Avril 2013 Par Colette BARBIER Locale Bruxelles

Le 8 novembre dernier, le Centre local de promotion de la santé de Bruxelles (CLPS) organisait une journée de réflexion sur le thème des assuétudes chez les adolescents. Intitulée «Et si nous prenions le risque d’être sur le fil?», cette journée fait suite aux résultats de l’enquête «Assu-Études» menée par le CLPS auprès des acteurs de 130 établissements secondaires bruxellois. Elle s’inscrit dans le cadre de la mission Point d’appui aux écoles secondaires en matière de prévention des assuétudes (1).

Ce sont plus de 150 acteurs qui se sont réunis à la Maison des Associations Internationales pour réfléchir autour de quelques questions en guise de fil rouge : comment être à l’écoute des paradoxes des adolescents, des adultes, de l’école, de la prévention ? Comment créer des espaces où peuvent s’inscrire la rencontre et la relation avec les adolescents et les adultes, entre l’école et la prévention ?

Une particularité à relever : la journée a réuni des acteurs du secteur associatif et de l’enseignement. Une rencontre entre ces deux secteurs s’est, en effet, avérée indispensable suite aux résultats de l’enquête «Assu-Études», et elle a donc pu se concrétiser !

Sont également venus prendre part aux échanges : les représentants de Fadila Laanan, Ministre de la Santé de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de Marie-Dominique Simonet, Ministre de l’Enseignement obligatoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Benoît Cerexhe, Ministre de la Santé de la région de Bruxelles-Capitale.

L’après-midi a été consacrée aux ateliers suivants:
– la prévention, c’est au programme ?
– les parents, si proches et si lointains
– l’école, bonne à tout faire !
– quand la crise vient interpeller le rôle de chacun
– et les jeunes dans tout ça ?

Pour Éducation Santé, ce brainstorming fut aussi l’occasion de s’interroger sur les pratiques des jeunes en matière d’assuétudes. De quels produits sont-ils dépendants ? Sont-ils peu ou très dépendants ? Qu’est-ce qui a changé par rapport à leurs aînés ? Comment la société évolue-t-elle ? Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé deux des intervenants de la matinée : Damien Favresse, sociologue à l’École de santé publique de l’ULB, et Ann d’Alcantara, psychiatre au Centre thérapeutique pour adolescents de la Clinique universitaire Saint-Luc.

Damien Favresse: «Des comportements jugés anodins dans le passé sont considérés comme à risque aujourd’hui.»

Éducation Santé : Les conduites à risque chez les adolescents sont-elles plus ou moins importantes qu’auparavant ?

Damien Favresse : Dans l’ensemble, on constate plutôt une diminution de l’usage des psychotropes licites et illicites : alcool, tabac, cannabis, ecstasy… Cette diminution est une tendance présente chez les adolescents en Europe, pas seulement en Belgique.

E.S. : Comment expliquez-vous cette diminution ?

D.F. : L’hypothèse partagée par une partie des scientifiques est que la population en général est beaucoup plus sensible aux risques qu’auparavant. De nombreuses informations circulent dans nos sociétés à ce sujet grâce notamment aux médias, aux nouveaux outils de communication, aux professionnels de la santé et aux intervenants de la prévention. Auparavant, l’attention de nos sociétés à l’égard des conduites à risque était moins importante, notamment parce que les connaissances scientifiques sur le sujet étaient beaucoup plus restreintes.
Je crois qu’il y a une évolution de la société et de ses valeurs. Il y a une meilleure connaissance sur les méfaits de certains produits et conduites qui se répand dans la société et induit à terme des changements dans les comportements. Prenons l’exemple des femmes enceintes. Avant, la plupart des médecins ne leur déconseillaient pas de boire parfois un verre d’alcool pendant leur grossesse. Aujourd’hui, le discours a changé et il est plutôt conseillé de ne pas boire une seule goutte d’alcool. On constate la même évolution pour la consommation de tabac.
Auparavant, la société était également beaucoup plus permissive en ce qui concerne l’alcool au volant. Du côté des accidents de la route, il se passe le même phénomène : le nombre d’accidents de la route diminue par rapport aux années 70 mais, en même temps, il y en a toujours trop.
Le contexte a donc changé et le regard sur les conduites à risque aussi. On se focalise beaucoup plus sur les éventuels dangers liés aux conduites en oubliant parfois qu’un comportement n’est pas seulement une prise de risque.
Certains sociologues estiment d’ailleurs que l’on est entré dans une société où le risque est devenu l’un des enjeux majeurs, qui ne peut pas être juste une question d’experts, parce qu’il est impossible à éradiquer et qu’il touche aussi à la liberté des individus.

