Narcotrafic, santé mentale, histoires familiales : au sein du groupe d’entraide du Bempt, aucun sujet n’est tabou. Le travail communautaire se déploie dans une maison de quartier qui favorise l’émancipation et le pouvoir d’agir des femmes.
En ce mercredi 13 mai, une douce odeur de café imprègne la salle commune de la fermette du Bempt, une maison de quartier de Forest. Julie Simon, animatrice socio-culturelle du Cerapss, Déborah Benarrosch et Maria Baoli (de l’asbl Cinédit – Smala Cinéma) s’apprêtent à accueillir les participantes du groupe d’entraide. « Grâce à vous, je me suis ré-ouverte au monde ! » a dit l’une d’elle à Virginie Milis, elle aussi animatrice socio-culturelle, qui a construit le projet en 2023 et vient de passer la main en avril dernier. En trois ans, cette initiative vise à créer une « communauté d’entraide » dans un quartier où de nombreux habitant.e.s se trouvent dans une situation socio-économique fragile.
Claire, une jeune retraitée, arrive la première à la séance du jour, suivie de Jeannette, puis d’Asma, Marie-Claude et Sabah. Même si deux d’entre elles sont nouvelles, la discussion s’enclenche et tourne spontanément autour de leur état de santé, de leur souhait de faire des connaissances et de créer du lien. Un premier tour de table permet à chacune de se présenter. Certaines évoquent d’emblée leur solitude : « je n’ai pas tellement d’amies », « je vis seule » et leur envie de s’occuper avec d’autres : « Tu vas quel jour à la piscine ? » ; « je suis nouvelle à Forest, j’aimerais rencontrer d’autres personnes ».
Charlène arrive avec un grand sourire. Elle marche difficilement et est accueillie à bras ouverts. « Charlène, c’est une battante, elle ne rate pas une seule rencontre » disent les participantes d’une seule voix. Depuis son AVC (responsable de son hémiplégie), elle doit réapprendre à parler et à marcher. Quand elle s’inscrit à une activité, elle y va et ne se pose pas plus de question que ça. Sasha arrive un peu en retard avec son fils porteur d’autisme. Mais à peine passé le pas de la porte, elle fait volte-face et repart aussitôt, sans un mot. « Je pense qu’elle a pris peur quand elle a vu tous ces nouveaux visages autour de la table, elle était très attachée à Virginie, et son départ a pu être difficile à vivre pour les participantes » explique Julie.
Construire un espace d’émancipation sociale
Pour favoriser l’émancipation sociale, le projet s’est élaboré autour de la construction d’une dynamique de solidarité au sein du quartier, par l’application des principes propres à la méthodologie du travail communautaire et au travail sur les compétences psychosociales (CPS). De ce fait, les objectifs spécifiques portent sur trois axes :
1) le développement des CPS par le renforcement des pouvoirs d’agir individuel et collectif et tisser des liens de solidarité ;
2) la participation de tous les acteurs et actrices du quartier ;
3) le développement d’une prise de conscience individuelle, collective, sociale, politique et émancipatrice quant aux problématiques rencontrées. Au total, 47 moments de rencontres ont eu lieu en 2025, tels que des ateliers hebdomadaires artistiques et sportifs, des sorties culturelles et des événements de quartier.
Au fil des rencontres, le groupe est peu à peu devenu un espace de reconnaissance mutuelle dans lequel les participantes se sentent en confiance. Les rencontres et les activités partagées ont favorisé le renforcement de l’empowerment individuel, conçu comme « la façon dont l’individu accroît ses habiletés, favorisant l’estime de soi, la confiance en soi, l’initiative et le contrôle » (Eisen, 1994, cité par Hofmann, 2006). Depuis le début du projet, les participantes sont de plus en plus impliquées. C’est ainsi que lors du lancement de l’année 2025-26, une des participantes a proposé au groupe de se doter d’un fil rouge. La thématique de la santé mentale a emporté l’adhésion des participantes qui faisaient le constat que la question est taboue dans certaines cultures. « Certains pensent qu’aller chez le psy c’est pour les fous, alors que ça peut faire tellement de bien ! » s’exclame une participante.

