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en promotion de la santé

Numéro 361

« L’Appétit Des Indigestes » : les problèmes de santé mentale sur le devant de la scène


« Ce n’est pas de la folie de péter un câble. Parce que si on ne pète pas un câble de temps en temps, les câbles s’accumulent, se tendent et puis ils pètent tous en même temps. Et là, bonjour les dégâts.». Cet extrait de la pièce de théâtre « Anosognosies », de la compagnie L’appétit des Indigestes évoque certains des thèmes principaux du spectacle : folie, normalité, souffrance, psychiatrie, et surtout l’équilibre fragile qui existe entre ces concepts. La troupe de théâtre, d’ores et déjà reconnue comme un acteur en promotion de la santé, est pilotée par Sophie Muselle, metteuse en scène, et Pierre Renaux, acteur et assistant à la mise en scène. Le Pianocktail, un petit bar niché au creux des Marolles dans le centre de Bruxelles, accueille chaque semaine les ateliers théâtraux de la compagnie. Education Santé y a rencontré Sophie Muselle, dans l’ambiance chaleureuse et calfeutrée du lieu.  

Points de vue sur les problèmes de santé mentale  

La santé mentale n’est pas l’un des thèmes les plus abordés au théâtre. Du moins, pas directement. Mais après avoir vu le spectacle « Anosognosies », on se rend rapidement compte que la folie est partout, étroitement liée à un tas de situations de la vie quotidienne. Au-delà de la folie admise en société, de nombreux autres aspects de la folie sont traités dans différents spectacles. De 2013 à aujourd’hui, la compagnie en a créé trois. Ils se suivent logiquement, selon l’agencement de la metteuse en scène :  

  • « L’homme d’onze heure moins le quart » aborde la folie du point de vue de la personne psychiatrisée ; 

  • « Eux » expose la folie du point de vue de l’hôpital et des soignants ;  

  • « Anosognosies » nous parle de la folie du point de vue de la société. 

Sans autre accessoire que quelques chaises, 22 acteurs nous font visiter les méandres de la folie pendant une heure environ. Dans une visée d’éducation permanente, mais aussi d’échange d’idées et de réflexions, chaque spectacle se poursuit par une discussion avec le public. 

Trouver les mots justes à travers un processus de création original 

Deux fois par semaine, des ateliers d’écriture réunissent des personnes de tous horizons. « Il y a aussi bien des gens qui sont passés en psychiatrie que des gens qui y ont travaillé, que des gens qui ne la connaissent pas… Mais ce sont toujours des personnes qui sont intéressées par les questions de folie et de normalité dans la société, et par la frontière diffuse entre les deux, détaille Sophie Muselle. Ce mélange de profils permet de créer des débats du type « mais si c’est de la folie ! » ou « mais non ça ce n’est pas de la folie ! ». ». 

Le principe : « les gens se mettent par deux. Ensuite, je pose une question comme « comment était la première fois que vous êtes arrivés en psychiatrie, en tant que patient, que soignant ou que visiteur ? » ou « qu’est-ce qui vous semble le plus fou dans la société ? ». L’un des participants va alors raconter une histoire sur le sujet tandis que l’autre l’écoute en prenant notes. Cette personne a aussi l’autorisation de transformer des éléments du récit et d’y ajouter ses propres émotions/sentiments. Elle lit ensuite le texte à la première personne et si ça convient, aucun changement n’est apporté. Si pas, le duo retravaille le texte pour créer dialogue, monologue... Les textes aboutis finissent par être lus à l’ensemble des participants. 

Le patchwork dramaturgique  

Au total, pour un spectacle, entre 100 et 120 textes sont récoltés par Sophie Muselle. Commence alors un travail de tri et de composition : elle crée la dramaturgie. « Je vais essayer d’amener le fil conducteur, faire une histoire avec tous ces textes réunis. La dramaturgie, c’est un peu du collage, dit-elle en souriant. J’essaie de ne pas trop transformer les mots, par contre, je vais parfois transformer un dialogue en monologue, ou ajouter des choses pour que l’histoire se suive. » 

Dans la pièce « Anosognosies » les textes sont regroupés par thématiques. La metteuse en scène explique s’être rendu compte que beaucoup parlaient de l’amour, du travail et de la folie en général. Elle a donc décomposé la pièce en 3 actes. Ainsi, chaque spectacle est composé en fonction des textes récoltés.  

Cynisme, humour noir, autodérision et santé mentale, un équilibre délicat ?  

C’est avec un humour parfois grinçant que « l’Appétit des Indigestes » nous parle de folie, en disant les choses telles qu’elles sont et sans prendre de pincettes. « Nos parents sont persuadés qu’on est tarés, ils ont commencé à s’inquiéter très tôt pour nous, quand on était encore petit », entend-on dans « Anosognosies ». Le rire allège des thématiques parfois très lourdes. Et cela ne vient pas forcément de la metteuse en scène ou de son assistant. « C’est bien pour ne pas tomber dans le mélodramatique », explique Sophie Muselle. Les participants se dirigent eux-mêmes vers une ironie sarcastique, « mais il y a quelque chose d’un peu contagieux…, ajoute la metteuse en scène. Comme on lit les textes devant tout le monde, quand les participants rigolent… ça leur donne envie de faire un texte dans ce genre-là, de surenchérir, et donc il y a une ambiance particulière qui se crée. Souvent, c’est assez vivant et assez drôle, on s’amuse bien entre nous. Et c’est ça qu’on a envie de partager avec le public. ».  