E.S. : N’y a-t-il pas une plus grande diversité de prises de risques à notre époque ?

D.F. : À mon avis, il y a davantage de possibilités qu’auparavant. Les produits disponibles sur le marché sont plus nombreux. Cette plus grande diversité pose question dans la mesure où certains se demandent si la diminution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis n’est pas simplement liée à un transfert vers d’autres produits. Mais on voit que tous les autres comportements (consommation d’amphétamines, de cocaïne, par exemple) restent assez marginaux.
D’autres se demandent si l’on n’est pas en train de passer vers d’autres produits psychotropes, fabriqués par les sociétés pharmaceutiques, comme la Rilatine qui est prescrite chez les enfants pour lutter contre les «troubles de l’attention».
Je ferais un parallèle avec l’alimentation : on n’a jamais pu à la fois aussi bien et aussi mal manger. À l’heure actuelle, la diversité du choix alimentaire est beaucoup plus grande que par le passé. L’information est meilleure mais elle reste malgré tout limitée à certaines catégories de la population et tout le monde n’a pas les compétences pour décoder les informations disponibles sur les emballages. Le même phénomène se passe vraisemblablement avec les autres conduites aussi.
Sur le plan de la diversité, je crois qu’il est important aussi de ne pas oublier que, sous l’impulsion du développement des connaissances scientifiques, notre regard a changé. Il en résulte que des comportements jugés anodins dans le passé sont considérés comme à risque dans le présent. Ainsi, par exemple, de nombreux articles scientifiques sont consacrés à la dépendance au travail et au sport. Il y a quelques décennies, ce type de question ne se posait même pas. Avant, l’étude du risque s’appliquait davantage à des comportements plus extrêmes tels que la toxicomanie ou le suicide alors qu’à l’heure actuelle, il s’applique à une multitude de conduites (mauvaises habitudes alimentaires, usages exagérés de multimédias, absence de port du casque à vélo, etc.). Finalement, ce qui a fondamentalement changé, c’est le fait que la notion même de risque a évolué avec cette prise de conscience que toute conduite peut présenter des risques.

Ann d’Alcantara: «À chaque génération, le visage et les modalités de l’adolescence évoluent et changent.»

Éducation Santé : Qu’est-ce qui a changé pour les adolescents d’aujourd’hui ?

Ann d’Alcantara : Aujourd’hui, l’adolescence doit se traverser dans une culture qui, elle-même, fonctionne sur un paradigme adolescentaire. Cela signifie que la culture adopte des comportements qui sont en miroir avec ceux des ados.
C’est une conséquence de l’économie qui a la croissance pour modèle. Nos vies sont gouvernées par une économie qui plonge la population dans un bain où la publicité fonctionne sur une confusion entre le désir et le besoin. Nous vivons dans un rapport au temps qui privilégie l’immédiateté: on achète, on consomme et on jette. La publicité nous fait croire que nous avons besoin d’un produit. Elle nous pousse à l’acheter dans l’urgence car il y a une promo à ne pas rater. Le produit est utilisé tout de suite et rapidement jeté car ça revient moins cher d’en acheter un nouveau plutôt que de le réparer. Il n’y a donc pas de durabilité.
Ce mode de fonctionnement correspond à la pulsion adolescentaire. À l’inverse de l’enfant qui grandit lentement et pour qui les choses évoluent graduellement, le jeune qui entre dans l’adolescence est submergé émotionnellement, avec une énorme intensité, nouvelle qui plus est. Il est en rupture avec l’évolution qu’il a connue jusque-là. Il entre dans un temps de transformation qui est de l’ordre de la mutation, avec une perte de repères, un nouveau rapport au corps. Cela provoque un sentiment d’étrangeté. Un travail de reconstruction doit se faire. Le jeune va apprendre à habiter son corps, à le réapprivoiser, à réajuster les choses. Cela correspond au travail psychique de l’adolescence.
Ce vécu qui le projette, le soumet à quelque chose de fort, d’intense, cette tempête pulsionnelle demandent à être soulagés dans l’immédiateté.
Cette traversée-là est en miroir avec la manière dont l’économie plonge la société dans un fonctionnement privé de temporalité. De ce fait, les adultes sont pris dans un mode de vie où ils n’ont pas le temps. Du coup, ils ne sont pas apaisants. Or, pour être apaisé, l’ado a besoin que le monde extérieur ne soit pas en écho avec son vécu intérieur. Ce n’est donc pas facile pour un ado.

