Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 345

Cultures et Santé : 40 ans d’histoire de promotion de la santé en Belgique francophone


En décembre 2017, Cultures et Santé a fêté ses 40 années d’existence. Créée à l’origine pour lutter contre les inégalités sociales de santé touchant particulièrement les personnes issues de l’immigration de travail de l’après-guerre, l’association a, au fil du temps, étendu son objet social pour s’intéresser à la question des iniquités de santé dans leur ensemble ainsi qu’à leurs déterminants culturels et sociaux. Malgré la multitude de cadres réglementaires et conceptuels traversés, Cultures et Santé a toujours agi à la fois auprès d’habitants de quartiers populaires et auprès de professionnels et relais s’adressant à eux : cycles de formation, programmes d’éducation pour la santé, interprétariat en consultation, mise à disposition de documentation, création d’outils pédagogiques…

Ces 40 ans ont été l’occasion pour l’équipe de se pencher sur l’histoire de l’institution avec en tête un double objectif : celui de retisser le fil historique pour mieux cerner ce que l’association est devenue et celui de pouvoir se projeter dans l’avenir à la lumière de cette mise en perspective. À l’approche de la date anniversaire, l’équipe s’est mobilisée pour effectuer un travail de reconstitution. Quelles étaient les enjeux auxquels voulaient répondre les membres fondateurs ? Quels ont été les grands marqueurs historiques de l’association ? Quels mouvements (philosophiques, méthodologiques, sociopolitiques…) l’ont faite évoluer ? Pour répondre à ces questions, une exploration des archives de l’association et des entretiens avec d’anciens administrateurs, des membres de la première heure et des travailleurs qui ont connu un large pan de l’histoire de l’association, ont été menés. En est sortie une ligne du temps qui a permis de déceler à la fois les constantes et les points de rupture historiques.

Le regard porté dans cet article mettra en évidence, à travers les paroles de quelques témoins emblématiques, quatre lignes de force qui donnent aussi un aperçu de l’évolution de la promotion de la santé en Fédération Wallonie-Bruxelles, mouvement duquel Cultures et Santé se revendique.

Médecine sociale, mieux se comprendre pour mieux soigner et accompagner

En 1977, le courant de ce qu’on peut appeler la gauche médicale1 est en plein essor. Soutenant une vision de la santé qui l’extrait de son carcan biomédical, il se concrétise par la création, au début de la décennie, des maisons médicales. Celles-ci ont notamment comme principe directeur de percevoir le patient dans sa globalité, dans son contexte de vie. Cultures et Santé est créée par des jeunes médecins et travailleurs sociaux qui s’inscrivent dans ce mouvement progressiste dont le GERM2 est le fertiliseur théorique. Ils sont alors confrontés dans leur pratique au cœur de quartiers immigrés à des problèmes d’incompréhension et à des récits qui relatent des parcours de vie impactant lourdement la santé. « Nous ne voulions pas réitérer les mêmes pratiques que nos aînés. Nous voulions promouvoir une médecine plus proche des personnes, à leur écoute », explique la médecin Catherine De Blauwe. Dès les premiers mois de l’association3, des formations, des journées d’études et d’autres temps d’échanges sont organisés entre praticiens avec l’objectif « d’aborder autrement la population qui avait vécu l’exil, qui était démunie, qui exprimait les symptômes de façon différente ».

La nécessité de mettre en place des offres de médiations en consultation se fait très vite sentir. Cultures et Santé devient en Belgique précurseur dans ce domaine : « Pour que nous puissions nous comprendre, les patientes emmenaient avec elles leurs enfants chargés de traduire nos échanges. Ce n’était pas vraiment une bonne solution car les enfants manquaient l’école et nous ne pouvions pas aborder certains sujets devant eux. Au sein de Cultures et Santé, nous avons donc assuré des formations destinées à des femmes issues de l’immigration pour qu’elles puissent assumer une fonction d’interprète », dévoile Claire Geraets, ancienne médecin en maison médicale.

Avec l’apparition de manière plus saillante des enjeux liés à la diversité culturelle et en amenant cette posture d’ouverture et d’écoute de l’Autre, Cultures et Santé a contribué à faire évoluer la manière dont la santé peut être abordée sur le terrain. Même si cela paraît plus évident aujourd’hui – du moins pour les acteurs de promotion de la santé –, il était assez novateur pour l’époque d’inclure dans les démarches de soins, d’accompagnement et d’éducation les expériences vécues, les représentations sociales de la personne, le niveau de maîtrise de la langue, les références culturelles...

