Janvier 2015 Par Hervé AVALOSSE Lu pour vous

L'égalité est meilleure pour tous

Plus qu’une question, plus que le titre de leur ouvrage (‘Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous’), c’est bien l’affirmation fondamentale à laquelle Richard Wilkinson et Kate Pickett, épidémiologistes britanniques, nous invitent à réfléchir au travers de leur livre très stimulant, toujours clair et pédagogique, richement illustré de statistiques et solidement argumenté.

Si leur point de départ concerne les déterminants sociaux de la santé, leurs conclusions sont beaucoup plus générales: les sociétés plus égalitaires sont non seulement plus performantes quant aux indicateurs de santé mais également par rapport à bien d’autres indicateurs sociaux et de bien-être de leur population.

Pour soutenir cette thèse, les auteurs ont abondamment recours à des statistiques internationales où la plupart des pays riches et développés (dont la Belgique) sont répertoriés et comparés. De quelle façon? Systématiquement, le matériel statistique est présenté graphiquement de la façon suivante: en ordonnée les diverses variables socio-sanitaires (telles que l’espérance de vie) et en abscisse une échelle d’inégalité. Plus précisément, il s’agit de classer tous ces pays (ou parfois les 50 états qui composent les États-Unis d’Amérique) selon le niveau d’inégalité ou de variation d’écarts de revenus en leur sein. Pour ce faire, les auteurs ont choisi, comme mesure d’inégalité, le rapport entre les revenus des 20 % les plus riches et ceux des 20 % les plus pauvres. De sorte que, dans ces graphiques, les pays plus égalitaires sont situés à gauche et les pays plus inégalitaires sont situés à droite.

Pourquoi procéder de la sorte? Car, si on se contentait d’une échelle comme le niveau global de richesse (mesuré, par exemple, par le revenu moyen par habitant), on n’observerait pas de relation claire. Par exemple, parmi les pays riches, l’espérance de vie ne semble pas dépendre du niveau moyen de richesse atteint. Par contre, quand on met en relation espérance de vie et niveau d’inégalités de revenus au sein de chacune de ces sociétés, on voit se dessiner une corrélation: les populations des pays moins inégalitaires (où donc les revenus sont mieux répartis au sein de la population) ont une espérance de vie plus élevée que celle des pays plus inégalitaires.

Il en va de même pour bien d’autres indicateurs de santé: santé mentale, mortalité infantile, obésité, grossesse précoce… Et c’est également vrai pour divers indicateurs sociaux et de bien-être, comme le niveau d’instruction (réussite scolaire), le taux d’homicide, la consommation de drogues illicites, la mobilité sociale, la qualité des relations sociales (confiance envers d’autres).

Wilkinson et Pickett ont synthétisé tous ces indicateurs sous forme d’un index synthétique de santé et de problèmes sociaux. Leur conclusion est claire : le score atteint par chaque pays ne dépend pas vraiment du niveau de revenus mais bien du niveau d’inégalité. La corrélation est très claire: ce sont bien les pays les moins inégalitaires qui ont les meilleurs scores par rapport à cet index synthétique, mais également par apport à chacun des indicateurs qui le composent.

La conclusion est alors imparable: dans nos sociétés occidentales, santé et bien-être sont davantage liés à l’ampleur des inégalités de revenus qu’au niveau de revenus lui-même. Donc, pour améliorer santé et bien-être d’une société comme la nôtre, il faut non pas se focaliser sur son niveau global de richesse (car le problème n’est pas le manque de richesse!), mais bien d’abord combattre et réduire les inégalités sociales au sein de cette société. CQFD.

Pour les auteurs, les sociétés plus inégalitaires sont également des sociétés en «dysfonctionnement»,«le tissu social s’effiloche» du fait que les populations vivent davantage sous stress (pas seulement ceux qui souffrent de privations, les mieux nantis également). En effet, malgré leurs tendances démocratiques et égalitaristes, les sociétés occidentales développées restent bien des sociétés hiérarchisées, dont le degré de stratification sociale est mesuré par les inégalités de revenus: «lorsque les écarts de revenus sont plus importants, les écarts sociaux sont plus marqués, et la stratification sociale plus fine».

Le point déterminant est donc bien la position que tout un chacun occupe au sein de la société, véritable ‘statut social’ que révèlent nos possessions matérielles, notre éducation, nos goûts mais également notre ‘estime de soi’.

Et nous sommes tous affectés ou vulnérables à cette hiérarchisation sociale: nous sommes tous anxieux de tenir notre position (voire de l’améliorer), personne ne désire être stigmatisé, être ‘déclassé’ et faire partie des ‘perdants’, ou plutôt être jugé tel par les autres. Or, les sociétés plus inégalitaires sont celles où ce stress psychosocial est bien plus intense et la mobilité sociale plus réduite. Cela se traduit par une dégradation des relations sociales: perte de confiance en soi, méfiance envers les autres, distance sociale accrue entre les différents groupes d’individus.