E.S. : Dans un tel contexte, comment les jeunes traversent-ils l’adolescence ?

A. d’A. : Il y a 20 ans, quand on demandait aux adultes ce que l’adolescence évoquait pour eux, ils parlaient de puberté et de crise. Les mots «crise» et «puberté» associés à l’adolescence faisaient partie du bain culturel de l’époque. Aujourd’hui, ces deux mots n’apparaissent plus en association avec l’adolescence dans le vocabulaire de la vie quotidienne. D’une part, cela illustre bien le fait que l’adolescence est une production de la culture. D’autre part, ce n’est pas pour autant que l’adolescence ne fait pas crise pour le sujet. Une mutation, une rupture d’équilibre est bien en cours. Cela provoque forcément une crise. Mais si on n’associe plus culturellement l’adolescence au mot «crise», c’est parce que, dans le rapport intergénérationnel, le saut a été tel au niveau de la civilisation que l’on ne parle plus du fossé des générations, c’est-à-dire de deux générations qui ne se comprennent plus. Or, dans les années 60, 70 et 80, on parlait bien de ce fossé entre deux générations. Avant les années 60, ce fossé n’a pas toujours existé non plus. De nouveau, cela montre que l’on est face à un effet de la culture.
À chaque génération, le visage et les modalités de l’adolescence évoluent et changent. Actuellement, ces changements se font très rapidement car tout change très vite. Cela s’explique par l’accélération dans la culture. Au moment où cette accélération s’est mise en route, tout a été trop vite et il y a eu un décrochage: subitement, les parents n’ont plus compris pourquoi et comment fonctionnaient les jeunes, pourquoi ils réclamaient et revendiquaient. Ils ne comprenaient pas et n’acceptaient pas.
C’est logique. Par exemple, jusque-là, une jeune fille devait arriver vierge au mariage, religion ou pas. L’homosexualité était considérée comme une maladie ou une perversité. Toute la société voyait ces choses d’un même œil. D’un coup, on est passé d’une génération qui baignait dans la certitude, qui ne doutait pas de ce qu’était la normalité, à une génération qui a dû se soumettre à une remise en question des valeurs. Vous imaginez le travail mental que ça représente ? Énormément de parents d’ados ne savent plus quoi penser : qu’est-ce qui est normal ? Que puis-je permettre ?
Si les parents des ados d’aujourd’hui sont initiés à l’informatique, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans, ils sont par contre dépassés par une série de pratiques que partagent les ados : les assuétudes aux jeux online, aux ordinateurs, l’effet des réseaux sociaux, le porno. De nouveau, les parents sont perdus. C’est toujours lié à ce fameux effet de culture. Personne n’a demandé ces changements, les gens y sont soumis. Cela peut créer du désarroi. Quand la génération des adultes est perdue, dans le doute, quand elle ne sait pas comment répondre, ne se rend même pas compte, ou est peu intéressée, les effets sur les ados sont forcément considérables. En tout cas, les ados ne peuvent plus compter sur les effets apaisants d’une génération qui était stable.

E.S. : Dans une société qui connaît de tels changements, de tels bouleversements, où tout va de plus en plus vite, comment les jeunes se situent-ils par rapport aux conduites à risque ?

