Développé au milieu des années 90, le modèle de prévention islandais (MPI) a permis de réduire drastiquement la consommation de substances addictives chez les adolescents. Sous la houlette de l’asbl Infor Drogues & Addictions, soutenue par l’AVIQ et accompagnée par Planet Youth, il va être implémenté pour la première fois en Belgique francophone, dans la commune de Gembloux. Avec pour objectif de réduire non seulement les consommations, mais aussi d’augmenter le bien-être global des jeunes.

L’Islande, pays insulaire et peu peuplé (387 000 habitants), terre de fjords et d’aurores boréales, a détenu dans les années 90 un triste record en matière de consommation de substances addictives chez les adolescents. Prenant acte de l’inefficacité des méthodes traditionnelles de réduction des consommations (campagnes de sensibilisation, informations sur les dangers des substances…), le gouvernement décide à cette époque de mettre en œuvre un dispositif global fondé sur les théories du psychologue américain Harvey Milkman, chargé de cours à l’université de Reykjavik et spécialiste des « théories de la déviance » développées en sociologie et criminologie. Le postulat est simple : ce sont les facteurs sociaux et environnementaux qui déterminent en grande partie les comportements, loin devant les caractéristiques strictement individuelles.
Facteurs protecteurs
Un questionnaire est d’abord soumis aux écoliers de 13 à 16 ans, au sujet de leurs expériences avec l’alcool et la cigarette, mais aussi de leurs relations avec leurs parents, leurs activités sportives, etc. L’analyse des réponses permet alors l’identification de plusieurs facteurs protecteurs : les activités sportives trois à quatre fois par semaine, un temps suffisamment long passé avec les parents pendant la semaine, le sentiment d’être considéré à l’école, et le fait ne pas être dehors tard le soir. La réforme islandaise décide alors de renforcer l’approche communautaire, en agissant à la fois sur l’environnement familial, les pairs, les loisirs et l’environnement scolaire – ces quatre milieux de vie formant ce que le MPI (Modèle de Prévention Islandais) nomme « communauté locale ».

Le MPI encourage l’implication parentale et implique de faciliter d’accès aux activités culturelles et sportives, pour éviter que les jeunes soient livrés à eux-mêmes, en proie à l’ennui ou au désœuvrement. Par ailleurs, il instaure un couvre-feu pour les mineurs de 13 à 16 ans, à partir de 22h en hiver et de minuit en été. Dans la foulée, la vente de tabac est interdite aux moins de 18 ans et celle d’alcool aux moins de 20 ans. Toute publicité pour ces substances est également bannie. En une décennie, l’Islande devient le meilleur élève de la classe au niveau européen : alors que son taux de fumeurs quotidiens entre 14 et 16 ans était de 23% en 1995, il passera à 12% en 2006. De même, le nombre de jeunes entre 14 et 16 ans ayant expérimenté l’état d’ivresse dans le mois précédent passe de 46% en 1995 à 25 % en 2006.1
Pour donner de l’ampleur à ce succès, l’Institut Islandais de Recherches Sociales (ICSRA) de Reykjavik a créé Planet Youth, un cabinet de consultance qui propose un accompagnement à la mise en œuvre du modèle. À ce jour, des dizaines de pays, dont l’Espagne, les États-Unis, le Canada, la Suède, la Roumanie, l’Allemagne ou encore les Pays-Bas ont dupliqué tout ou partie du modèle… Généralement, l’implémentation s’est limitée à un échelon local ou régional, ce qui exclut certaines mesures plus globales comme les interdictions en matière de publicité par exemple, mais correspond à la densité de population concernée par le MPI.
Des jeunes qui vont bien
Aujourd’hui, ce modèle de prévention islandais va être expérimenté pour la première fois en Belgique francophone, dans la commune de Gembloux. C’est Infor Drogues & Addictions, devenu officiellement un « Planet Youth partner » qui est aux commandes. Le projet est financé dans le cadre d’un appel à extension d’agrément de l’AVIQ « Mieux savoir pour mieux choisir » (lancé en juin 2025) qui vise à renforcer la littératie en santé des jeunes concernant la consommation d’alcool. « Le MPI correspond à la vision d’Infor Drogues qui entend se focaliser non pas sur les produits et les personnes qui consomment, mais plutôt sur les milieux de vie et les motivations qui amènent à consommer », explique Mary Stevens, chargée de projet chez Infor Drogues & Addictions.
Lancée en mars 2026, la récolte de données se fera auprès d’élèves de 3e secondaire des trois écoles de l’arrondissement – le Collège Saint-Guibert, l’Athénée Royal et l’Institut Technique Horticole – mais aussi d’une AMO (Aide en Milieu Ouvert), Imagin’AMO. « Avec ces différents établissements, nous couvrons une diversité de filières et donc de profils, y compris les jeunes qui sont déscolarisés, poursuit Mary Stevens. Une partie du questionnaire porte sur les consommations avec un focus sur l’alcool, puisque c’est l’objet de l’appel à projet, mais aussi sur la cigarette, la puff, le cannabis, de même que l’addiction aux réseaux numériques. L’objectif, c’est donc d’avoir une collecte de données locales actuelles qui nous permettra vraiment de partir des besoins et des attentes des jeunes eux-mêmes. »
Les résultats devraient être connus pour la fin de l’année scolaire. Avec le soutien de la commune, l’objectif sera ensuite de parvenir à mobiliser les communautés en lien avec les quatre milieux de vie identifiés dans le MPI. « Le but est d’analyser ces résultats tous ensemble et de ne pas être dans une organisation top down. Nous sommes là pour soutenir et impulser les actions, mais c’est aux communautés – école, famille, extrascolaires, pairs – de définir les objectifs, précise Mary Stevens. Et pour le moment, toutes les personnes à qui l’on présente le projet semblent très motivées… C’est très enthousiasmant pour les adultes de se dire que le focus est sur le bien-être général du jeune, pour que leur jeune aille tout simplement bien. »
Un projet à long terme

