Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 303

« Se mettre à table : une situation à expérimenter »


Une année scolaire s’en va, l’autre s’en vient… De septembre 2013 à juin 2014, la Coordination Éducation & Santé - Cordes asbl a fait connaître l’outil «Se mettre à table» dont les enjeux ne sont pas des moindres: il s’agit d’encourager la prise de décision collective pour mener des projets en matière d’alimentation à l’école et favoriser le mieux être en santé des élèves tout en respectant les missions de l’enseignement. 

Ce nouvel outil1 mis à disposition des écoles vise donc à amener le plus grand nombre d’acteurs concernés autour de la table pour que chacun prenne la parole, précise son rôle en lien avec l’alimentation des élèves, exprime ses insatisfactions et propositions et participe collectivement à la prise de décision et à la mise en place de changements en faveur de la santé à l’école.

«Se mettre à table» offre une méthode séquencée en 8 étapes pour accompagner les personnes réunies tout au long de ce processus de concertation et de construction de projet. Destinée principalement à des adultes de fonctions différentes (pouvoir organisateur, direction, parents, PMS, PSE, enseignants, cuisiniers, personnel et intervenants dans l’école…), cette méthode les guide dans ces échanges pour cerner le problème, dégager des priorités, envisager et analyser les actions possibles. Des pistes pédagogiques et des fiches activités permettent d’impliquer les élèves et l’ensemble de l’école par le relais des enseignants, de l’association de parents et d’autres intervenants éducatifs et de santé.

L’outil et ses différents éléments ont été conçus pour être appropriables par les acteurs scolaires; cependant, la diversité des situations et des supports mérite qu’on se familiarise à la démarche avant de se lancer dans une dynamique de concertation. L’équipe Cordes a donc mis sur pied et animé 11 ateliers d’expérimentation tant à Bruxelles (4) qu’en Wallonie (7) avec au total 114 participants de différents secteurs; santé, éducation, social, environnement, alimentation... Les CLPS ont contribué à l’organisation des ateliers et à diffuser l’invitation aux acteurs locaux potentiellement intéressés.

Des ateliers à caractère formatif

La journée d’atelier se déroule en deux parties. Dans la première, l’équipe Cordes présente les intentions, la démarche et la manière dont l’outil fut co-construit avec ses partenaires et invite les participants à échanger à propos de leurs pratiques de concertation. Réunissant le plus souvent des intervenants d’un même territoire, ces moments sont propices aux rencontres et peut-être à des futures collaborations. L’autre partie de la journée est consacrée à l’expérimentation de la démarche de concertation et construction de projet par une mise en situation dans des groupes de 6 à 8 participants où chacun endosse le rôle d’un acteur concerné par l’alimentation à l’école. Ce jeu de rôle fort apprécié par la majorité des participants – même les plus frileux dans ce genre de situation- permet :

  • d’expérimenter le lancement d’un processus collectif de décision dans un groupe d’adultes aux fonctions différentes;

  • de cerner l’intérêt d’une méthode balisée avec pour chaque étape ses enjeux, ses atouts et difficultés;

  • d’entrevoir le lien entre les différents éléments de l’outil, conçus pour soutenir l’expression de chacun, la participation, le travail de réflexion et d’analyse;

  • de mieux comprendre les contraintes vécues par chacun(e) en se plongeant dans la peau d’un acteur scolaire ou, pour celui qui choisit de rester dans son ‘vrai’ rôle, de clarifier sa position et de développer son point de vue.

Au travers du jeu de rôle, les participants ont mesuré la quantité et la diversité d’opinions et de points de vue des acteurs. Ils ont pu aussi apprécier la complexité du débat quand le processus de réflexion doit mener non pas à une simple addition d’expression d’individus mais à la formulation d’un objectif commun en lien avec les missions de l’école. Au cours de ce moment d’expérimentation, à partir de situations d’écoles inspirées de la réalité, le groupe est amené à faire des allers et retours entre la méthode proposée dans l’outil, l’expérience vécue et les réflexions nées de l’expérimentation.

Le temps imparti actuellement à l’atelier permet d’avoir une vue d’ensemble et d’expérimenter les premières étapes de la méthode (qui s’étale au minimum sur 3 réunions). À ce stade, l’objectif est de conforter les participants d’une part dans l’envie de s’approprier l’outil et d’autre part, de se mobiliser pour réunir des personnes autour de la table dans une ou plusieurs écoles avec lesquelles ils sont en lien.

Quels enseignements nous apportent ces ateliers?

Des secteurs s’impliquent pour améliorer l’alimentation

Vu sous l’angle de l’intersectorialité, l’intérêt porté aux ateliers d’expérimentation touche plusieurs types d’acteurs. Près de 18 % des participants travaillent en lien avec un service d’une administration publique que ce soit au niveau d’une commune, d’une ville, d’une province et sont concernés par l’école, l’environnement, l’alimentation durable…

Les enseignants – allant de la maternelle au supérieur et quelques directeurs d’écoles – constituent 16 % des participants. Certains se trouvent surpris par le contenu de l’outil et le cheminement mené au sein de l’atelier. Ils s’attendaient parfois à un outil pédagogique et éducatif sur l’alimentation, avec des pistes à mettre en œuvre directement auprès des élèves… Ils se retrouvent embarqués dans une réflexion prenant en compte l’expression de leurs propres représentations et dans l’exercice d’une démarche exigeante en termes d’implication personnelle pour se lancer dans un projet participatif.