Que ce stress ‘chronique’ ait un impact sur la santé des populations (adultes mais aussi les enfants) ne devrait plus étonner personne. «Le statut social et l’intégration sociale sont aujourd’hui considérés comme des déterminants importants de la santé de la population. De plus en plus de chercheurs s’aperçoivent que le stress au début de la vie – intra-utérine, mais aussi pendant l’enfance et la petite enfance – exerce une influence non négligeable sur la santé tout au long de l’existence. […] Globalement, le statut social, les réseaux sociaux et le stress pendant la petite enfance sont ce que les chercheurs appellent les ‘facteurs psychosociaux’. Leur importance va croissant dans les pays riches, développés, où les niveaux de vie matériels […] sont désormais tellement élevés qu’ils ont cessé de déterminer directement la santé de la population». Ou pour faire simple et résumer à l’extrême: «La vie est courte lorsqu’elle est brutale».

Et les auteurs, au détour de recensions de statistiques ou de méta-analyses de la littérature scientifique, de donner un exemple ravageur: la vague de chaleur qui a frappé Chicago en 1995. «Les afro-américains pauvres qui vivaient dans des quartiers où la confiance était faible et la criminalité élevée avaient trop peur d’ouvrir leurs fenêtres et leurs portes ou de quitter leur domicile pour se rendre dans des centres équipés de l’air conditionné ouverts par la municipalité. Personne ne se souciait de ses voisins. Des centaines de personnes âgées et vulnérables ont perdu la vie. Dans les quartiers hispaniques, tout aussi pauvres, mais où le niveau de confiance était élevé et la vie communautaire active, le risque de décès est resté beaucoup plus faible».

Tout le monde y gagne

À noter encore qu’une société plus égalitaire profite à tout le monde, y compris aux mieux nantis. En effet, n’avons-nous pas tous intérêt à vivre dans une société moins ‘brutale’, moins anxieuse et davantage bienveillante? Mais bien plus fondamentalement, nos auteurs font état de résultats d’études montrant que «les personnes de chaque catégorie sociale – classées selon l’éducation, la classe sociale ou les revenus – sont en meilleure santé (ou obtiennent de meilleures notes en lecture-écriture) lorsqu’elles vivent dans une société plus égalitaire que les gens appartenant à la même catégorie sociale et vivant dans une société moins égalitaire».

Puisque c’est le facteur critique, que faire pour diminuer les inégalités de revenus? Quelques pistes de réflexions sont données (qui n’ont rien de révolutionnaire de notre côté de la Manche et de l’Atlantique). «Les pays plus égalitaires obtiennent cette égalité accrue à travers une fiscalité et des prestations redistributives ainsi qu’un État-providence développé».

Wilkinson et Pickett mettent également en avant l’importance et la plus-value qu’apporte le secteur non-marchand dans nos économies (en rappelant qu’il fournit bien des services vitaux à la population). Ils appellent aussi à davantage de démocratie sociale au sein des entreprises (participation des salariés aux décisions, développement de coopératives).

Quant aux écarts grandissants de revenus, ils signalent l’explosion des revenus au sommet de la pyramide des sociétés commerciales, la faiblesse des syndicats, l’abandon des accords sur le partage de la productivité… Cela fait plutôt référence au contexte socio-économique anglo-saxon (souvenons-nous des politiques socio-économiques menées par Ronald Reagan aux États-Unis et par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne). Nos auteurs ajoutent, bien sûr, que tout ceci ne s’est pas forcément produit partout de la même façon, mais ils nous préviennent: «Si les trajectoires sont loin d’être identiques, la tendance de fond observée aux États-Unis en matière de répartition des revenus tout au long du 20e siècle se retrouve dans bon nombre de pays». Ce qui ne présage rien de bon…

Et la Belgique dans tout cela? Il est très intéressant de remarquer que notre pays se tient plutôt bien dans les graphiques présentés. En effet, nous nous situons parmi les pays plus égalitaires, en compagnie des pays scandinaves, l’Allemagne et les Pays-Bas n’étant jamais trop loin, mais avec de meilleures performances… Réjouissons-nous vite car on peut craindre que cela ne soit qu’un résultat précaire et surtout le reflet d’un passé récent.

En effet, les statistiques collationnées datent un peu (ce qui n’enlève rien à la pertinence des thèses et conclusions générales de l’ouvrage) et il faudra voir l’impact qu’aura eu la crise économique actuelle sur les inégalités de revenus. Si ces dernières s’accentuent, alors – comme tout le livre nous montre qu’il ne peut qu’en résulter une tension accrue sur tout le corps social – on peut craindre en retour une accentuation des inégalités sociales et de santé.Il est grand temps de se pencher sérieusement sur ces questions et de faire de la lutte contre les inégalités sociales (de santé et autres) une véritable priorité à long terme de tous les acteurs, politiques, économiques et sociaux. Justice, réformes sociales et fiscales sont et doivent encore rester longtemps à l’agenda de notre démocratie.

Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Les petits matins/Institut Vleben/Etopia, 2013. Traduit de l’anglais par André Verkaeren.

Voir également www.equalitytrust.org.uk où graphiques, matériel de preuve, réponses à des questions fréquemment posées sont disponibles.

Et pour les graphiques: http://www.equalitytrust.org.uk/sites/default/files/attachments/resources/SpiritLevel-jpg_0.pdf