Le jeu du crayon pour esquisser les besoins du groupe
Pour favoriser l’empowerment collectif, qui « renvoie à un état où la communauté est capable d’agir en fonction de ses propres choix et où elle favorise le développement du pouvoir d’agir de ses membres » (Cultures & Santé, 2014), un travail autour de la dynamique de groupe a été initié à partir d’outils comme le « jeu du crayon ». Placées autour d’une table, les participantes ont tenu chacune un crayon, pour pouvoir, avec adresse et observation, réaliser un dessin commun (MADO Luxembourg, 2023).
Dès le départ, les participantes ont également été invitées à s’impliquer dans le choix et la planification collective des activités. L’organisation et la participation aux événements, le partage de son vécu, et notamment des situations douloureuses, a fortifié le sentiment de compréhension mutuelle et de sollicitude : « Si l’une manque de glisser, l’autre la relève » déclare une participante. Tandis qu’une autre évoque la notion de « sororité », pour qualifier ce renforcement des liens de solidarité.
Pour faire connaître le projet et favoriser la participation des habitant.e.s, l’équipe du Cerapss est allée à leur rencontre et a proposé des rendez-vous réguliers. Le groupe est aujourd’hui constitué exclusivement de femmes d’âges et de nationalités différentes. Cette non-mixité, aujourd’hui assumée, a pu aider certaines femmes à franchir le pas pour rejoindre le groupe. La présence lors des activités reste néanmoins aléatoire et peu prévisible, le nombre moyen de participantes étant de ce fait assez limité, d’autant que l’état de santé général des participantes et leurs réalités familiales entravent leur régularité ainsi que leur capacité à s’adapter aux contraintes horaires.
La participation sociale, un objectif difficile à atteindre
Le sociologue Pierre Périer rappelle dans son ouvrage Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale (2019) que l’expérience de la précarité est dominée par un sentiment d’insécurité sociale et temporelle. Le manque de protections et de ressources économiques et statutaires (chômage, emploi intérimaire…) défait le rapport au temps et opacifie les investissements dans l’avenir. L’affaiblissement des liens sociaux – une autre dimension de la précarité – accentue le repli sur la sphère domestique et l’isolement social des familles. Le support social est un facteur de protection contre la maladie, il renforce le sentiment de sécurité et aide à la gestion du stress (Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles, 2019). Au Bempt, les problèmes de santé et plus généralement les difficultés socio-économiques des participantes entravent leur possibilité de participer aux activités communautaires.
Pour y remédier, l’intervenant.e social.e peut adapter l’objectif et le contenu des rencontres proposées. Selon Reza Kazemzadeh, psychologue, psychothérapeute familial et directeur du centre Exil, l’objectif des réunions peut porter sur un contenu (cours de langue, cours de cuisine…), mais il peut aussi et avant tout être basé sur le relationnel et la création d’un lien. Dans le cas du groupe du Bempt, les réunions sont prétextes à l’échange informel et la rencontre, et permettent donc à toute personne de s’y sentir invitée, même lorsque son contexte de vie est chaotique et déstructuré. Ce type de rencontre, qui ne cible pas un possible “défaut” d’intégration ne risque pas de les stigmatiser, et peut être un levier pour briser la spirale de l’isolement social et de l’enfermement domestique (Périer, 2019).
Fort de ces principes, les activités étaient axées au départ sur l’échange et le partage, et ont ensuite progressivement été organisées selon les besoins et demandes des participant.e.s. Elles représentent aujourd’hui un espace qui introduit « un tiers entre les institutions et le monde extérieur » (Périer, 2019, p.69), et permet aux participantes de se ré-ouvrir progressivement aux autres et au monde : « Ici on peut parler librement, sans jugement » ; « Depuis que je fréquente le groupe, j’ose faire des choses que je n’osais pas faire avant. Ici ou en dehors d’ici ».