De l’éducation sanitaire à l’éducation pour la santé

« Beaucoup d’immigrés n’arrivaient pas à s’approprier le système de santé belge et sollicitaient trop souvent les services d’urgence des hôpitaux. » Cet argument posé par Philippe de Briey, fondateur de l’asbl, encourage Cultures et Santé à mettre sur pied, à l’aube des années 1980, des animations-santé auprès de groupes d’adultes fréquentant des associations : maisons de quartiers, centres d’alphabétisation, maisons médicales… Le but de ce travail éducatif est d’aider un public peu scolarisé et/ou parlant peu le français à acquérir une plus grande autonomie dans la prise en charge de sa santé et de celle de sa famille. « L’idée de base était d’ouvrir les portes du Guide de l'animation santé 04.jpgsavoir, de la connaissance, pour se débrouiller dans la vie », indique Agnès Claes, ancienne directrice. Des informations qui peuvent concerner le système de soins, la manière dont fonctionne le corps humain, les facteurs de risque face à certaines maladies, sont transmises à travers l’organisation de ces espaces-temps. Ces démarches s’appuient généralement sur des outils didactiques adaptés au niveau de maîtrise de la langue. Un certain nombre sont conçus par l’association elle-même.

En 1988, un dispositif d’éducation pour la santé est organisé en Belgique francophone grâce aux arrêtés de l’Exécutif de la Communauté française. L’un d’entre eux concerne le subventionnement de services aux éducateurs pour la santé. Cultures et Santé est agréée dans ce cadre en 1991. Après une décennie d’expérience dans ce domaine, l’asbl fournit dès lors un soutien aux relais dans leurs démarches éducatives. En 1993, elle fixe son approche dans un livre, Le guide de l’animation santé, qui propose des clés pour mener à bien une animation se basant sur les préoccupations et contraintes des participants.

Cultures et Santé participe à ce passage d’une approche de transmission d’informations sur la santé à un positionnement éducatif moins vertical. Il s’agit moins de parler aux personnes de leur santé et de ses implications que de mettre en place les moyens qui leur permettent de poser elles-mêmes une réflexion sur la santé et sur ce qui la détermine. L’animateur se détache d’un rôle de façonnage pour prendre une posture de dialogue et de mise en lien.

 

Promotion de la santé : des actions sur les déterminants

Dès la création de l’asbl, en 1977, les termes promotion de la santé sont inscrits dans les statuts. « Notre but était de savoir ce qu’on pouvait faire pour améliorer la santé de ces gens qui vieillissent trop vite. Cependant à l’époque, nous étions surtout focalisés sur les traitements. La dynamique de réflexion sur les conditions socio-environnementales de la santé s’est surtout amplifiée par la suite. », précise l’ancien médecin Bernard Vercruysse. L’association entre véritablement dans le champ de la promotion de la santé au milieu des années 1990 avec la promulgation du décret de 1997 qui organisent un secteur professionnel en Communauté française. Le plan communautaire opérationnel qui suit traduit en lignes directrices cette nécessité d’agir sur les facteurs sociaux de la santé dans une optique d’émancipation individuelle et collective.

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Il s’agit désormais de mener les actions pour améliorer la santé dans la durée en envisageant les multiples responsabilités et en suscitant la mise en œuvre de stratégies à plusieurs niveaux : auprès des individus (éducation), auprès des communautés et de leurs milieux de vie (démarches collectives et environnementales) et auprès des décideurs (santé dans toutes les politiques). C’est à ce moment que Cultures et Santé engage une réflexion interne et modifie son objet social. Elle donne au mot cultures un nouveau sens comme l’explique Jacques Morel, ancien administrateur délégué : « Dans la mesure où l’histoire de Cultures&Santé avait été centrée sur l’éducation pour la santé et l’immigration, cette réflexion en équipe nous a permis d’élargir notre lecture du mot cultures. Nous avons davantage pris en compte les cultures issues du milieu social (culture bourgeoise, culture populaire) et l’ensemble des déterminants culturels de la santé. »

 

