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Numéro 340

Usage de drogues en Wallonie: synthèse du rapport Eurotox 2016


Eurotox a publié son rapport sur l’usage de drogues en Wallonie et à Bruxelles pour l’année 2016. Nous vous avons présenté les résultats pour la région bruxelloise dans notre dernier numéro. Voici ceux pour la Wallonie.

Les tendances épidémiologiques marquantes

 

L’usage de drogues dans la population générale – Enquête HIS 2013

Selon la dernière enquête Health Interview Survey (HIS)1, la prévalence de l’usage de cannabis au cours de la vie (usage du produit au moins une fois dans la vie) est de 14,8 % dans la population wallonne âgée de 15 à 64 ans. L’usage de cannabis sur la vie est plus élevé au sein de la tranche d’âge des 25-34 ans (32,4 %) ainsi que chez les hommes. L’âge moyen du premier contact avec ce produit est de 18 ans et 8 mois. La prévalence de l’usage actuel de cannabis (au moins une consommation au cours des 30 derniers jours) est de 3,6 % dans la population wallonne. Il concerne surtout les 15-24 ans (8,4 %) ainsi que les 25-34 ans (7,4 %). L’usage quotidien (ou presque) de cannabis concernerait 0,7 % des Wallons de 15-64 ans. La prévalence de l’usage au cours de la vie d’une drogue illicite autre que le cannabis est de 2,6 % dans la population wallonne de 15 à 64 ans. La tranche d’âge la plus concernée est celle des 25-34 ans (7,8 %).

En Wallonie, comme partout en Belgique, la prévalence d’usage de cannabis sur la vie a significativement et continuellement augmenté depuis 2001, alors que l’usage actuel est resté relativement stable. Cela suggère une augmentation progressive du nombre de personnes qui expérimentent ce produit, sans que cela ne s’accompagne d’une augmentation du nombre de consommateurs réguliers. La prévalence de l’usage sur la vie d’une autre drogue illicite que le cannabis ne diffère pas entre 2008 et 2013.

 

L’usage d’alcool dans la population générale – Enquête HIS 2013

Selon l’enquête HIS 2013, la prévalence de la surconsommation hebdomadaire d’alcool2 (au cours des 12 derniers mois) est de 7,3 % chez les Wallons âgés de 15 ans et plus. Elle augmente à partir de 45 ans et est plus fréquente chez les hommes. La prévalence de la consommation quotidienne est de 16,4 % dans la population wallonne de 15 ans et plus, et celle de la consommation quotidienne à risque3 est de 5,2 %. Elles augmentent également avec l’âge des répondants. Contrairement aux autres indicateurs, la différence de genre est peu marquée pour la consommation quotidienne à risque : il semble y avoir autant de femmes que d’hommes qui consomment quotidiennement une quantité excessive d’alcool. La prévalence du binge drinking hebdomadaire4 s’élève à 8 % chez les Wallons de 15 ans et plus. Elle est nettement plus élevée chez les hommes que chez les femmes. Contrairement aux autres indicateurs, dont la prévalence augmente avec l’âge, ce comportement est plus fréquent chez les jeunes, en particulier chez les 15-24 ans (12,2 %). Enfin, 10 % de la population wallonne de 15 ans et plus aurait déjà eu un problème d’usage d’alcool. La prévalence sur la vie de l’usage problématique d’alcool est plus élevée chez les hommes que chez les femmes, et elle concerne un peu moins les 15-24 ans ainsi que les 75 ans et plus.

Les analyses standardisées pour l’âge et le sexe montrent que la consommation quotidienne a augmenté de manière progressive et significative depuis 1997 en Wallonie. En revanche, l’usage problématique sur la vie, la surconsommation hebdomadaire et le binge drinking hebdomadaire sont restés relativement stables au cours du temps.

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L’usage de drogues chez les jeunes – Enquête HBSC 2014

Selon la dernière enquête Health Behaviour in School-aged Children (HBSC) réalisée chez les jeunes scolarisés dans l’enseignement secondaire, la prévalence sur la vie de la consommation de cannabis est en diminution chez les élèves de 15-20 ans scolarisés en Wallonie. En 2014, plus d’un tiers des jeunes de 15-20 ans ont déclaré en avoir consommé au moins une fois. La consommation des autres produits, peu courante, est soit relativement stable soit en diminution par rapport à ce que l’on observait précédemment. En 2014, 2,4 % des étudiants wallons de 15-20 ans interrogés ont déclaré consommer du cannabis tous les jours au moment de l’enquête, et 3,7 % pas quotidiennement mais chaque semaine.

