Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 321

Vie affective et sexuelle 2.0


Lors de son université d’hiver des 3 et 4 décembre derniers à Namur, la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial (FLCPF) nous a proposé de mener une large réflexion sur les mutations sociétales et les réalités vécues sur la toile. Ce nouvel espace de socialisation des jeunes confronte souvent utilisateurs, professionnels et parents à de nombreuses difficultés et questions.

La révolution numérique

«L’être humain a inventé l’écriture, puis le livre, pour prendre en relais et amplifier certaines de ses capacités mentales et sociales. Mais il a aussi inventé les écrans, et la culture qui leur est liée, pour prendre en relais et amplifier tout ce que la culture du livre imprimé laissait de côté», nous explique Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie français renommé. Celui-ci décrit la culture numérique comme une quadruple révolution:

  • une révolution dans la relation aux savoirs: les nouvelles technologies nous font brutalement passer d’une culture du livre, caractérisée par une conception verticale du savoir, à une culture des écrans, plutôt horizontale, qui invite au partage en temps réel des connaissances;
  • une révolution dans la relation aux apprentissages: le livre, centré sur la temporalité et la mémoire, est un support d’apprentissage par cœur. Il favorise la pensée linéaire, là où les écrans mobilisent la mémoire de travail par la pensée en réseau, fonctionnant davantage par analogies et contigüités que par continuité. L’organisation spatiale prime sur l’organisation temporelle;
  • une révolution dans le fonctionnement psychique: l’identité du jeune sur le web est définie en référence à l’espace social dans lequel elle se situe. Elle se démultiplie. Les jeunes les essayent, se mettant en scène, à la recherche de leur personnalité. Les identités multiples constituent la nouvelle normalité dont la plasticité est la valeur ajoutée, l’ancienne norme (le «moi fort intégré») étant disqualifiée de psychorigidité. Ensuite, nous explique S. Tisseron, le mécanisme de défense privilégié sur la toile est le clivage entre les diverses parties de la personnalité, là où, avant le web, celui du refoulement des désirs était celui qui prévalait. En effet, «sur internet, aucun contenu n’est réprimé et tous sont accessibles instantanément par l’ouverture d’une ‘fenêtre’: c’est le système ‘Windows’. Or cette logique correspond exactement à ce qui se passe lorsque, dans le clivage, nous sommes capables de penser à une chose, et aussitôt après de l’oublier comme si elle n’avait jamais existé. Du coup, les contraires peuvent y coexister sans s’exclure.»1 Enfin, alors que la culture du livre donne un statut privilégié aux formes verbales, celle des écrans valorise les formes non-verbales, imagées et sensorimotrices, de la symbolisation et de la communication;
  • une révolution des liens et de la sociabilité: avec l’avènement de la culture des écrans, nous passons de liens forts, organisés par la proximité physique ou généalogique, à des liens élastiques organisés par des centres d’intérêt partagés. Cela revient à dire que les liens que nous entretenons avec les autres peuvent passer de plus à moins proches assez facilement. Dans ce nouveau modèle, le désir d’extimité (voir plus loin dans cet article) est élargi du cercle proche (familles et amis) à la planète entière; l’autorité est fondée sur la reconnaissance par les pairs, la régulation reposant sur tous les participants; l’expression des expériences intimes renforce l’appartenance de groupe, là où traditionnellement, elle s’y opposait.

L’invité de marque de ces deux journées clôture son intervention en invitant les «penseurs catastrophiques» à prendre le temps de se familiariser avec ces deux cultures complémentaires pour apprendre à passer de l’une à l’autre, pour ce que chacune apporte de meilleur.

Le désir d’extimité, un processus de validation

«Poster des morceaux de soi sur les réseaux sociaux, est une invitation au débat», nous explique Pascal Minotte, psychologue et formateur au Centre wallon de référence en santé mentale (CRéSaM). Partager des photos de soi, la musique que l’on aime ou afficher son humeur expriment toute la dimension narcissique des réseaux sociaux. Le jeune plus particulièrement se trouve dans un processus de validation de la part des autres. Cette validation (ou invalidation) par les pairs participe à la construction de l’identité et de l’estime de soi.

