Novembre 2023 Par Emilie WALEWYNS Nicolas VAN DER LINDEN Julie de DREE Anne-Sophie PONCELET Martin de DUVE Réflexions

“Un tien, ce dit-on, vaut mieux que deux tu l’auras : l’un est sûr, l’autre ne l’est pas” écrivait Jean de La Fontaine dans la fable « Le petit poisson et le pêcheur ». Pourtant, sous nos latitudes, en matière de politique alcool, il semblerait que nous soyons, en dépit du bon sens, plutôt dans une logique du “un tu l’auras, vaut mieux que deux tu les as”.

drinkwaterstraat
La rue de l’eau potable à Louvain/Leuven – Photo : C. de Gastines

Les gouvernements régionaux et fédéraux se refusent toujours à rendre l’eau gratuite dans les établissements Horeca (hôtellerie, restauration, café). Leur refus repose sur des considérations hypothétiques alors que des données récentes attestent que la distribution d’eau gratuite dans les bars-restaurants a des effets positifs sur la santé et une réduction des risques immédiats liés à la consommation d’alcool. 

Après deux tentatives ratées, le gouvernement belge s’est doté, en mars 2023, d’un plan interfédéral alcool. Ce plan, fort critiqué par les acteurs et actrices de la santé dans une carte blanche de la Société Scientifique de Médecine Générale, décline 75 actions à mener pour lutter contre la consommation nocive d’alcool. L’action 24 prévoit de “stimuler la mise à disposition d’eau gratuite là où de l’alcool est vendu et consommé, en concertation avec les secteurs pertinents”.  

Cette action est “positive, mais malheureusement insuffisante, estime Katleen Peleman, directrice du Vlaams expertise centrum Alcohol en andere Drugs (le Centre d’expertise flamand alcool et autres drogues) dans une publication du 3 août dernier. “Nous constatons, par exemple, que dans de nombreuses maisons de jeunes et festivals, il est déjà courant d’offrir de l’eau gratuitement, alors que ce n’est pas encore aussi évident dans les cafés. Nous craignons que le plan alcool soit trop peu contraignant pour changer cette situation”. Cette mesure simplement incitative a en effet de quoi décevoir les acteurs de la santé qui plaident, depuis des années parfois, en faveur de la mise à disposition systématique d’eau gratuite dans l’Horeca. 

Un manque à gagner hypothétique 

Le principal argument contre la mise à disposition d’eau gratuite dans l’Horeca avancé par les cafetiers et retenu par certains responsables politiques est d’ordre économique. La mesure entraînerait un fort manque à gagner et une réduction du personnel inacceptables pour le secteur déjà en crise.  

Cet argument est problématique pour au moins deux raisons. D’abord, aucune étude n’a démontré d’impact économique négatif d’une telle mesure alors même qu’elle est mise en œuvre dans plusieurs pays européens. Plusieurs professionnel.les de la santé qui interviennent en milieux festifs, notamment dans le cadre du projet Quality Nights Bruxelles, et des gérants d’établissements rétorquent que l’impact économique de la mesure serait minime, voire inexistant.  

Ensuite, quand bien même ces craintes se révèleraient fondées, les considérations économiques ne peuvent à elles seules évacuer la question de la santé des client.es et la responsabilité sociale qui incombe aux lieux festifs et, plus généralement aux établissement Horeca, en la matière. Contrairement à cet argument économique, les arguments en faveur de l’eau gratuite dans l’Horeca sont étayés empiriquement. Cette mesure est perçue comme faisable, acceptable et efficace par un bon nombre de propriétaires et de gérant.es de lieux festifs, et a des effets positifs indéniables sur la santé des fêtards. Si les effets sur la santé de cette mesure, comme ceux d’autres mesures visant à lutter contre les risques liés à la consommation d’alcool, ont pendant longtemps été négligés par la communauté scientifique (Green et Plant, 2007), une littérature bourgeonnante permet dorénavant d’apporter une assise empirique au plaidoyer des acteurs et actrices de la santé. 

Efficacités perçue et réelle sur la santé 

Qu’est-ce que la littérature scientifique dit sur l’efficacité de l’accès à l’eau gratuite sur la santé des clients des boîtes de nuit et autres lieux festifs ? Deux types de données peuvent être mobilisées pour répondre à la question ci-dessus : des données qui portent sur la faisabilité, l’acceptabilité et, surtout, l’efficacité perçue de la mesure, d’un côté, et des données qui portent sur l’efficacité réelle de la mesure, d’autre part.  

