. Coup de projecteur sur un projet coup de cœur ! 

Qu’entendez-vous par “précarité environnementale”? 

SdT : L’environnement est le cadre de vie des personnes. Il fait référence à la nature, au climat, à la planète Terre, mais aussi au logement, au quartier, à l’école...

La précarité environnementale désigne le lien entre ce que vivent au quotidien les personnes en situation de précarité sociale, et les enjeux environnementaux qui impactent leurs vies, leurs lieux de vie et l’ensemble de la société. On parle ainsi de précarité énergétique, de mobilité, de questions liées à la santé (comme les pollutions intérieures, l’humidité...), ou encore de précarité hydrique. L’énergie, par exemple, est à la fois un levier financier pour les personnes et un levier pour améliorer le cadre de vie dans un logement. 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous emparer de cette thématique ?

SdT : Chez Empreintes, nous avons conscience que la plupart des actions et animations en éducation relative à l’environnement (ERE) touchent un public déjà « averti » et plutôt favorisé. Pourtant, notre association a la volonté de s’adresser à tous types de publics et de rendre accessibles les informations.

En 2007, suite à notre reconnaissance comme Centre régional d’Initiation à l’Environnement (CRIE), nous avons développé le projet Eco Watchers. Nous avons démarré en ayant très peu de connaissances sur la précarité environnementale et sur le public en question. A cette époque, le secteur de l’ERE et le secteur social partageaient peu de liens et de regards croisés sur les pratiques, les objectifs et les missions de chacun.

Au départ, un CPAS nous a interpellé car ils voulaient aborder la thématique de l’énergie avec un groupe. Mais c’est ensuite avec la cellule énergie du CPAS de Namur, dont la personne en charge était Isabelle Goyens, que nous avons co-créé et co-construit le projet tel qu’il est actuellement, testé les animations, etc.

Force est de constater que le projet répond à un réel besoin aujourd’hui. D’une animatrice, l’équipe s’est étoffée aujourd’hui de 3 animateur.trice.s.

Quel est l’objectif du projet Eco Watchers ? Quels sont les principes qui le sous-tendent ?

SdT : Le point de départ pour toute animation est toujours un besoin ou une problématique qu’une personne énonce comme difficulté, qu’elle ne comprend pas, qui l’impacte ou sur laquelle elle n’a pas de prise. L’objectif est de renforcer le pouvoir d’agir des personnes, au départ des préoccupations environnementales du quotidien.

Au travers d’un atelier et d’échanges avec le groupe, chaque participant est amené à se questionner, tester, expérimenter et trouver ensemble les réponses à leurs questions. Notre posture, nourrie de l’éducation populaire et de l’éducation permanente, est de considérer chacun comme expert de sa vie et de son lieu de vie.

D’ailleurs, en tant qu’animateur, nous n’avons bien souvent même pas de réponse toute faite ! Démarrer en tant que novice m’a aidée à adopter cette posture. Bien sûr, avec une dizaine d’années de travail sur cette thématique, je me suis progressivement co-construit des connaissances et des savoirs. Arriver à ne pas biaiser les échanges et les relations en tant qu’animatrice, s’effacer pour que chacun puisse prendre sa place, est un réel exercice. En plus, leurs réalités sont des mines d’or de réponses à leurs questions.

Dès le départ, il nous a semblé essentiel également de travailler tant sur l’individuel que sur le collectif. Notre association a une expertise pédagogique d’animation d’un collectif, tandis que nos partenaires, acteurs de l’aide sociale, ont une réelle plus-value dans l’accompagnement individuel des personnes et de leur réalité sociale. Notre partenariat est un renforcement par chacun des niveaux d’action.

Comment rencontrez-vous le public en situation de précarité ?

SdT : Les acteurs de l’aide sociale qui font appel à nous sont très variés : des CPAS, des Plans de cohésion sociale, des sociétés de logements sociaux, des régies de quartier, des Plans d’Habitat permanent, des associations d’éducation permanente, etc. Ils constatent une forte précarité énergétique sur leur territoire, souhaitent agir mais rencontrent des difficultés pour mobiliser les gens. Nous leur donnons des outils de mobilisation et les soutenons dans cette démarche, mais nous ne sommes pas en première ligne.