Serge Tisseron appelle cela le «désir d’extimité», celui de montrer des facettes de soi jusque là gardées cachées afin de les faire valider (ou invalider) par autrui et de se les approprier différemment, comme quelque chose qui a de la valeur (ou non). Il précise que ce désir est différent du désir exhibitionniste. Celui-ci se traduit par une absence de prise de risque dans ce qui est exposé (l’exhibitionniste ne montre que ce qu’il sait être choquant), là où le désir d’extimité des jeunes est une prise de risque puisqu’il les expose au retour, potentiellement négatif, des autres. Ainsi, l’extimité est considérée comme un processus au service de la création d’une estime de soi plus riche et de liens sociaux plus nombreux et plus diversifiés2.

Un désir pas si neuf…

64% des jeunes belges ont un profil sur un réseau social: 25% des 9-10 ans, 49% des 11-12 ans et 83% des 13-14 ans, et ce malgré le fait que certains réseaux, comme Facebook, soient interdit aux moins de 13 ans. 41% des jeunes ont entre 100 et 300 amis en ligne3… Si l’explosion des réseaux sociaux peut effrayer éducateurs, pédagogues, enseignants et autres professionnels ou adultes en contact avec les jeunes, S. Tisseron nous rassure encore. Ceux-ci doivent l’essentiel de leur succès à quatre désirs qui ont toujours existé:

  • Se raconter pour exister: le jeune construit son sentiment d’exister. Paul Ricoeur4, dans les années 80 déjà, parlait d’«identité narrative». L’identité serait fondamentalement liée au fait de se dire soi-même. Il répond au besoin de valoriser ses expériences et de leur donner du sens.
  • Se cacher et se montrer à volonté: très tôt, bébé cherche déjà une réponse d’autrui à ses sollicitations. Plus tard, vient le besoin d’intimité… En effet, si se montrer, c’est se raconter, pouvoir se cacher quand on en ressent le besoin est tout aussi important. L’anonymat que permet internet offre au jeune la possibilité de disparaître quand il le souhaite et satisfait ce besoin. Ces deux désirs sont complémentaires. L’un (se cacher) valorise l’intimité, et l’autre (se montrer) l’extimité. Désirs d’extimité et d’intimité participent ainsi ensemble à la construction de l’estime de soi.
  • Vouloir n’être jamais oublié: avoir beaucoup d’amis sur les réseaux assure au jeune qu’on ne l’oublie pas. Il se sent exister intensément parce qu’il imagine qu’un grand nombre de personnes pensent à lui de temps en temps (via ses publications en ligne). La quantité remplace la qualité. Mais la démarche fait aussi place à l’altruisme car le jeune, via ces mêmes médias, se rend utile en prodiguant des conseils aux autres (en partageant des recettes de cuisine ou des conseils pour des jeux en ligne par exemple).
  • Maîtriser la distance à l’autre: tout un chacun rencontre la difficulté de trouver la «bonne» distance avec les autres. Quand on s’en trouve trop près, on angoisse pour sa liberté, on perd son intimité. A contrario, quand on s’en trouve trop loin, on se sent abandonné. L’adolescent rencontre aussi de grandes difficultés à gérer ce problème qui l’angoisse particulièrement. Les réseaux sociaux lui permettent de moduler cette distance et de résoudre le problème: on peut y être proches et s’y faire des confidences mais il existe indéniablement une distance physique liée aux écrans le rendant inatteignable. L’anonymat y est même possible, le protégeant totalement. Les jeux vidéo en ligne sont aussi une parade à cette difficulté: il y alterne moments de jeux (caché derrière son avatar) et moments d’échanges (discussions).

Bref, «rien de bien nouveau sous le soleil»… conclut le psychiatre.

Usages sociaux d’internet: les selfies

Si Serge Tisseron nous rassure sur l’évolution des moeurs, les professionnels que nous sommes cherchent à donner un sens à ce que font et vivent nos jeunes sur la toile.

Yves Collard, animateur et formateur à Média Animation asbl, nous a proposé un atelier pour décrypter les selfies, ces autoportraits photographiques partagés.

