Avril 2025 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Table-ronde intergénérationnelle, création théâtrale, podcast. En septembre 2024, le GAMS Belgique (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles féminines) a créé un groupe de jeunes activistes contre les mutilations génitales féminines (MGF). Ce collectif se dessine comme un espace d’empowerment pour les jeunes qui ont grandi en Belgique. 

Elles sont près de quinze, ont entre 18 et 35 ans, certaines ont été excisées d’autre pas et elles ont rejoint en septembre dernier le groupe Youth Activists créé par le GAMS Belgique. L’association, qui a la santé communautaire dans les gènes, cherche à prévenir l’excision chez les petites filles, car la prévalence est en augmentation. On peut estimer que 23 000 femmes vivant en Belgique ont subi des MGF et 12 000 filles sont à risque d’excision, en particulier en région Bruxelles-capitale, dans les provinces d’Anvers et de Liège (chiffres 2020). 

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Repère

Les mutilations sexuelles féminines (MGF) sont une pratique traditionnelle qui peut entraîner de graves conséquences sur la santé des filles et des femmes tout au long de leur vie. Ces mutilations sont condamnées par les conventions internationales des droits humains.  

  • 230 millions de femmes et de filles sont concernées par les MGF dans le monde,  
  • 600 000 en Union Européenne. 

Les cinq pays les plus concernés sont la Somalie, la Guinée, Djibouti, l’Egypte et le Mali. 

« Jusqu’à présent, nous accompagnions surtout les femmes venues par la demande d’asile. Nous n’arrivions pas ou très peu à entrer en contact avec les jeunes issu.es de la deuxième génération, né.es en Belgique ou venu.es par le regroupement familial qui seront un jour amené.es à avoir des enfants », précise Aminata Sidibé, la coordinatrice régionale pour Bruxelles et de la COP MGF. C’est devant ce constat, que les équipes du GAMS Belgique ont lancé un appel à mobilisation en se rapprochant de cercles étudiants ou encore en sollicitant des jeunes intéressé.es par la question de l’excision. 

Trouver des réponses et forger des arguments 

« J’avais envoyé ma candidature pour faire un stage au GAMS, mais ce n’était pas possible, explique Samsam, qui est actuellement en master de psychologie clinique à l’ULB. Alors l’équipe m’a proposé de rejoindre le groupe Youth Activist. Je connaissais déjà bien l’association, parce que j’ai grandi à Verviers où il y a une permanence. Je suis d’origine somalienne, ce qui fait que le sujet me touche particulièrement ». En Somalie, 99,2% des femmes ont subi une excision. « C’est un sujet dont tout le monde parle très ouvertement, c’est genre, normal quoi, moi j’ai envie de pouvoir informer mes tatas des conséquences ». 

Plusieurs de ses comparses ont rejoint le groupe Jeune pour s’informer sur le sujet de l’excision et consolider leur argumentaire contre les MGF. « Je suis née en Guinée et j’ai été excisée dans le dos de ma mère  », explique Aminata. «  Ma tante nous a emmenées au village avec ma sœur et elle a organisé ça comme ça. J’étais petite, je m’en souviens bien. Je suis arrivée en Belgique vers 6-7 ans. J’ai rejoint le groupe Jeune pour avoir le plus d’arguments possibles contre l’excision quand je retournerai en visite en Guinée ». 

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Après une présentation rapide du GAMS, les animateur.rices lancent le débat à l’ULB – Photo GAMS Belgique

Dans de nombreuses familles, l’échange est difficile en raison de leur conservatisme. « Je me posais beaucoup de question sur l’excision  », raconte Kadiatou qui est née en Belgique. «  Je voulais comprendre pourquoi mes parents avait fait ce choix, mais c’est très difficile ne serait-ce que de leur poser des questions. Un jour, ma sœur m’a parlé du GAMS, ça m’aide, car c’est important d’avoir des réponses ». 

Théâtre-action : Être une femme, c’est quoi ?  

Pour la quinzaine des droits des femmes, le groupe Jeune a mis au point une création collective en théâtre-action, initiée par Vivianne et Carolina, deux travailleuses sociales du GAMS. Quatre des activistes et une stagiaire du GAMS sont montées sur scène à la salle de la Jeunesse à Bruxelles le 10 mars dernier. Elles ont pris la parole sous forme de saynètes très réalistes, inspirées de leurs vécus, devant une quarantaine de spectateur.rices. 

Pour commencer Maïmouna mime un frotteur, qui se colle à une des filles dans le bus. Après un moment de malaise qui paraît interminable, l’une des passagères finit par intervenir pour stopper l’agression sexuelle. Le frotteur s’écarte en insultant sa victime. Maïmouna est stagiaire au GAMS, pour devenir relais communautaire en parallèle d’une formation d’animatrice interculturelle. Elle a fait partie de la toute première tentative de créer un groupe jeune en 2018-2019. « Nous étions toutes issues de la demande d’asile, avec le nouveau groupe, on intègre les jeunes nées ici ou venues par le regroupement qui peuvent s’adresser à leurs pairs », explique-t-elle.  

Les autres saynètes évoquent la discrimination à l’emploi, la pression patriarcale et sexiste. Quand la nouvelle génération souhaite poursuivre ses études ou briguer des postes intéressants, la misogynie intégrée des mères s’exprime sous la forme de remarques très explicites : « tu sais ma chérie, les hommes ont peur des femmes trop diplômées, pourquoi tu t’entêtes dans les études ? », « Si tu prends ce boulot très prenant, que va dire ton mari ? As-tu pensé à tes enfants ? ». 