S’engager autour d’une problématique commune
Ce climat de confiance a permis d’accompagner une prise de conscience individuelle, collective, sociale, politique et émancipatrice sur la problématique du narcotrafic. Le travail autour de cette préoccupation commune s’est fait au fil de 6 rencontres pour faire émerger leurs représentations autour des addictions, de la drogue et de mettre des mots sur les émotions. Elles ont permis de faire émerger des besoins : comprendre les bases du système judiciaire et le fonctionnement d’un procès, observer une audience en correctionnelle, et enfin découvrir les dispositifs existants pour accompagner les mineurs condamnés (dont le système des peines alternatives).
Concernant la problématique de la santé mentale choisie en début d’année scolaire 2025-26, elle sert toujours de fil rouge durant les rencontres menées en partenariat avec l’asbl Cinédit, et ce sans être abordée frontalement. Comme le dit Déborah, animatrice de cette asbl, les ateliers créatifs proposés (photos, dessins, reportages…) visent la création et l’expérimentation collective. Selon elle, « il est actuellement rare de proposer des ateliers qui n’ont pas un objectif productif ou informatif ». Or, ce type d’atelier permet de s’exprimer autrement que par des mots et des discours. Ce sont des médias puissants et intéressants à expérimenter, surtout lorsque l’on souhaite aborder des thématiques sensibles telles que la santé mentale.
S’exprimer à travers la photographie
Quand Maria demande ce que les participantes souhaitent découvrir via la photographie, Marie-Claude réplique « On ne sait rien nous, mais on veut tout savoir ». Elle leur propose donc de partir sur l’art du portrait, en feuilletant des magazines posés sur la table. Petit à petit, chacune observe et fait semblant de prendre l’autre en photo pour s’approprier les différents cadrages et les effets de la luminosité. Chacune se complimente, et petit à petit, des demandes émergent : plusieurs montrent des photos personnelles à Maria et Deborah, et souhaitent apprendre à les retoucher. Charlène parle de la photo de son père, qui date d’avant sa naissance et qu’elle garde précieusement : la prochaine fois, Maria leur propose de les photographier avec une photo qui leur tient à cœur. Chacune repart avec des idées et de belles perspectives de découvertes et d’expression de soi, qui donnent envie d’une seule chose : revenir…

Nous revoilà donc à la fermette du Bempt le 20 mai, et aussi le 27, pour à nouveau avoir la chance de partager un moment privilégié avec les participantes, qui dévoilent peu à peu leurs parcours de vie avec force et courage. Sacha a cette fois-ci franchi le pas de la porte et participe avec joie aux discussions et au projet. Les photos, personnelles ou apportées par Maria, servent de support à la discussion et font émerger les vécus et les émotions de chacune. « Moi aussi je pleure chez moi quand je suis seule, mais la vie est belle, ma chérie » dit Marie-Claude à une femme qui vient de parler d’un épisode douloureux de son enfance.
Une participante prend dans ses mains une reproduction d’un tableau d’Auguste Renoir, qui représente une femme de profil. Elle aime ses couleurs pastel et le sentiment d’assurance du personnage. Elle évoque alors sa vie d’avant, qui l’avait isolée de tous : « j’habitais dans une caverne au milieu de la ville ». Victime de violence conjugale, elle a failli y laisser la peau : « ce n’est pas seulement au niveau physique et mental qu’il m’a touché, c’est jusque dans mon âme ». Malgré cela, « il n’a pas réussi à me détruire » dit-elle en nous regardant avec douceur et émotion. Elle exprime ensuite un de ses rêves : « j’aimerais être styliste, mais je n’ai pas l’argent, alors je couds mes vêtements à la main ». Maria lui propose de la photographier dans la même posture que celle de la peinture. Un peu plus tard, nous pouvons la contempler dehors en train de poser devant l’objectif : telle cette femme sur la peinture de Renoir, elle se tient la tête haute, avec un regard doux et assuré, comme pour redire « tu ne m’as pas détruite » ; « je suis en vie ».
