Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 350

« Réduire les risques, maximiser la promotion de la santé »


A l’occasion du premier Forum européen « Addictions et Société » qui s’est tenu en octobre à Bruxelles, des actrices du champ de la Réduction des Risques (RdR)  ont partagé leurs expériences passées, présentes et leurs réflexions et souhaits sur le futur du secteur. Revenons sur les points essentiels abordés lors de cette session intitulée « Réduire les risques, maximiser la promotion de la santé ».

 

Un regard sur le passé

C’est tout d’abord Anne Coppel qui ouvre la danse. Sociologue dans le champ des drogues, elle est l’une des  pionnières de la RdR liés aux usages de drogues en France. Au travers de son expérience, elle retrace l’émergence d’une prise de conscience très (trop) lente face à l’épidémie du VIH-Sida lié à l’usage de drogues, ‘une catastrophe sanitaire et sociale’ (comme le soulignera le rapport de la Commission Henrion en 1994, soit avec une dizaine d’années de retard). Il y avait peut-être, au début des années ’80, un consensus sur le fait que la toxicomanie et la propagation du VIH  étaient un problème de société, mais aucun consensus par rapport à la question de santé publique que cela entraînait (notamment l’accès à un traitement de dépendance aux opiacés). Le tabou reste très prégnant à l’heure actuelle, insiste-t-elle… mais un glissement dans les croyances collectives a fait doucement du chemin et lie désormais davantage la problématique de la toxicomanie à une question de santé publique. D’ailleurs, « le changement des croyances collectives ne s’est pas fait dans le débat public mais dans les pratiques ». Au départ faites dans l’illégalité, les premières actions de RdR étaient des pratiques purement empiristes mises en place par des personnes « proches du terrain, et nécessairement moins insérées dans les dispositifs institutionnels » : des médecins, des militants dans des associations (Médecins du Monde, par exemple, fait figure de pionnier en France), des pharmaciens et d’autres professionnels de la santé. Toutefois, pour appuyer ce basculement des croyances, il a fallu également l’appui et la médiation d’experts internationaux. Anne Coppel a depuis lors publié plusieurs ouvrages sur l’émergence de la RdR en France et son évolution1.

Transition vers aujourd’hui

Les deux oratrices suivantes partagent ensuite leurs expériences de projets menés actuellement en Belgique et dans le Nord-Pas-de-Calais. En premier lieu, Laurence Przylucki2 nous parle du Comptoir à Charleroi qui a ouvert ses portes il y a 17 ans. Contrairement à la France, l’association a attendu l’arrivée d’un Arrêté royal3 autorisant la distribution de matériel stérile d’injection pour ouvrir ses portes. Le point principal que nous retiendrons de sa présentation et de l’activité du Comptoir est qu’il s’agit avant tout d’un lieu d’accueil et d’écoute. Toute l’attention et l’énergie de l’équipe ne se concentre pas uniquement sur la problématique de consommation mais aussi sur l’importance de « tisser du lien ». Les activités variées qui ont progressivement vu le jour dans les murs du Comptoir « le sont en fonction d’une réalité plus que d’un idéal ». En effet, le travail réalisé sur place avec les usagers permet à Laurence Przylucki et son équipe de constater l’ampleur des besoins non couverts chez les usagers : l’absence de liens affectifs, des conditions de vie déplorables, une grande précarité financière, un cadre de vie non sécurisant… « Les représentations autour de la toxicomanie ont évolué mais on reste dans une perception très limitée de la réalité de ces personnes ». Ce trait reste persistant, ajoute-t-elle, et le changement des mentalités a encore du chemin devant lui : « nos actions sont encore perçues comme des incitations à la consommation. Le droit à la santé est pourtant un fondement… » Pour conclure son intervention, elle souhaite souligner qu’on n’a pas encore atteint un seuil suffisant dans la réponse apportée en Belgique et qu’il est nécessaire d’évoluer vers la possibilité d’allier prévention et prise en charge de la toxicomanie et des usages de drogues. Pour en apprendre davantage sur le projet et les activités du Comptoir, n’hésitez pas à consulter leur site http://www.lecomptoirdecharleroi.net/.

Audrey Senon nous parle de la RDR « 2ème génération », avec la présentation de la « Spiritek » active à Lille et dans ses environs. Avec l’émergence de la musique électronique (des musiques, corrigerons les connaisseurs), l’arrivée de nouveaux stimulants de synthèse, dans un contexte de fêtes de type rave party… une nouvelle forme de RdR voit le jour, qui se focalise moins sur la problématique du VIH et des consommations de drogue par voie intraveineuse mais davantage sur les pratiques festives au sens plus large : les consommations, les impacts liés à l’environnement (les sons, les lumières…), les rencontres qui s’y font, etc. A ce propos, elle applaudit le pragmatisme belge qui les a fort inspirés au départ. L’association est d’ailleurs accompagnée par Modus Vivendi pour la mise en place des labels « Quality Night ». Cette initiative leur a permis d’améliorer les compétences et l’inclusion d’une co-responsabilité des gérants de milieux festifs. L’accompagnement, la sensibilisation et la formation des gérants ou des organisateurs de temps festifs en tout genre, qu’ils soient reconnus ou non, des professionnels, des étudiants… est l’un des axes clés de leur travail. On retiendra par exemple quelques outils aux noms marrants, originaux et évocateurs mis à leur disposition tels que la « Borne to be alive » (qui propose un ensemble d’outils tels que des éthylotests, des « roule-ta-paille », des préservatifs, des bouchons d’oreille...) et les « kiff » (des kits pour faire la fête, disponibles pour toute personne qui organise une fête chez elle avec quelques amis). Nous vous invitons à découvrir plus largement le travail et l’accompagnement réalisés par l’équipe de la Spiritek sur le site de l’association www.spiritek-asso.com.