En 2013, 60 millions de selfies ont été postés sur Instagram5. C’est dire l’importance du phénomène. Un selfie, c’est de la «production de soi». Une réponse au besoin d’extimité évoqué par Serge Tisseron (voir plus haut dans cet article), ce besoin de s’exposer dans toutes les facettes de sa vie, au regard de l’autre. Yves Collard, lui, parle d’une forme de narcissisme social. Le selfie existe depuis longtemps. On fait des selfies «pour soi» ou «pour le monde», sur un sujet donné ou dans un contexte particulier. Ils révèlent où l’on est, avec qui et qui on est. Beaucoup de selfies sont utilisés pour faire passer un message. Les adolescents, par le selfie, veulent exprimer quelque chose de leur identité et de leur sociabilité. Se photographier avec ses meilleures amies, dans la même pose, montre le sentiment d’appartenance à un «groupe de copines». Beaucoup de selfies sont pris dans le miroir, très souvent dans la salle de bain, pour exposer son intimité (à ne pas confondre avec sa sexualité!). Car il est évident que, pour l’adolescent, le corps et ses changements ont une importance primordiale.

Les nudies sont des selfies plus ou moins déshabillés. C’est malheureusement un sujet encore peu étudié. Néanmoins, on peut identifier quelques raisons qui poussent les jeunes à les utiliser:

  • pour faire carrière: «si je veux chanter/faire du cinéma, je dois être à l’aise avec mon corps»;
  • par jeu sexuel: l’adolescent a peur de l’acte sexuel. Le nudie permet de ne pas prendre le risque du contact physique et de «le faire» par écrans interposés;
  • par «amour»: «cap ou pas cap? Prouve-le moi»;
  • pour vivre sa sexualité: le jeune émoustille l’autre, ils en reparlent, sans danger;
  • par curiosité (de soi): le jeune photographie des «parties» de lui;
  • par bravade: «tu crois que j’ai peur?» «moi, le sexe, je connais!»;
  • par «publicité»: les photos portent sur les conquêtes (féminines ou masculines). L’intention de celui qui prend la photo n’est pas forcément mauvaise, le petit ami qui diffuse une photo de sa copine ne veut pas forcément la blesser, mais l’exposer comme un trophée.

Ce type de pratiques est évidemment facilité par l’appareil photo numérique avec lequel les jeunes se baladent partout (intégré au smartphone la plupart du temps). Ils peuvent alors prendre le nombre de photos qu’ils veulent, où ils veulent, quand ils veulent, sans contrôle extérieur.

L’animateur conclut en indiquant que les selfies ou nudies ne doivent pas être inquiétants en soi, si leur diffusion reste limitée. Si par contre ils sont largement diffusés, ce petit jeu peut vite devenir dangereux. Il nous rappelle aussi que le selfie mérite d’être considéré à sa juste valeur et «contribue à une construction sociale de l’intimité»6.

L’utilisation d’internet à la croisée des droits

Jean-Marc Van Gyseghem, directeur du master en droit des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) à l’Université de Namur a débuté son intervention en qualifiant internet de «cours de récréation de laquelle on a changé les limites». Il nous a entretenus de la liberté d’expression, favorisée par l’essor d’internet, dont les limites sont mal connues des jeunes. De même que celle du droit à l’image et du double consentement souvent oublié mais pourtant nécessaire en matière de diffusion et de partage sur la toile de données et photos à caractère personnel. «Les nouveaux réseaux donnent accès à l’arrière-boutique» nous explique-t-il et «fragilisent la maîtrise qu’a l’individu sur ses informations», nous rappelant que «le droit à l’oubli sur internet est un leurre». Un discours résolument plus pessimiste et alarmiste mais non moins intéressant.

Des outils pour en parler

Lors de la seconde journée, les associations d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO) Arpège et TCC Accueil nous ont respectivement présenté les outils Why net? et Faites le mur, destinés à amorcer la réflexion avec les jeunes sur les usages d’internet.

Why net?

Why net? est un jeu à utiliser en classe ou en groupe (1er degré du secondaire) pour répondre à toutes les questions liées à l’usage du Web 2.0, de manière ludique.

À l’aide d’un pdf interactif (utilisable hors ligne) et de saynètes vidéo humoristiques, des équipes de jeunes sont invitées à répondre aux questions posées sur des thématiques aussi diverses que l’identité multiple, les jeux en ligne, la recherche d’information, les achats sur le net, etc. Il s’agit de rébus, de mimes, de mises en situation.