Dans un premier temps, on encourage nos partenaires à ne pas diffuser largement les invitations mais à cibler des personnes qu’ils connaissent déjà, plus facilement atteignables, qu’ils sentent plus réceptifs pour participer au projet.

On a développé une série d’outils, par exemple une boîte-à-ampoule pour inviter les personnes à une séance d’information collective. Cette boîte fait office de flyer : elle « dénote » par rapport aux affiches plus traditionnelles, est un objet manipulable, sans trop de texte mais surtout, elle est personnalisable. Elle permet ainsi aux travailleurs sociaux d’avoir un réel contact avec les personnes qu’elles invitent. Suite à leur participation à la séance d’information, les personnes reçoivent une ampoule économique. Je ne suis pas forcément très à l’aise avec cet aspect-là (ndlr « la carotte » pour participer). Pourtant, force est de reconnaître que cet incitant semble fonctionner pour faire le premier pas. Le message reste toutefois qu’il n’y a pas d’obligation, pas de contrôle, et que venir à cette séance ne fait pas office d’engagement dans le projet.

Lors de cette première rencontre, des anciens participants viennent témoigner et parler du projet avec leurs propres mots. Cette séance est en fait déjà construite dans une dynamique interactive et collective, avec des moments de partage en sous-groupe, etc. Les personnes se rencontrent et créent déjà du lien. Procéder ainsi a pour résultat que presque tous poursuivent l’aventure.

Enfin, à la fin du projet, les participants sont invités à parrainer une personne de leur entourage pour participer à la prochaine session. Par cet effet « boule de neige », on parvient à atteindre des publics que les acteurs sociaux ne parviennent pas nécessairement à atteindre.

Comment se déroule ensuite le projet ?

SdT : Les groupes sont constitués de 6 à 12 personnes, chaque rencontre dure 2h30 et nous en organisons entre 10 et 14 au total. En concertation avec les participants, on définit le lieu et le moment le plus opportun pour elles. Que ce soit le matin, en soirée… Mais on laisse un minimum de 15 jours entre chaque rencontre afin d’avoir le temps de préparer.

La première séance est consacrée à poser un cadre de bienveillance qui permet à chacun de se sentir en sécurité. Ensuite, le déroulé de chaque séance est important à respecter : avoir un réel temps d’accueil, utiliser des outils adaptés pour permettre à tous de suivre et de participer… On utilise par exemple de séance en séance, un « arbre à engagement » qui invite chacun à tester chez lui une piste élaborée par le groupe. Cela permet aussi d’amener des changements progressifs et de faire le lien entre le projet et son propre chez soi. On va aussi demander à chacun de faire son relevé de compteurs (une séance est systématiquement consacrée à ce sujet).

Les thématiques sont listées et priorisées par le groupe. En amont, nous préparons un atelier interactif, un outil, une expérience sur le sujet de la séance, on expérimente, on observe, on cherche, partage ensemble des solutions. Notre association favorise ce genre de démarche car nous sommes convaincus de la pertinence d’apprendre de manière interactive et en étant « acteur » de ses apprentissages, sans prof qui vient partager « La vérité ». C’est d’autant plus vrai avec un public précarisé : les personnes ont souvent été abîmées par le système scolaire, ne maîtrisent pas forcément la langue française…

Quand vous travaillez sur des thèmes tels que l’humidité ou l’isolation des logements, s’en rendre compte et le comprendre est une chose, mais on perçoit aussi les limites d’action pour les participants. Comment agissez-vous alors ?

SdT : En parallèle du projet collectif, un budget entre 200 et 500€ par ménage est prévu pour mettre en place des aménagements dans le logement, dans l’objectif d’améliorer leur confort de vie et améliorer la performance énergétique du logement. Celui-ci est libéré si les personnes souhaitent avoir une visite du logement par le partenaire ou une structure extérieure. Les aménagements ou les équipements sont pensés pour être transposables à un autre logement : installer de bonnes tentures, mettre en place un bon éclairage ou des réflecteurs de lumière, isoler certaines parois ou des pas-de-porte avec des boudins…

Il est évident que bien souvent, on vient poser des bouts de sparadrap, même s’ils apportent une petite plus-value au bien-être de la personne et au logement. Si l’unique objectif du projet était d’améliorer la performance énergétique des logements, ça n’aurait presque pas de sens de procéder ainsi. Ces logements sont souvent de vraies passoires énergétiques.