Revenir, c’est le souhait pour toutes ces femmes, mais pour combien de temps ? Alors que le lancement d’un groupe communautaire demande beaucoup d’investissement, de motivation, d’énergie et de temps, d’autant plus lorsque la population vit dans un contexte socio-économique défavorisé, sa pérennité n’est pas du tout assurée actuellement. Les rencontres ne pourront malheureusement se prolonger que jusqu’au mois de décembre 2026, faute de moyens financiers. Après le départ de Virginie, c’est tout un espace de confiance et d’émancipation qui risque de disparaître. Ces incertitudes créent un sentiment de crainte et de découragement dans le groupe. Si la stabilité des équipes était assurée, une vision à long terme dans les projets menés serait possible et permettrait au groupe de poursuivre ses réunions et son engagement pour plus de sororité, de justice et de dignité.
D’autres pratiques prometteuses contre le non-recours
Dans la veine des activités menées à la fermette, Brusano publie un document de 17 pages reprenant les enseignements du Forum des pratiques prometteuses sur les dispositifs de lutte contre le non-recours aux services – qui a eu lieu en janvier 2026. Extraits choisis.
Le rapport attire l’attention sur l’importance du soutien aux professionnel·les qui font face à plusieurs défis majeurs, où la question des limites professionnelles se pose régulièrement. Cette réalité complexifie les interventions et interroge les cadres d’action habituels.
Certaines pratiques professionnelles issues du champ de la promotion de la santé sont particulièrement favorables à l’accompagnement des publics. Le principe du “faire avec” plutôt que “faire à la place de”, le travail à partir des ressources des personnes, la combinaison de l’accompagnement individuel et collectif, les ateliers thématiques et la création d’activités “prétextes” pour créer du lien, le travail en binôme. Ces pratiques ambitieuses et se déroulant sur le temps long, visent à favoriser l’autonomie des bénéficiaires, l’entraide entre pairs, la création de communautés informelles, et lutter contre l’isolement social. Elles permettent également de respecter la dignité et le rythme des personnes accompagnées.
Elles nécessitent de soutenir les professionnels avec :
• un aménagement du temps de travail pour les professionnel·les très exposé·es à la violence, la dureté des situations ;
• la validation et le soutien de l’institution afin que les professionnel·les s’autorisent à prendre du temps pour eux·elles via des supervisions/communautés de pratiques/intervisions/réunions d’équipe sans avoir l’impression de prendre du temps aux bénéficiaires ;
• la valorisation de la part de l’institution au temps donné par le·a travailleur·euse à faire réseau (pour mieux connaître et se faire connaître) et mutualiser les compétences ;
• des intervisions ou supervisions avec un·e acteur·rice extérieur·e ou des espaces de parole au sein ou en dehors de l’institution (ex : Communautés de Pratiques) ;
• la clarification du rôle des professionnel·les au sein de leur structure : jusqu’où accompagner, quand et comment orienter ?
• un meilleur encadrement et des investissements institutionnels envers les personnes bénévoles.
Références
– Cultures & Santé. (2014). L’empowerment. Mise à jour en mai 2014.
– Équipe G.1.2. Rapport d’activité de la Communauté d’entraide du Bempt – Année 2025. Forest, 2026
– Hofmann, E. (2006). Comment évaluer l’empowerment des femmes défavorisées ? Éléments de réflexion à partir de projets de développement dans des pays du Sud Association Tombana.
– MADO Luxembourg. (2023). Boîte à outils. Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg.
– Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles. (2019). Tous égaux face à la santé à Bruxelles ? Données récentes et cartographie sur les inégalités sociales de santé.
– Périer, P. (2019). Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale. Presses Universitaires de France.