Les professionnels des services de promotion de la santé à l’école et des centres psycho-médico-sociaux représentent près de 37 % des participants: ils sont à la recherche d’outils pour renforcer leur mission de promotion de la santé. Organiser et participer à des réunions en suivant la méthode «Se mettre à table» constituerait une manière alternative et sans doute plus ‘durable’ que de répéter des animations sur l’équilibre alimentaire au fil des années. Soutenir les acteurs de l’école dans un processus de décision collective d’un projet pour améliorer l’alimentation s’inscrit directement dans la lutte contre le surpoids, l’obésité et les désordres nutritionnels que constatent les bilans de santé. Bien entendu, ce travail doit être reconnu et les ressources humaines doivent être suffisantes. Cette première année, des équipes ont envoyé plusieurs personnes se former à la méthode.

Et enfin, enrichissant les échanges et complétant la diversité des acteurs concernés, près de 11 % sont animateurs auprès de groupes de jeunes ou d’adultes et 18 % se répartissent entre cuisiniers en collectivité, acteurs de santé, parents, travailleurs de l’associatif (environnement, social, éducatif…).

Une méthode qui prend du temps: une qualité plutôt qu’un défaut

Le temps que prend le déroulement de la méthode déconcerte parfois les plus pressés d’arriver à une décision, une action, un projet. Au travers des échanges, les groupes ont pu cependant comprendre l’intérêt de passer du temps à questionner et formuler des insatisfactions qui serviront de point de départ à la construction de solutions plutôt que de foncer tête baissée sur une ‘bonne idée d’action’.

Le nom de l’outil marque un des plus gros défis qu’il recouvre et que confirment d’ailleurs les participants qui ont été recontactés par la suite: mettre en place la démarche «Se mettre à table» dans une école demande de libérer du temps et de faire coïncider les agendas des acteurs concernés. Ce n’est pas une mince affaire et cela semble être une contrainte réelle dans les écoles. Décider ensemble nécessite forcément du temps. C’est un investissement pour l’avenir…

Cette lenteur est peut-être même l’ingrédient indispensable à la pertinence de la méthode: l’expression, l’écoute et la réflexion demandent qu’on s’arrête, qu’on pense, qu’on médite, qu’on rêve, qu’on cogite, qu’on échafaude, qu’on suppute, qu’on conçoive… Autant d’actions pas très spectaculaires mais combien productrices d’idées! Ce type de pratiques ne laisse pas indifférent.

Dans les ateliers, c’est la diversité des acteurs qui se réunissent autour de la table qui fait la complexité et la richesse de l’exercice. Par la vision partagée, chacun aperçoit la réalité sous un autre angle. La mise en place de la méthode en situation réelle devrait être tout aussi enrichissante même si elle bouscule des habitudes parfois pas toujours démocratiques quand il s’agit de décider de changements.

Auparavant, il est impératif de prendre connaissance des différentes composantes de l’outil remis lors de la formation, pour en saisir toute la pertinence. Plusieurs soulignent la nécessité de l’expérience à faire après avoir bien lu l’outil ‘de fond en comble’, ou encore de trouver une autre personne pour ‘se lancer à l’eau…’. Et cela aussi demande du temps. Les retours (n=36) d’un questionnaire envoyé aux participants en mai 2014 indiquent que près de la moitié d’entre eux ont pris le temps de lire – et parfois relire – l’outil et un tiers l’a parcouru.

Certains ont utilisé l’outil dans une ou plusieurs écoles, par exemple, dans le cadre d’un projet d’école ou d’un projet provincial sur l’alimentation; d’autres l’ont utilisé partiellement: des éléments de l’outil ont servi à initier une réflexion avec certains groupes précis comme, par exemple, des élèves de 6e secondaire, une école en projet, des infirmières élèves en santé communautaire, des animateurs de mouvement de jeunesse. D’autres encore ont relayé des idées et des pistes dégagées de l’outil auprès de directions d’école, de collègues ou d’enseignants.

Certains signalent que les occasions pour proposer la démarche de concertation se révèlent relativement rares et reportent l’initiative d’un processus dans une école à l’année prochaine…. L’atelier d’expérimentation a incité les participants à s’approprier l’outil ou à s’en inspirer pour des façons de faire différentes ou même pour créer leur propre outil (le cas d’un organisme de jeunesse et d’une fédération d’association de parents).

Perspectives

Autant chaque participant a pu apprécier la richesse de l’outil et de la méthodologie proposée, autant l’équipe de Cordes a pu saisir l’appréhension de certains participants face à «la difficulté, vu les réalités du terrain, à mobiliser les différents acteurs autour de la table» ou face «aux compétences à avoir pour animer ou gérer une concertation».

Pour soutenir les participants, l’équipe Cordes se propose donc de les accompagner - dans la mesure de ses possibilités et selon la demande - pour lancer la méthode «Se mettre à table» dans les écoles. Les ateliers continueront tout au long de l’année scolaire pour que d’autres expérimentent la méthode. Les capacités d’adaptation à d’autres milieux de vie pourraient être explorées avec des participants.

Les enjeux de la participation, du travail collectif et de la gestion démocratique restent des défis pour tout un chacun quel que soit le lieu et le type de pratique professionnelle. Cela se passe aussi bien pour la mise en place d’une méthode de construction de projet que pour décider de qui plante quoi et comment dans un potager collectif par exemple!

Les lectrices et lecteurs intéressés peuvent consulter notre site www.cordesasbl.be pour être informés des dates et des lieux de nouveaux ateliers d’expérimentation. Contact: semettreatable@cordesasbl.be.

 

  1. Voir article dans Éducation Santé d’octobre 2013 n° 293 «Les défis de Se mettre à table», Virginie Vandermeersch, Cristine Deliens, Claire Berthet, Cordes asbl. www.educationsante.be/es/article.php?id=1614

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