 

Les demandes de traitement – TDI5 2015

Selon le Treatment Demand Indicator (TDI), on dénombre actuellement plus de 2200 nouvelles prises en charge annuelles pour une problématique de consommation d’alcool ou de drogues (ce qui correspond à 2140 patients) dans les services spécialisés en assuétudes de la Wallonie. La demande de traitement émane le plus souvent d’une réorientation du secteur psycho-médico-social (26,3 %) ou d’une démarche initiée par la personne (41,6 %), plus rarement du secteur judiciaire (12,2 %). Les demandes émanant du secteur judiciaire sont toutefois relativement élevées lorsque le produit problématique principal est le cannabis (25,2 %). Les opiacés sont les produits principaux les plus fréquemment cités comme étant à l’origine des demandes de traitement des patients (39,4 %), suivi par l’alcool (30,3 %), le cannabis (16,7 %) et la cocaïne (10,5 %). Les patients présentent généralement des antécédents thérapeutiques pour un usage problématique d’alcool ou de drogues (64,4 %). Ils sont relativement nombreux à présenter, voire à cumuler certains facteurs de précarité : problème de logement (11,4 %), revenus limités (35,3 %), faible niveau d’instruction (43,7 %). Enfin, 15,8 % des patients ont déjà eu recours à l’injection et parmi ceux-ci, 44 % ont déjà partagé une seringue usagée.

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Les traitements de substitution aux opiacés en 2015

Selon l’enregistrement des traitements de substitution aux opiacés (TSO), le nombre de patients mutualisés résidant en Wallonie et ayant bénéficié au moins une fois d’un traitement de substitution à la méthadone s’élevait à 8.269 en 2015. Les traitements à base de méthadone sont beaucoup plus fréquemment délivrés que ceux à base de buprénorphine (environ 8 pour 1). Les TSO sont majoritairement prescrits à des hommes (davantage consommateurs d’héroïne que les femmes), ayant un âge compris entre 25 et 54 ans. La tranche d’âge la plus représentée est celle des 35-44 ans. Sur base de ce registre, on peut estimer qu’il y aurait parmi la population wallonne environ 12.000 usagers d’héroïne.

 

Le système d’alerte précoce

Le système d’alerte précoce (Early Warning system – EWS) est un système de veille sanitaire européen qui permet de recenser les nouvelles drogues de synthèse (NDS) et d’en évaluer les risques. Il permet aussi d’informer rapidement les autorités, les travailleurs de terrain et les usagers de drogues lorsqu’une substance présente un risque sanitaire élevé.

Le nombre de NDS recensées sur le territoire européen via ce système était relativement peu élevé et constant au début des années 2000, mais il n’a cessé de croître ces dernières années, passant de 13 NDS en 2008 à 98 en 2015. L’EWS belge a quant à lui recensé un total de 42 NDS sur la période 2005-2011 (contre 164 au niveau européen), 8 en 2013, 31 en 2014 et 42 en 2015. Cette augmentation est attribuable au développement du marché des «euphorisants légaux» (legal highs) et des research chemicals, ces substances généralement de nature synthétique qui sont proposées à la vente sur Internet par des entrepreneurs peu scrupuleux en contournant les lois sur les stupéfiants et sur les substances réglementées.

Le nombre d’alertes précoces diffusées par Eurotox a considérablement augmenté depuis 2013, en partie en raison d’une augmentation des alertes portant sur des NDS : 9 alertes sur 15 en 2013, 6 alertes sur 13 en 2014 et 9 alertes sur 14 en 2015. Les 14 alertes diffusées en 2015 portaient sur 34 échantillons de produits différents6, dont 12 NDS.

 

Cadre légal et organisationnel

 

Les compétences fédérales

Suite à la 6ème Réforme de l’État et les accords de la Sainte-Emilie, et afin d’assurer la cohérence et la convergence des politiques francophones, la FWB, la Commission communautaire française (COCOF) et la Région wallonne (RW) ont décidé de former un comité ministériel et d’ériger un organe de concertation permanent. Ainsi, avant tout changement de législation, de réglementation à portée générale, de programmation et dans le cadre de toute concertation sociale relative au secteur «non-marchand», une entité fédérée devra obligatoirement se concerter avec les autres via le comité ministériel, qui ne pourra statuer qu’à partir de l’avis de l’organe de concertation rassemblant les différents partenaires.