Les enjeux futurs

La parole revient ensuite à Catherine Van Huyck. Forte de son expérience de terrain, la directrice de Modus Vivendi revient sur les défis et les points d’attention  pour le secteur. La RdR est aujourd’hui reconnue, tant par les politiques que par les usagers. Le secteur s’est peu à peu institutionnalisé et peut enfin « dire son nom » !  Le cadre de travail reste fragile mais est devenu plus pérenne, le cadre légal évolue parfois positivement (c’est le cas par exemple pour les comptoirs d’échange de matériel stérile, pour le transport de produits vers des laboratoires pour du testing…) même si, ne nous leurrons pas, nous sommes loin (très loin !) d’un cadre légal porteur et favorable. Un projet comme la salle de consommation à moindre risque (SCMR) a vu le jour dernièrement à Liège. Et le secteur peut jouir d’une excellente expertise en termes d’évaluation et d’ ‘evidence-based’… Tous ces points positifs ne sont pas à balayer d’un revers de la main.

Pourtant, le secteur de la RdR, analyse-t-elle, se trouve aujourd’hui en tension entre deux courants : d’une part sa reconnaissance et son institutionnalisation, et d’autre part le mépris de ses principes. Catherine Van Huyck nous liste ici cinq points d’attention pour l’avenir4 :

  1. « Nous devons faire attention à ne pas devenir des gestionnaires, pour rester avant tout au service des personnes ». Pour cela, elle recommande aux acteurs de « sortir de leur milieu », de retourner se confronter aux réalités changeantes du terrain, de rester au plus proche des usagers. Valoriser le temps du contact humain et ne pas se cantonner à un rôle de distributeur de matériel… voilà un défi et une tension frustrante et usante auxquels sont confrontés les travailleurs, qui se trouvent à courir derrière les chiffres de leur file active plutôt que d’avoir du temps pour tisser du lien et travailler sur les autres déterminants, comme le soulignait Laurence Przylucki avec Le Comptoir.
  2. D’un point de vue éthique, il est essentiel de « ramener le débat au sein de la collectivité sur la représentation des drogues mais aussi sur la responsabilité collective – commune, civique et politique -  toujours plus fragilisée de nos jours ».
  3. Dans le même ordre d’idée, elle insiste sur la responsabilisation individuelle toujours plus prégnante dans l’imaginaire et le discours collectif. Pourtant, tout le monde n’est pas égal face aux produits, face à l’accès aux soins, etc. « Il faut se mettre dans une vision de justice sociale ».
  4. Le point d’attention suivant porte sur les usagers et sur la reconnaissance de leurs savoirs. Une reconnaissance mutuelle entre professionnels et usagers est centrale et ne doit pas être oubliée. Elle cite des exemples comme le fait que les pairs-aidants sont parfois moins considérés dans des équipes de travailleurs ou le manque de confiance qu’on peut témoigner face aux usagers concernant l’usage de produits tels que le Naloxone (un antidote utilisé en cas d’overdose aux opiacés tels que l’héroïne).
  5. Et enfin, bien qu’il faille porter une attention aux déterminants de la santé, c’est aussi le cadre prohibitionniste en Belgique qu’il faudrait réformer, souligne-t-elle (applaudissements dans la salle). Sortir du camp systématique de l’opposition pour construire une nouvelle politique et pouvoir se mettre dans la posture « avec qui et pourquoi travaillons-nous, plutôt que contre qui et pourquoi » apporterait beaucoup au secteur.

En guise de conclusion, nous citerons Anne Coppel : « La réduction des risques, c’est en fait le principe de base de toute prévention. ‘Si tu fais de la moto, mets un casque’ par exemple.  Il s’agit pourtant de quelque chose de banal appliqué à un contexte spécifique : celui de la consommation de drogues… au fond, ce n’est que ça. Malgré tout, nous n’arrivons pas à changer le caractère d’exception de cette politique. Une fois qu’on a basculé dans ce principe, c’est une évidence.»

Pour en savoir plus :

  1. http://www.annecoppel.fr/

  2. Directrice de l’asbl Le Comptoir

  3. Arrêté Royal du 05/06/2000 relatif à l’exercice des professions de soins de santé

  4. Nous vous invitons à lire son analyse plus détaillée et approfondie dans l’article « RDR et prohibition : quel sens donner à l’action ? » paru dans Prospective Jeunesse, n°78, novembre 2017.

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