L’animateur dispose de fiches questions/réponses pour l’aider à mener l’activité, modulable selon le temps disponible, le type de public ou les sujets qu’il juge opportun d’aborder avec le groupe. Complémentairement au jeu, un site internet (www.whynet.be) répertorie des outils, trucs et astuces à destination des professionnels et des parents.

Contact: AMO Arpège: Rue Z. Caron, 39b – 7333 Tertre, 065/75 05 71, amoarpege@hotmail.com.

Faites le mur

Faites le mur est un outil destiné aux jeunes de 10 à 13 ans. Grâce à un plateau de jeu et un décor (école), les jeunes se mettent dans la peau d’élèves d’une école fictive, où il est permis d’écrire sur le mur. Ils sont confrontés, tout au long du parcours, à différentes situations et problématiques et sont invités à prendre des décisions collectives, dont les effets sont visibles directement sur le mur de l’école. L’animateur a le rôle de médiateur, il facilite l’expression et donne corps à toute une série de personnages adultes-ressources.

L’idée sous-jacente est la suivante: les jeunes, dans les espaces virtuels, ne se rendent pas forcément compte des implications réelles de ce qu’ils y font. Par ailleurs, ils ne conçoivent pas que des adultes peuvent les aider en cas de problème ou de question. C’est pourquoi le jeu a pour support une maquette d’école, où le «mur» du réseau social est remplacé par le mur du bâtiment scolaire, beaucoup plus tangible à leurs yeux (de même que les conséquences de ce qu’ils y disent/font). L’objectif est de faire prendre conscience aux jeunes, par le biais d’une expérience concrète, que leurs actes sur la toile ne sont pas sans conséquence tangible. Cela permet à l’animateur d’amener la question des règles de base d’internet, sensiblement les mêmes que celles de la vie sociale en réalité.

Le parallèle avec les réseaux sociaux n’est mis en avant qu’à la fin du jeu, afin de permettre aux jeunes de prendre conscience des similitudes entre ce qui vient de se jouer et les réseaux en ligne.

Plus d’infos sur: http://www.pipsa.be/outils/detail-2139613980/faites-le-mur.html

Contact: AMO TCC Accueil: rue St Guidon 19 – 1070 Bruxelles, 02/521 18 30, tccaccueil@hotmail.com.

 

En résumé, on peut souligner la pertinence et l’intérêt de l’organisation de ces deux journées de colloque, dans un contexte où les professionnels du secteur de l’EVRAS se posent encore de nombreuses questions et semblent toujours frileux vis-à-vis du Grand Méchant Web!

Pour plus d’informations sur le programme des deux journées: http://www.planningfamilial.net/images/Flyer_web.pdf

Contact: FLCPF – rue de la Tulipe 34, 1050 Bruxelles – 02/502 82 03 – flcpf@planningfamilial.net.

  1. Extrait du blog de S.Tisseron, “Culture numérique: une triple révolution, culturelle, cognitive et psychique”, 7 juin 2012.

  2. Pour en savoir plus, lire l’article de Média Animation, “L’extimité, s’exposer pour se construire”, par Daniel Bonvoisin et Paul de Theux, décembre 2012.

  3. Source: ChildFocus.

  4. Paul Ricoeur, «Temps et récit», Tomes 1, 2 et 3, Paris, Éditions du Seuil, 1983, 1984 et 1985.

  5. Instagram (www.instagram.com) est une application et un service de partage de photos et de vidéos, disponible sur les smartphones. Il permet le partage de photos et vidéos (personnelles ou pas), avec un réseau d’«abonnés». Pour plus d’informations sur les nouveaux médias et leur utilisation en promotion de la santé, lire «Promotion de la santé et Web 2.0 – Réflexions et bonnes pratiques», un ebook de Question Santé asbl, disponible gratuitement sur http://www.questionsante.org/promotion-sante/internet-promotion-sante.

  6. Pour en savoir plus, lire “Selfies, tous pour moi et moi pour tous”, par Yves Collard, Média Animation, Juillet 2014

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