Sur proposition de la ministre de la santé Mme De Block, la loi portant des dispositions diverses en matière de santé de la ministre fédérale de la santé a été adoptée le 18 décembre 2016. La loi clarifie les compétences des inspecteurs du Service public fédéral Santé publique. Le projet de loi prévoit notamment que les inspecteurs puissent demander des comptes aux supermarchés si de l’alcool est offert en dégustation ; il propose également d’autoriser les inspecteurs à saisir (voire détruire) les boissons alcoolisées en possession de mineurs d’âge. Le projet autorise aussi les personnes qui ne sont pas des professionnels du soin à effectuer des tests démédicalisés (dont les tests VIH) et rend obligatoire les dossiers informatisés pour les médecins généralistes.

Une Conférence interministérielle (CIM) Santé publique, rassemblant les membres du Gouvernement fédéral et des Gouvernements des Communautés et des Régions ayant des compétences en santé, a eu lieu le 24 octobre 2016. Elle devait aboutir à l’actualisation de la Déclaration Conjointe pour une politique globale et intégrée en matière de drogues. Toutefois, les ministres compétents en santé ne sont pas parvenus à un accord concernant les salles de consommation à moindre risque (SCMR) et le Plan national alcool, deux enjeux qui conditionnent l’actualisation de la Déclaration. Ainsi, d’une part, le pouvoir fédéral s’est déclaré en défaveur de la mise en place de SCMR, contrairement aux gouvernements fédérés ; et la ministre fédérale de la santé, Mme De Block, a commandé une nouvelle étude de faisabilité des SCMR.

Les négociations au sujet du Plan nation alcool n’ont pas non plus abouti, faute d’accord au sein de la majorité fédérale et de propositions satisfaisantes aux yeux des entités fédérées, et sont reportées à mars 2017. Dans la perspective de cette CIM, le secteur non-marchand avait émis des recommandations vis-à-vis du futur plan alcool. Le groupe «Jeunes, alcool et société», d’une part, et la Fédito bruxelloise, d’autre part, s’accordent (entre autres) sur certaines propositions :

• Interdire la publicité pour les boissons alcoolisées ;

• Dépénaliser l’apprentissage parental (la loi actuelle interdisant toute délivrance de boissons alcoolisées aux jeunes de moins de 16 ans, même dans le contexte familial) ;

• Clarifier et simplifier la loi en vigueur (notamment en modifiant le degré d’alcool des boissons autorisées aux mineurs d’âge) ;

 • Rééquilibrer le financement des actions de prévention, de RdR et de promotion de la santé par rapport aux actions liées à la sécurité et à la répression.

 

Le Conseil des Ministres a adopté la Note-Cadre de Sécurité Intégrale (NCSI) et le Plan National de Sécurité 2016-2019 en juin 2016. La NCSI comprend un volet «politique intégrée et intégrale actualisée en matière de drogues» qui agit à la fois sur l’offre et la demande de drogues. Afin de réaliser ses priorités en matière de réduction de la demande, le Gouvernement entend (entre autres) : renforcer la prévention, renforcer l’usage d’outils de détection, d’intervention précoce et de réduction des risques, développer la politique de santé pour les consommateurs en prison, etc. Toutefois, la NCSI 2016- 2019 renforce la ségrégation législative entre l’alcool et les autres drogues, d’une part, en élargissant sinueusement la loi de 1921 à la consommation-même de drogues illicites, et, d’autre part, en insufflant l’idée que tout usage de drogues illicites est par nature problématique. Dans un tel cadre, les propositions pour réduire la demande, renforcer la prévention et impulser des initiatives de RdR revêtent le manteau répressif.

 

En Région wallonne

Suite à la 6ème Réforme de l’État, les Régions ont hérité, en l’état, des décrets auparavant communautaires, relatifs aux compétences transférées. Les anciens décrets restent de vigueur jusqu’à ce que les Régions décident ou non de les adapter. Ainsi, la Région wallonne travaille à l’élaboration d’un nouveau décret de promotion de la santé et de différents plans visant à améliorer la santé et l’accès aux soins des Wallon.ne.s.

