Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 328

L’alcool dans le milieu étudiant bruxellois


Impliquer les consommateurs dans une démarche de réduction des risques

Depuis trois ans, un projet de réduction des risques (RdR) liés à la surconsommation d’alcool en milieu étudiant est mis en place par l’asbl Modus Vivendi avec le soutien de la COCOF.

Si en Belgique, la consommation d'alcool est culturellement valorisée, sa place au sein du milieu estudiantin est source de controverses. L’entrée à l’université représente une période d’initiation à la consommation d’alcool pour certains étudiants. Ces premières consommations peuvent s’accompagner de prises de risques.

Il existe toutefois des moyens concrets pour réduire ces risques. En effet, des initiatives de promotion de la santé et de réduction des risques (RdR) liés à la consommation d’alcool sont développées dans le milieu étudiant. Citons par exemple depuis plusieurs années le travail d’Univers santé, asbl implantée à l’UCL ou encore Sésame asbl active dans le namurois.

Qu’en est-il à Bruxelles?

En 2013, la COCOF confiait à Modus Vivendi la mission de développer un projet de réduction des risques liés à la surconsommation d’alcool en milieu étudiant bruxellois. Ce projet a pour objectif la promotion de ‘réflexes santé’ et donc à terme une diminution des prises de risques et des accidents dans le milieu étudiant.

Comment? Par la construction d’un plan d’action porté par les intéressés eux-mêmes et qui répond aux besoins du terrain. Le projet étant nouveau sur Bruxelles, une recherche-action a été menée au sein de trois établissements: l’Université Saint-Louis, l’ULB et la Haute-école Lucia de Brouckère.

Émilie Walewyns, responsable du projet à Modus Vivendi: «Nous avons constaté d’emblée que les étudiants et les autorités académiques étaient non seulement preneurs mais aussi demandeurs de ce type de projet».

La qualité fondamentale d’un projet de RdR est de s’appuyer sur une méthode participative. Les acteurs concernés doivent donc être impliqués dès le début dans les différentes étapes du projet. En outre, il repose sur la méthode de prévention par les pairs: des étudiants formés à la RdR sensibilisent et informent à leur tour d’autres étudiants lors d’interventions. Ils deviennent les ambassadeurs de la démarche auprès de leurs camarades.

Étudier la problématique

Pour mettre en place des actions adaptées, la première étape obligatoire du projet est la phase exploratoire de recherche pour étudier globalement la thématique et pratiquement la situation sur chaque campus.

Dans ce cadre, des entretiens et une enquête quantitative auprès de 3.000 étudiants bruxellois ont permis de récolter des informations précieuses sur les pratiques festives: influence de divers facteurs (sexe, âge, baptême étudiant…), fréquence du binge drinking, risques pris, etc.

L’équipe de recherche a constaté que chaque établissement possède ses particularités: mode de fonctionnement, géolocalisation du campus, folklore estudiantin, mesures de promotion de la santé et de sécurité déjà existantes, etc. À côté des risques principaux liés à l’alcool (trous noirs durant la soirée, accidents de la route, rapports sexuels non-protégés...), d’autres risques découlent directement des caractéristiques de l’établissement (chutes et agressions par exemple). Le projet s’est adapté à ces réalités.

Agir globalement

La seconde étape réside en une phase de terrain pour construire de manière participative, tester et évaluer certains outils et actions de RdR. À partir des informations qualitatives et quantitatives récoltées, un plan d’action est défini.

Pour être efficace, il est nécessaire d’agir:

  • sur l’environnement (points d’eau potable, préservatifs, prix attractif des softs…).Noémie, présidente du Centre d’Actions Universitaires de Saint-Louis: «Depuis deux ans, nous mettons en place un coin safe à chaque soirée que nous organisons. Cet espace au calme permet aux étudiants de faire une pause, de boire de l’eau, de recevoir des bouchons d’oreille et des préservatifs. Il est tenu par des étudiants formés aux gestes de premier secours. Il fait vraiment partie de nos soirées maintenant.»
  • sur l’accès à l’information (campagne de sensibilisation). Martyna, déléguée éco-responsable du Cercle des Étudiants en Philosophie et Sciences sociales de l’ULB: «C’était super intéressant de réfléchir au moyen de donner des informations santé en lien avec la vie festive sans être moralisateur. La campagne ‘Ça m’saoule’ utilise le ton de l’humour mais comprend des conseils comme le fait de bien manger avant de sortir ou d’alterner alcool et eau. Elle sera diffusée au cours de cette année académique.»
  • sur le développement de compétences (formation des organisateurs d’activités festives, stands de sensibilisation). Maxime, barman du Cercle des Architectes réunis de l’ULB: «Je suis moi-même étudiant baptisé. Donc quand je fais passer le quiz sur l’alcool et que je donne des conseils pour gérer leur alcoolémie à d’autres étudiants, ça a plus de poids.»