Le MPI devrait ainsi permettre de se décentrer de la question du produit, qui fait souvent écran aux problèmes sous-jacents. « Pour nous, ce n’est pas le fait de consommer qui est le problème, rappelle Mary Stevens, car si on enlève la cigarette ou le cannabis, le problème est toujours là. La consommation vient en réalité remplir différentes fonctions, à savoir la gestion des émotions, le lien social (« fumer comme ses potes ») et la question identitaire (« je fume donc je suis cool »). » Dans le MPI, l’objectif est que le jeune puisse trouver d’autres moyens de répondre à ces besoins qui sont réels et légitimes : faire partie d’un club de sport pour le lien social et l’identité, se sentir encadré par les gens autour de soi pour être davantage capable de gérer ses émotions, ou encore avoir la possibilité de faire de l’exercice ou de l’art pour se sentir bien dans son corps et booster son estime de soi. « C’est souvent quand le jeune a une mauvaise estime de lui, qu’il se dit qu’il ne vaut rien, qu’il commence à faire n’importe quoi dans une logique ‘foutu pour foutu’. Au contraire, s’il prend soin de lui, c’est un cercle vertueux », souligne Mary Stevens. Bien sûr, les bénéfices d’une telle approche ne se feront pas sentir en un jour. « Le modèle se base sur un cycle de 5 ans, avec une nouvelle collecte à l’année 3. Mais clairement, sur les trois premières années, il ne faut pas s’attendre à des miracles, prévient la chargée de projet. L’idée est de travailler sur le long terme et de déployer progressivement le MPI sur d’autres communes wallonnes et peut-être un jour à toute la Wallonie. »
Proche des principes et méthodes de la promotion de la santé, le MPI s’appuie donc à la fois sur une utilisation de données locales probantes, une démarche participative et communautaire, une intersectorialité (chercheurs, décideurs politiques, praticiens, membres de la communauté…), une approche par les milieux de vie (comme l’école), mais aussi une dimension pérenne (vision à long terme). Cependant, comme le souligne une analyse du Reso2, le Service universitaire de promotion de la Santé de l’UCLouvain, « certains repères théoriques, sur lesquels repose le champ de la promotion de la santé, sont absents du modèle théorique, tels que les déterminants de la santé, les inégalités sociales de santé ou encore la littératie en santé. » À ces nuances, il faut aussi ajouter, comme le soulignait en 2022 un article de la revue Prospective Jeunesse3, que « certains des aspects les plus coercitifs du ‘modèle’ (et en premier lieu, les couvre-feux) paraissent peu compatibles avec notre conception des libertés publiques : en Belgique, nombreuses sont les tentatives de bourgmestres d’établir des couvre-feux pour les mineurs qui ont été victorieusement contestées au Conseil d’État. »
« C’est un modèle qui doit s’adapter non seulement au contexte local mais aussi aux évolutions, aux événements qui touchent la société », commente Mary Stevens. Le Covid a en effet rappelé à quel point le bien-être des adolescents était influencé – à court, moyen et à long terme – par les crises collectives. À l’inverse, peut-on penser que faire du bien-être des adolescents une priorité permettra d’agir positivement sur toute la société ? « À terme, ceux qui bénéficieront du MPI, ce seront aussi les petits frères et les petites sœurs, ajoute Mary Stevens. Et puis ces jeunes vont devenir des adultes donc on peut espérer qu’avec le temps, ça booste l’ensemble de la commune et des milieux de vie. »
Trois autres associations ont obtenu des financements dans le cadre de l’appel à extension d’agrément de l’AVIQ « Mieux savoir pour mieux choisir : un projet innovant pour renforcer la littératie en santé des jeunes en matière de consommation d’alcool » lancé en juin 2025.
* « Pour que la fête reste la fête », porté par Univers Santé. En alternant alcool et eau, l’asbl propose la “zebriété” qui permet d’éviter la déshydratation, les accidents et les consommations excessives.
* « Sans pression », porté par Prospective Jeunesse asbl. Ce projet est mené dans les clubs de hockey pour questionner la fonction de la troisième mi-temps et faire évoluer les moments partagés après les matchs.
* « Mieux savoir pour mieux choisir : action des pairs-multiplicateurs », porté par Educa Santé vise à mieux informer dans les lieux de vie des jeunes en s’appuyant sur le relais des jeunes eux-mêmes.