A. d’A. : Les conduites à risque font partie de l’adolescence, on le sait depuis toujours. C’est lié à l’immédiateté, aux tempêtes pulsionnelles qui mettent de l’intensité, à la question de la crise subjective pour les sujets. Quelque chose fait crise pour le sujet et un travail psychique s’élabore autour de la question de la limite, de la transgression, de l’identité, du relais, etc.
Dans un environnement où rien n’est permis, les risques seront beaucoup moins dangereux que dans un environnement où tout est permis. Prenons la question de l’art. Depuis 30 ans, la dimension transgressive a quasiment été constitutive de ce qui confère une valeur artistique. C’est dans la nouveauté, la différence, le choquant, le risqué, le jamais fait, la transgression que se trouvent aujourd’hui la valeur et la reconnaissance. Alors qu’auparavant, l’art était aussi du côté de l’érudition, de la performance, de la répétition inlassable.
Nous ne sommes donc plus du tout dans les mêmes valeurs. De nouveau, les effets de culture sont majeurs.
Mais il faut souligner une énorme contradiction : d’une part, nous évoluons dans une société où tout est permis, possible, où la transgression est reconnue, est même devenue une valeur et, d’autre part, la même société recherche constamment le risque zéro. On le voit, les réglementations sont de plus en plus contraignantes dans tous les domaines. Dès qu’il y a un problème, un accident, un drame, on recherche le coupable et on le pointe du doigt, on lance une campagne d’information avec l’espoir que cela n’arrivera plus… Cette contradiction rend de nouveau les choses très difficiles. Alors, l’assuétude, c’est une bonne porte de sortie. En effet, si la prise de risques et la transgression sont nécessaires à l’adolescence, mais si tout est possible et permis, les ados devront aller très loin pour chercher et trouver la limite. Ils vogueront forcément dans des zones dangereuses.

E.S. : Jusqu’où vont-ils ?

A. d’A. : Ils mettent leur avenir en jeu et pour cela, ils jouent avec la réussite scolaire car c’est une façon pour eux de se déployer. Quand on regarde les chutes de résultats dans le 2e degré, il s’agit massivement d’effets de l’adolescence. Souvent, même à son insu, l’ado se cherche et cherche ses parents pour lesquels la réussite scolaire reste plus importante que tout le reste.
Les ados pourraient embêter leurs parents parce que ceux-ci les empêchent de sortir, limitent leurs sorties, refusent qu’ils reçoivent des copains pour la nuit, interdisent tatouages et piercings. Tout cela étant généralement autorisé, ils mettent en danger leurs projets d’avenir en flirtant avec l’échec.

E.S. : Alors, qu’en est-il des assuétudes chez ces jeunes ?

A. d’A. : Pour commencer, ‘assuétudes’ est un mot qu’on n’utilisait pas dans le temps… Si ‘objectivement’ certaines consommations ont quantitativement diminué, subjectivement, sur un mode plus ‘soft’, le climat d’assuétudes s’est répandu: l’éventail s’est élargi, pour certains, les téléphones androïds ont même remplacé le cannabis!
Si on prend l’alcool, le cannabis, la cigarette, les ordinateurs, les jeux online, les GSM, les consoles de jeux vidéo, certains comportements alimentaires ou même certaines pratiques sportives, les assuétudes n’ont pas diminué. En même temps, les parents sont plus et mieux avertis, ils sont aussi plus inquiets. Les assuétudes se sont démocratisées, massifiées et parfois banalisées. Mais pour la majorité des ados, ce sera une phase qui leur permettra d’expérimenter et de tester leurs limites à leurs dépens !

Pour en savoir plus…

Prospective Jeunesse vient de sortir un numéro de son excellent trimestriel Drogues Santé Prévention entièrement consacré aux actes de la journée d’études du CLPS de Bruxelles. Au sommaire :
Et si nous prenions le risque d’être sur le fil ?, par Catherine Végairginsky, Patricia Thiebaut et Melissa Chebieb
La bonne parole du politique, par Julien Nève
La place de l’école dans l’adoption des conduites à risque, par Damien Favresse et Pascale Decant
L’école est-elle un lieu de prévention ?, par Ann d’Alcantara
Nous sommes tous des experts (synthèse des ateliers), par Alain Lemaitre

Prospective Jeunesse Drogues Santé Prévention n° 64, hiver 2013, disponible au prix de 4 euros frais d’envoi inclus à Prospective Jeunesse, chée d’Ixelles 144, 1050 Bruxelles. Tél.: 02 512 17 66. Courriel : revue@prospective-jeunesse.be.Internet : http://www.prospective-jeunesse.be , onglet ‘la revue’ (tous les numéros y sont accessibles).

CLPS Bruxelles, rue Jourdan 151, 1060 Bruxelles. Tél.: 02 639 66 88. Courriel : info@clps-bxl.org. Internet : http://www.clps-bxl.org.

(1) Voir C. Barbier, ‘Assu-Études. Une enquête menée auprès des acteurs de l’enseignement secondaire de la Région de Bruxelles-Capitale’ , Éducation Santé n° 281, septembre 2012.