Au sujet du premier type de données, Calafat, Duch, Juan et Leckenby (2012) ont interrogé des acteurs et actrices de la vie nocturne dans une dizaine de pays européens, principalement des propriétaires de lieux festifs et des organisateurs. rices d’événements. Ils leur ont plus particulièrement demandé d’évaluer des stratégies, qu’ils avaient préalablement identifiées au cours d’une revue de la littérature, sur un ensemble de critères (e.g., efficacité, acceptabilité). Les auteurs ont classé les stratégies en trois catégories : celles qui sont jugées comme étant des éléments clés d’une politique de prévention, celles qui sont jugées comme étant des éléments recommandés et, enfin, celles qui ne s’imposent que dans certaines conditions. Selon plus de 70 participants, l’accès à l’eau gratuite est un élément recommandé. Autrement dit, il est évalué par les participants comme étant relativement efficace, facile et peu onéreux à mettre en place, acceptable et relativement important. Par ailleurs, plusieurs d’entre eux mettent déjà en place cet accès dans leurs lieux. 

Passons, à présent, au deuxième type de données. Dans l’État de Victoria, en Australie, les débits de boisson sont obligés de fournir de l’eau gratuitement à leurs clients mais les lieux peuvent décider de la façon dont l’eau est fournie et très peu en font la promotion. Dans ce contexte, la Fondation victorienne pour la promotion de la santé (VicHealth) a mené, en 2016, une étude pilote en deux phases qui reposait sur le postulat que la consommation d’eau permet de réduire les risques et dommages liés à la consommation d’alcool. Au cours de la première phase, la Fondation a évalué la faisabilité et l’acceptabilité d’interventions visant à augmenter la consommation d’eau dans les débits de boisson, avec le concours d’expert.es de la santé, de chercheurs, de régulateur.rices et de propriétaires et personnel de débits de boisson. Au terme de cette première phase, deux interventions ont été sélectionnées : fournir un distributeur d’eau attrayant et promouvoir l’eau gratuite sur le menu, sur des affiches et sur des autocollants dans l’ensemble de l’établissement. 

La consommation d’eau double sans impact économique 

Au cours de la deuxième phase, la Fondation a examiné si une accessibilité et promotion accrues de l’eau gratuite augmentent la consommation d’eau dans les débits de boisson. Pour ce faire, des observations ont été réalisées dans un débit de boisson au cours de 12 nuits, six nuits avant et six nuits après la mise en place des deux interventions précitées. Au total, 2490 client.es ont été recensé.es durant cette période. Si, dans l’ensemble, la consommation d’eau a été relativement basse, les résultats montrent que la consommation d’eau a doublé pendant la phase d’intervention, passant de 0,12 à 0,24 verre par client.e.  

La proportion de client.es consommant de l’eau est quant à elle passée de 12% pendant la phase de pré-intervention à 24% pendant la phase d’intervention. Fait intéressant et pour revenir à l’argument économique ci-dessus, cette étude pilote n’a mis en évidence aucun impact négatif de l’intervention sur la vente d’alcool, de softs ou d’eau en bouteille. Par ailleurs, les membres du personnel interrogés estimaient que ce type d’intervention peut contribuer à réduire la charge de travail et à rendre l’environnement de travail plus sûr. En somme, cette étude pilote suggère que la consommation d’eau augmente quand la mise à disposition d’eau gratuite est accompagnée de messages encourageant sa consommation. 

L’étude suivante permet d’aller encore un pas plus loin en examinant les effets d’interventions de ce type sur la réduction des risques immédiats liés à la consommation d’alcool. En effet, Charlebois, Plenty, Lin et Ayala (2017) ont développé et testé une intervention structurelle multi-niveaux appelée PACE (Pacing Alcohol Consumption Experiment) visant à augmenter l’accessibilité d’eau gratuite, associée à des messages encourageant la consommation d’eau alternée à celle d’alcool et à des feedbacks normatifs sur la concentration d’alcool dans le sang de l’usager.e. L’étude a été menée auprès de 1293 client.es de quatre bars situés dans le quartier gay du centre-ville de San Francisco. Une méthode quasi-expérimentale a été appliquée : deux bars ont bénéficié de l’intervention (condition expérimentale) et deux bars pas (condition contrôle).  