Regard critique et autodérision ont une importance capitale. « Sinon, ça devient quelque chose de militant, qui accuse, alors qu’on veut se poser des questions sur nous, sur la folie, notre propre folie ou notre rapport à elle », détaille encore Sophie Muselle. 

Poser les questions plutôt que donner les réponses  

La metteuse en scène souligne que « c’est plus politique que militant. On a envie de changer les mentalités dans la société, mais en même temps, on n’a pas les réponses. On a des questions, envie de les poser, que les gens réfléchissent avec nous à ces questions, mais pas de donner de recettes de ce qu’il faudrait faire. Par contre, on aimerait ouvrir le débat sur toute une série de choses parfois taboues. Comme le regard qu’on peut porter, la condescendance qu’on peut avoir parfois sur les gens qui sont passés en psychiatrie. On a envie d’ouvrir le débat mais pas de revendiquer quelque chose. »  

Ma folie, ta folie, leur folie …  

A travers les discussions avec le public ou en se plongeant dans le livre d’or de la compagnie, ce qui ressort souvent est le sentiment d’avoir été compris ou comprise. Le discours parle, les mots sonnent justes, et cette justesse tient entre autres au processus d’écriture utilisé. 

« Les pièces sont écrites comme des poupées russes, indique la metteuse en scène. La première est centrée sur l’intimité de quelqu’un, joué par Pierre Renaux, qui raconte sa folie à lui, et donc ses épisodes de passages en psychiatrie, les voix qu’il a entendues, etc. Pour la 2ème (Eux), on a élargi le propos en parlant de l’institution psychiatrique, des rapports entre les soignants, les patients … Et pour la troisième (Anosognosies), on a décidé de parler de la folie de la société. Elle est peut-être celle qui touche le public le plus large. C’est vraiment la folie de tout le monde. La mienne, la vôtre, celle du voisin … la folie au sens large. Cela explique aussi ce qu’il y a d’universel dans la folie. C’est quelque chose qui concerne tout le monde à différents niveaux, degrés, ou moments de la vie. ». 

La transformation, moteur du projet 

appétitdesindigestes2.jpgL’Appétit des Indigestes sert un objectif global de promotion de la santé mais pour Sophie Muselle, l’objectif au sens large, réside dans la transformation mutuelle. « La transformation des gens qui viennent dans la troupe et qui apprennent les uns des autres, découvrent des mondes qu’ils n’auraient pas eu l’occasion de découvrir dans la vie de tous les jours, où on fréquente un peu tout le temps les mêmes personnes. Et puis, l’échange avec le public est aussi une transformation. Que le public puisse se laisser toucher, se laisser questionner et ressortir, peut-être pas avec des réponses, mais avec une petite graine qui pourra germer par la suite... Il y a vraiment une volonté de transformer aussi, de dé-stigmatiser. »  

Psychothérapeute et metteuse en scène de formation, Sophie Muselle s’est longtemps demandé comment allier ces domaines sans faire de la thérapie sur scène. Son objectif est plutôt d’amener à changer les mentalités autour de la folie et de faire entendre la voix de ceux que l’on n’a pas l’habitude d’entendre. Une parole souvent considérée comme marginale, folle. Elle précise tout de même : « les sujets que je choisis sont évidemment en lien avec ma formation de psychothérapeute. Je pense quand même que ça a des effets thérapeutiques mais … comme beaucoup de choses en fait (rires). ». 

Entre expression d’un vécu et jeu d’acteur 

Les acteurs étant touchés personnellement par les thématiques dont il est question dans la pièce, on peut se demander s’il s’agit réellement d’un jeu d’acteur ou de l’expression de sentiments propres. Sophie Muselle nous éclaire à ce sujet : « cela ne se passait pas bien quand une personne jouait le texte qu’elle avait elle-même écrit, raconté, ou qu’elle jouait son propre vécu… Au niveau émotionnel, ça peut être difficile. Donc les acteurs jouent toujours l’histoire de quelqu’un d’autre. Mais ils vont fatalement faire ressortir ce qu’il y a de commun avec eux. Les acteurs se réapproprient les textes. On n’est pas du tout dans un théâtre de personnages. Quand l’acteur change, le personnage change aussi. On est dans quelque chose de très proche de nous mais pas dans une mise à nu de notre propre histoire. ». 

Coup d’œil sur la suite   

La prochaine pièce de la compagnie, « Icare », racontera l’histoire de quelqu’un ayant commis un crime et se trouvant en défense sociale avec cinq autres prisonniers. Dans une cellule de prison, cinq hommes discutent de leur folie et des moments où ils ont commis des actes qu’ils ont regrettés par la suite. En parallèle, un groupe de femmes échange sur la prison intérieure et le rapport à l’emprisonnement. « L’idée est de montrer en quoi, quand on ne peut pas exprimer ses propres délires ou sa folie, parce qu’il n’y a pas la place pour l’entendre ou qu’on n’ose pas en parler, ça peut vraiment mener à des catastrophes. » 

En ce qui concerne le lieu, comme pour les autres, le spectacle sera d’abord joué 3 fois au Pianocktail devant une cinquantaine de spectateurs, puis, en fonction des demandes et du bouche à oreille, il s’exportera aussi bien dans des théâtres ou des centres culturels que dans des hôpitaux ou des écoles. 

La pièce « Icare » devrait être prête pour le mois de décembre. Vous pourrez aussi retrouver la troupe au festival Psymage en février 2020.  

Pour suivre l’actualité de l’Appétit des Indigestes, c’est ici : http://www.lappetitdesindigestes.be/  

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