Un des chantiers sur lequel se penche l’asbl est justement celui d’ancrer une culture de promotion de la santé pas assez développée dans les secteurs concernés (de près ou de loin) par la santé. Créé à la fin des années 2000, un support pédagogique mettant en évidence les déterminants non-médicaux de la santé (emploi, enseignement, logement…) symbolise cette démarche : « La santé c’est aussi… a été un véritable élément déclencheur. À partir de ce moment-là, nous sommes allés plus facilement à la rencontre d’acteurs venant de différents secteurs qui reconnaissaient la légitimité de notre outil. » Ces mots sont ceux de Marjolaine Lonfils, ancienne directrice adjointe, qui a participé à ce mouvement encourageant les interventions en dehors du secteur du soin (alphabétisation, insertion socioprofessionnelle, CPAS…) et en amont des problématiques de santé, indispensables pour tendre vers plus d’équité en santé.

Besoin d’éducation permanente, besoin de plaidoyer pour la santé

2007 est une autre année importante pour Cultures et Santé puisqu’elle se voit agréée en éducation permanente comme producteur d’outils pédagogiques4. Dans les dix années qui suivent, les réalisations de l’association ne traiteront plus de maladies ou de facteurs de risque mais porteront sur de multiples sujets en lien avec les déterminants de santé (l’alimentation, l’environnement, l’organisation politique, les principes de solidarité…). L’idée est de susciter une lecture critique des réalités en se basant autant que possible sur la culture populaire, sur les vécus des personnes peu entendues dans l’espace public.

L’éducation permanente en Belgique francophone est un cadre de financement assez unique au monde puisqu’il entend inviter tout citoyen à réfléchir sur l’organisation de la société et à la remettre en cause quand celle-ci produit des injustices. En 2018, plus de 40 ans après la création de l’association, les inégalités sociales de santé ne se sont pas réduites, bien au contraire. Malgré l’investissement de nombreux acteurs associatifs, publics, parapublics visant cet objectif d’équité, des écarts de santé importants subsistent entre différentes catégories de la population. Les choix politiques actuels qui érodent notre modèle social peuvent être mis en cause. « On sent que le monde politique n’est pas complètement convaincu par le fait qu’en combattant la précarité, on sauvegarde l’avenir », alarme Louis Ferrant, membre de l’asbl depuis sa création. Ce constat devrait amener aujourd’hui tout acteur de promotion de de la santé, à un engagement plus intense sur le terrain du plaidoyer pour contrer l’idéologie de la responsabilisation exclusivement individuelle des situations de vie et de la santé. Le besoin d’éducation permanente (pour conscientiser et mobiliser) et d’alliance (avec les groupes de pression) pour mener ce combat est donc plus que jamais présent.

Un travail de mémoire, une revue

Ce bref portrait montre les principales couches sédimentaires qui font Cultures et Santé aujourd’hui. La lecture de la revue des 40 ans5 que l’asbl éditera fin juin, permettra à toute personne intéressée d’en avoir un aperçu plus précis. Fruit d’un travail de mémoire, ce document proposera la ligne du temps, un regard rétrospectif et prospectif des acteurs de l’association6 et un panorama des réalisations éditées au cours des 4 décennies. La revue sera présentée lors d’un moment festif qui sera l’occasion de remercier tous les bénévoles, les travailleurs, les partenaires, les participants à nos activités qui ont façonné l’histoire de Cultures et Santé. Un moment qui, à n’en pas douter, donnera à l’asbl le plein d’énergie pour poursuivre son engagement dans la lutte contre les inégalités sociales de santé et relever les futurs défis de la promotion de la santé.

 


 

 

  1. À ce propos, voir le numéro 101 de la revue Politique.

  2. Le groupe d’étude pour une réforme de la médecine a été créé en 1964 en opposition aux hiérarchies médicales existantes.

  3. À cette époque et jusque 1987, Cultures et Santé s’appelle le Comité socio-médical pour la santé des immigrés.

  4. Cultures et Santé était reconnue comme acteur d’éducation permanente depuis 1984 mais pour ses activités d’animation.

  5. Disponible à partir du 21 juin 2018 sur demande au centre de documentation.

  6. Les interviews exhaustives des grands témoins de l’association (une dizaine) sont disponibles sur le site de Cultures et Santé dans la rubrique 40 ans : www.cultures-sante.be.

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