À l’analyse des résultats, les auteur.rices ont observé des taux d’alcool dans le sang et des scores d’AUDIT-C (= test de dépistage permettant de révéler un usage problématique d’alcool) plus bas chez les client.es quittant les bars expérimentaux que chez ceux quittant les bars contrôles. Alors que 43 % des client.es quittant les bars contrôles étaient au-dessus de la limite de 0,08% d’alcool dans le sang, ce pourcentage était de 30% pour les client.es quittant les bars expérimentaux. De même, alors que le score moyen à l’AUDIT-C était de 6,3 pour les client.es quittant les bars contrôles, ce score était de 5,6 pour les client.es quittant les bars expérimentaux.  

Ensuite, alors que 8,1% des client.es quittant les bars contrôles s’étaient adonnés au binge drinking, ce pourcentage était de 4,8% pour les client.es quittant les bars expérimentaux. Enfin, alors que 6,8% des client.es quittant les bars contrôles avaient l’intention de diminuer leur consommation d’alcool, ce pourcentage était de 12,8% pour les client.es quittant les bars expérimentaux. Cette étude démontre que la mise à disposition d’eau gratuite dans les lieux festifs, quand elle est accompagnée de messages encourageant la consommation d’eau, permet de réduire les risques immédiats de la consommation d’alcool. 

Cette revue de la littérature scientifique permet de tirer plusieurs constats. Des acteurs et actrices de terrain, y compris des propriétaires et gérant.es d’établissement Horeca, et les experts de la santé jugent l’accès à l’eau gratuite comme faisable et acceptable, et efficace (efficacité perçue) pour réduire les risques liés à la consommation d’alcool tels que l’intoxication, les comportements sexuels à risque et le crime.  

Repère : l’intoxication suite à une consommation d’alcool peut se manifester à des degrés divers en fonction de la dose. À des doses plus basses, elle peut prendre la forme de troubles de coordination, d’accès d’agressivité ou de vomissements. À des doses plus élevées, elle peut amener à une forte diminution de l’attention, voire une perte de conscience, une dépression respiratoire et peut déboucher sur un coma.

De plus, l’accès à l’eau gratuite est une mesure efficace (efficacité réelle) pour réduire les risques immédiats liés à la consommation d’alcool, a fortiori quand cet accès est accompagné de messages encourageant la consommation d’eau ou, encore mieux, d’une distribution “active” d’eau. 

Bien que solides, il est à noter que les études évaluant l’efficacité de l’eau gratuite sur la santé des fêtards ne sont pas nombreuses. Il conviendrait donc d’encourager et financer la recherche scientifique afin d’étoffer ces données. Nonobstant les limites de chacune des études passées en revue, la littérature scientifique démontre l’efficacité perçue et réelle de la mise à disposition d’eau gratuite dans les établissements Horeca sur la santé des client.es et des témoignages de responsables d’établissements tend à montrer que l’impact économique de l’eau gratuite serait faible à nul.  

Gageons que, dans la lutte contre les risques liés à la consommation d’alcool, l’action politique fera à l’avenir écho à la fable de la Fontaine pour faire la part des choses entre ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, de prioriser ce qui est sûr avant ce qui ne l’est pas. 

Références 

Julie de Drée, Nicolas Van der Linden et Emilie Walewyns travaillent pour l’asbl Modus Vivendi, et Anne-Sophie Poncelet et Martin de Duve pour Univers Santé

Revendications du groupe porteur « Jeunes, alcool et société » 

Voici en résumé les propositions concrètes du Groupe « Jeunes, alcool et société » en matière de législation alcool. 

DIMINUER LA DEMANDE : 

En matière de publicité : 

1. Interdire la publicité pour les produits alcoolisés. 

2. Créer un Conseil fédéral de la publicité. 

3. Un avertissement sanitaire plutôt qu’un slogan publicitaire. 

4. Découpler la publicité alcool des espaces de campagnes de prévention sur les médias publics. 

En matière de vente : 

5. Clarifier et simplifier la loi. 

En matière de prévention et d’information : 

6. Renforcer la prévention. 

7. Informer le consommateur sur le produit. 

TRAVAILLER L’OFFRE : 

8. Mettre à disposition l’eau gratuite dans l’Ho.Re.Ca et les évènements festifs. 

9. Limiter l’hyper-accessibilité au produit. 

Le texte complet des revendications et l’argumentaire sont disponibles sur : https://jeunesetalcool.be/nos-revendications/