Lors de la matinée de présentation de cet aboutissement temporaire du projet, Cécile Jodogne, Ministre de la Santé des francophones bruxellois, a souligné la philosophie positive du projet en termes choisis: «L’alcool bénéficie dans notre société d’une acceptation, et même d’une valorisation. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne rend pas le message de prévention très audible. Il ne s’agit évidemment pas de jouer les rabat-joie ni d’instaurer un climat de prohibition. La vie étudiante doit rester, dans la vie de chacun et chacune, un moment d’échange, de convivialité et de fête. Mais il convient d’élaborer, dans une démarche de co-construction, les outils et les messages qui permettront à chaque étudiant de s’interroger sur sa consommation et de poser des choix éclairés à ce sujet.

Il s’agit d’une démarche de responsabilisation que je trouve particulièrement intelligente. Cette prise en main des supports et de la méthodologie par les acteurs sur les campus rendra l’action pérenne.»

Elle a cité aussi quelques projets en la matière qui lui sont chers, sans oublier d’aborder le point crucial de l’élaboration d’un Plan alcool national, une recommandation de l’OMS pour que les États prennent des mesures qui réduisent à la fois la demande et l’offre. Cette dernière implique des mesures en matière de fixation des prix, d’interdiction de la vente d’alcool dans certains lieux et heures ou à l’égard de catégories spécifiques de la population, en particulier les jeunes. Elle doit aussi pouvoir s’appuyer sur une meilleure régulation de la publicité et du marketing, particulièrement agressif dans notre ‘pays de la bière’.

Pour en savoir plus

Deux brochures sont disponibles afin de partager les expériences acquises durant les trois premières années de projet.

Quelques données

Lors du dernier quadrimestre, un tiers des étudiants était en surconsommation par rapport aux limites hebdomadaires conseillées par l’OMS (14 verres pour les femmes et 21 pour les hommes). De plus, 15% d’entre eux ont pratiqué le ‘binge drinking'1 au moins à deux reprises chaque semaine de l’année académique, et 15% ont été ivres au moins deux fois par semaine.

À l’inverse, 64% des étudiants ont déclaré n’avoir eu aucune de ces pratiques de consommation à risque au cours de cette période.

Enfin, près d’un étudiant sur 10 peut être considéré comme un gros consommateur dans la mesure où il a déclaré avoir pratiqué à la fois la surconsommation hebdomadaire ainsi que le binge drinking et l’ivresse multi-hebdomadaire au cours de l’année académique. Parmi ceux-ci, 41% considèrent que leur consommation est dans la norme lorsqu’on leur demande de la situer par rapport à celle des autres étudiants. Ce biais relatif à la norme perçue, qui peut aussi se caractériser par une surestimation de la consommation des pairs, est abondamment documenté dans la littérature.

Extrait de la brochure Consommation d’alcool en milieu étudiant: un projet de réduction des risques (Michael Hogge et Émilie Walewyns)

Le guide pratique RDRA est conçu pour aider à l’implantation d’un projet de réduction des risques liés à l’usage d’alcool en milieu étudiant. Il rappelle ce qu’est la RdR, quels sont ses principes d’action, les moyens nécessaires, le rôle de chacun des acteurs, comment lancer un projet, le concrétiser et le pérenniser.

La brochure Consommation d’alcool en milieu étudiant: un projet de réduction des risques, rédigée par Michael Hogge et Émilie Walewyns présente les résultats des enquêtes quantitatives et les actions mises en place.

Ces deux documents sont disponibles en version papier et en téléchargement sur www.modusvivendi-be.org

  1. Ici défini par la consommation d’au moins cinq verres de boissons alcoolisées sur une période de deux heures.

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