On travaille en fait sur l’humain, celui qui vit dans le logement. L’énergie est presque devenue un prétexte pour rassembler les gens, créer du lien social, de la solidarité, leurs redonner confiance en eux, les rendre maîtres de leur vie afin qu’ils posent des actes qui auront un effet important dans leurs vies et dans leurs droits. Je n’ai pas le sentiment qu’on réduise la précarité énergétique, souvent liée à l’aspect financier, mais on leur permet de ne pas s’enliser dans des problèmes, d’être « maitre à bord » de leur vie et de pouvoir gérer de manière plus optimale leur logement.

Avez-vous observé d’autres impacts, auprès des partenaires, des propriétaires ?

SdT : Parfois, de belles situations se produisent : les propriétaires sont rassurés de voir que leurs locataires ne s’en fichent pas, qu’ils essayent de faire de leur mieux... une relation de confiance émerge et peut mener à des aménagements plus importants du logement. Quand un groupe est constitué au départ d’une même société de logement, des rencontres peuvent s’organiser avec les gestionnaires, la dynamique d’influence, de lien, se trouve ainsi modifiée par rapport à une situation de confrontation face-à-face. Les témoignages des personnes sont considérés comme plus légitimes du fait qu’elles sont inscrites dans ce projet, encadrées par des professionnels. On se dit d’un côté que c’est regrettable de devoir en arriver là, mais nous nous réjouissons aussi des impacts positifs que cela a engendré.

Parfois aussi, les locataires décident de déménager. Ils réalisent que l’état de leur logement est inacceptable. Les participants sortent renforcés du projet, ils sont alors plus à même d’aller chercher des solutions.

Mais le projet sensibilise également nos partenaires de l’aide sociale, le regard qu’ils portent peut être bousculé et ils appréhendent différemment la complexe réalité des gens et la façon d’exercer leur métier.

Et auprès des décideurs politiques ?

SdT : En 2017, nous avons mené un projet d’information et de sensibilisation à destination des politiques, avec le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, le Réseau Wallon de l’Accès durable à l’Energie et les équipes populaires. Des témoins du vécu sont allés à leur rencontre pour témoigner et tenter de réduire le fossé entre eux et les décideurs, afin qu’ils puissent mieux appréhender la situation de vie des personnes. Ce fut très riche. A l’avenir, on continuera d’appuyer les acteurs qui mènent ce genre d’initiatives.

Que ce soit envers les politiques, les partenaires, le grand public... il y a un énorme travail de déconstruction des préjugés à faire. Les personnes en situation de précarité font extrêmement attention à leurs consommations, elles y sont bien obligées ! Ainsi, elles développent des systèmes hyper ingénieux pour réduire leurs consommations, « les personnes en situation de précarité »] elles n’ont en fait pratiquement aucun impact environnemental avec leur façon de vivre. Ce sont donc elles qui devraient délivrer un message fort, auprès du grand public, des décideurs, de toutes celles et ceux qui veulent être dans la transition et agir face à l’urgence climatique. Ca nous placerait tous dans une situation d’humilité salutaire!

Rendez-vous sur le site dédié au projet : www.precarite-environnement.be

Pour plus d’infos sur Empreintes asbl : www.empreintes.be 

 

Logo_UCLouvain_RESO.JPEG   Quelques ressources pour aller plus loin :

  • Fabrique Territoires Santé (2019) Précarité et santé-environnement: Lutter localement contre les inégalités environnementales de santé (Dossier ressources et Inspiration actions). Paris: Fabrique Territoires Santé, 85p.: disponible en ligne sur www.frabrique-territoires-sante.org  
  • Fourmeaux, A. (2019) Logement et Santé: des droits indissociablesLes Echos du Logement, n°125, 72p.: disponible en ligne sur www.lampspw.wallonie.be  
  • Dubois, F. (2019) Bien se loger, mettre sa santé à l’abriSanté conjuguée, n°47, 48p.: disponible sur www.maisonmedicale.org  
  • Domergue, M., Taoussi, L. (2016) Le mal-logement, déterminant sous-estimé de la santéSanté en action, n°437, pp. 18-21: disponible en ligne sur www.santepubliquefrance.fr  

 

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