Plusieurs sketchs mettent en avant les conflits du quotidien dans la parentalité notamment. Un couple se retrouve en fin de journée. Le papa propose de changer la couche de l’enfant, mais il ne sait pas où sont rangées les lingettes. La discussion se tend. « Elles sont dans le tiroir de droite » précise la femme. « Et les couches ? », « Mais voyons, à gauche, on dirait que tu ne vis pas ici, tu es mon voisin ou quoi ? ». « Pourquoi tu te fâches ? » demande l’homme. « Je ne suis pas fâchée, je m’exprime ».  

Les cinq comédiennes s’entremêlent les unes aux autres comme des lianes en égrainant la liste des présupposés qui minent la vie des femmes : être une femme, c’est porter tout le poids du monde sur ses épaules, être bonne à mariée, être jugée.  Avant d’arrêter la liste avec un puissant « non, non, non » et d’exprimer leur désir d’émancipation : être une femme, c’est être ambitieuse, avoir une voix, être autonome, être qui on veut, ne pas être une mère parfaite, ne pas savoir cuisiner, avoir le droit d’exister, connaître l’orgasme.  

Après la représentation, le public a pu échanger avec les comédiennes. Leurs récits faisaient écho à un débat intergénérationnel qui avait eu lieu à l’ULB. 

Excision : poser les termes du débat 

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Les participants au débat intergénérationnel à l’ULB – Photo du GAMS Belgique

Le 25 février dernier, le GAMS Belgique et le cercle Binabi (qui regroupe les étudiant.es issus des diasporas subsahariennes) organisait l’événement « Entre héritage et changement : Débats intergénérationnels » sur le Campus Solbosch de l’ULB.  

La soirée visait à échanger autour de la culture, des traditions et des violences basées sur le genre. Comment nos héritages façonnent-ils nos perceptions et nos choix ? Comment repenser les traditions tout en déconstruisant les violences ?  

Les premières interventions ont permis de mettre en lumière les incompréhensions liées au conflit de génération. « On parle la même langue que nos parents mais on ne se comprend pas, explique Madeleine*. Nos parents reproduisent l’éducation qu’ils ont reçu en fonction de ce qu’ils ont vécu, de leurs expériences. Il y a un décalage. Ma mère a grandi au Cameroun, on n’a pas les mêmes références ».  

Aux difficultés de communication parent-enfant se greffent souvent les conflits de loyauté et d’identité vis à vis du pays d’origine. « Certains parents vont serrer la vis le plus possible à leur enfant, car il sert de faire-valoir au moment du retour dans le pays d’origine. Finalement, la culture, la tradition, c’est à la fois leur refuge, et ça montre leur incapacité à se remettre en question » constate Aminata, qui est originaire de Guinée et fait partie du groupe Jeune.  

De son côté, Mariama Baha quitté la Guinée pour protéger ses deux filles de l’excision. Elle vit depuis 8 ans en Belgique. « On est dans un conflit d’identité, de loyauté et de modèle – c’est difficile de demander aux parents de donner une éducation qu’ils n’ont eux-mêmes pas reçu. Moi-même, j’ai longtemps pensé qu’être une femme c’était un péché, surtout quand ta propre famille te ramène toujours à ta fonction de femme, à la maternité et qu’elle estime que tu dois te soumettre aux rites ».  

« Nos parents ne sont pas allés à l’école, il faut leur expliquer, les convaincre, que les temps ont changé. Ce sera un combat, ça ne va pas être facile, il faut se serrer les coudes », encourage une quarantenaire dans l’amphi.  

Pour Caroline*, qui se forme pour devenir sage-femme, « la tradition est un frein à des progrès sociaux, dans la santé en particulièrement car l’excision peut avoir des conséquences dramatiques ». En gynécologie, elle accompagne beaucoup de patientes qui ont des complications au moment de l’accouchement.  

Les échanges mettent en lumière le tiraillement qui existe entre deux visions opposées de la parentalité : d’un côté certains parents utilisent la boussole de l’honneur et du maintien des apparences à tout prix pour imposer des pratiques condamnées au niveau international, tandis que d’autres choisissent la boussole du respect et du droit.  

Pour continuer la discussion, le GAMS Belgique diffusera en mai le premier épisode du podcast « A travers nos regards » tiré des conversations entre les membres du groupe Youth Activist sur les traditions, l’éducation (reçue et ce qu’on veut transmettre), la double identité et les pratiques néfastes dans la communauté. 

* nom d’emprunt 

Pour aller plus loin :  

  • Le site du GAMS Belgique : gams.be 
  • Formation en ligne et outils : E-Campus End FGM e-Campus, une nouvelle plateforme européenne dédiée aux professionnel·les travaillant avec les personnes concernées par les mutilations génitales féminines (MGF). Cette initiative, portée par un consortium d’organisations européennes (GAMS Belgique, MIGS, CUT, AIDOS, APF et le réseau européen End FGM), vise à renforcer les compétences des (futur·es) professionnel·les de divers secteurs et à soutenir les personnes concernées grâce à une formation théorique et pratique, et la mise à disposition d’outil en cinq langues.