Le futur plan de prévention et promotion de la santé s’inscrit sur le long terme et sera prévu jusqu’à l’horizon 2030. L’élaboration d’un nouveau plan de prévention et de promotion de la santé s’inscrit dans le nouveau cadre politique de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour la région européenne, baptisé Health 2020 et qui poursuit deux orientations stratégiques : améliorer la santé de tous et réduire les inégalités de santé, et améliorer le leadership et la gouvernance participative pour la santé. Conformément aux recommandations de l’OMS, le ministre wallon compétent en matière de santé s’est prononcé en faveur du concept «Santé dans toutes les politiques».

Le ministre Prévot a déclaré vouloir présenter au Gouvernement un Plan régional de promotion et de prévention de la Santé pour la fin de l’année 2017. Le plan de promotion de la santé intègre le Plan d’amélioration de la santé des Wallons et des Wallonnes et le plan wallon Nutrition-Santé, et devra s’articuler avec le Plan de lutte contre la pauvreté 2015-2019. L’un des grands enjeux de la mise en place de ces différents plans est évidemment de veiller à leur articulation. Et afin de tendre vers plus de cohérence politique et de respecter la liberté de choix et de circulation des usagers, la promotion de la santé doit aussi être pensée au-delà des compétences et du territoire wallons. La santé est en effet une problématique transterritoriale et transversale qui, d’une part, doit tenir compte de la mobilité des usagers, et, d’autre part, doit être appréhendée au sens large, en incluant les compétences communautaires et fédérales.

Le Fonds régional de cohésion sociale a été créé par le Gouvernement en mars 2016. Il remplace le décret relatif au Plan de cohésion sociale (PCS) et s’inscrit dans le Plan de lutte contre la pauvreté 2015-2019. Les conditions d’éligibilité au Fonds excluent d’emblée une centaine de communes, majoritairement de petite taille et rurales. L’arrêt des PCS signifie pour celles-ci la fin d’actions, dont certaines sont en place depuis plusieurs années. C’est alors un ensemble de liens établis avec des partenaires locaux et la continuité de l’expertise de terrain qui risquent fortement d’être rompus.

Le 21 juillet 2016, le Gouvernement a approuvé une note-cadre concernant la réorganisation de la 1ère ligne de soins en Wallonie proposée par le ministre wallon en charge de la santé. Le ministre Prévot souhaite améliorer les dispositifs de 1ère ligne, afin de répondre aux enjeux actuels du système de santé. L’un des grands enjeux de cette réorganisation est la lutte contre les inégalités d’accès aux soins de santé entre les différentes couches de la population. Dans cette perspective, le ministre et le Gouvernement entendent mieux faire connaître l’offre de soins de 1ère ligne aux usagers et aux professionnels, et envisagent de mobiliser l’Agence pour une Vie de Qualité (AViQ) pour mener un tel travail de sensibilisation. Le ministre veut également encourager le travail en réseau des différents acteurs de 1ère ligne et escompte améliorer la couverture de la 1ère ligne sur le territoire wallon.

Retrouvez le rapport complet sur https://eurotox.org/publications/publications-deurotox/

 

 

 

  1. Il est très probable que les résultats de cette enquête sous-estiment la prévalence réelle de l’usage d’alcool et de drogues, en partie parce qu’ils ne couvrent pas, de par la méthodologie utilisée, les personnes marginalisées (incarcérées, en institutions, sans domicile fixe, etc.).

  2. Consommation de plus de 21 verres standards par semaine pour les hommes et de 14 verres par semaine pour les femmes au cours des 12 derniers mois.

  3. Consommation de plus de 2 verres standards par jour chez les femmes et de plus de 4 verres par jour chez les hommes au cours des 12 derniers mois.

  4. Consommation d’au moins 6 verres d’alcool lors d’une même occasion chaque semaine au cours des 12 derniers mois.

  5. Il s’agit d’un des 5 indicateurs épidémiologiques-clés créés par l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies (OEDT). Il est constitué d’environ 20 variables et permet d’estimer le nombre et de dresser le profil des personnes ayant fait une demande de traitement auprès d’un centre spécialisé en assuétude.

  6. Une même alerte peut parfois porter sur plusieurs échantillons d’un même produit ayant une composition différente (par exemple, plusieurs pilules d’ecstasy) ou sur des produits différents. Par exemple, une des deux alertes lancées le 28 septembre 2015 portait sur 15 pilules d’ecstasy fortement dosées en MDMA.

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