Mai 2026 Par Jeanne DUPUIS Outils

Les inégalités sociales de santé sont particulièrement marquées en période périnatale, et les personnes ayant vécu l’exil sont spécifiquement concernées par celles-ci. En réalisant une fiche Lisa sur la thématique, Cultures&Santé a voulu visibiliser le rôle que la littératie en santé pouvait jouer pour contribuer à lutter contre ces inégalités.   

 Périnatalité et inégalités 

La périnatalité, et plus largement les 1000 premiers jours, c’est-à-dire la période couvrant la grossesse et les 2 premières années de l’enfant, est une période faisant l’objet d’une attention marquée à l’échelle internationale et nationale. Et pour cause, c’est une période déterminante pour la santé de la personne enceinte et de l’enfant, risquant d’impacter leur bien-être et leur développement physique et psychologique sur le long terme. C’est aussi une période privilégiée pour (re)créer des liens avec les systèmes sociaux et de santé car, pendant celle-ci, les besoins sont plus importants et les contacts avec les professionnel.les plus nombreux.   

En Belgique, si de manière globale la santé périnatale s’améliore (ce que confirme la baisse de la mortinatalité [1]), il subsiste une grande disparité dans l’accès aux soins et à la santé pour les personnes enceintes et les enfants. Par exemple, à Bruxelles, les parents dans une situation socioéconomique plus précaire (en raison de la monoparentalité, de l’instabilité du logement, etc…) ont plus de risque d’avoir des soins périnataux retardés et de moins bonne qualité [2]. Ce constat est également valable pour les personnes ayant vécu l’exil, indépendamment des barrières linguistiques.  

Les dernières études du KCE [3] ont pointé que l’accompagnement et la prise en charge pré et post natale n’étaient pas suffisamment intégrées [4] et ne répondaient pas aux besoins des (futurs) parents. C’est pourquoi, depuis 2024, le déploiement d’un Programme périnatal a pour objectif d’« assurer aux personnes enceintes vulnérables un accès effectif aux soins et à un accompagnement pendant les 1000 premiers jours. Les soins fournis seront intégrés, continus et adaptés à leurs besoins. »  

L’articulation entre ces inégalités et la littératie en santé 

La littératie en santé (LS) est un ensemble de capacités mobilisées pour accéder à des informations pour la santé, les comprendre, les évaluer et les appliquer. Elle dépend notamment des capacités individuelles, du parcours de vie, de l’environnement proche mais également de la complexité des systèmes sociaux et de santé qui dispensent ces informations. Dans le contexte périnatal, voici quelques exemples de situations dans lesquelles l’exercice de la littératie en santé est mis en difficulté. 

© Cultures&Santé ASBL
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  • Je suis enceinte, mon médecin généraliste m’informe des étapes de l’accompagnement de base et des offres complémentaires possibles. Je n’ose pas aborder la question du coût. 
  • Je suis enceinte pour la 2e fois. Pour ma première grossesse j’étais à l’étranger, je n’ai aucune idée de l’accompagnement prévu ici et je ne maîtrise pas les langues nationales. 
  • Je suis enceinte, et comme ma mère avant moi, j’ai pris rendez-vous à l’hôpital. Cet environnement me stresse et le médecin parle vite, je ne comprends pas ce qu’il me dit.   

Ces exemples illustrent la répartition inégale de la littératie en santé dans la société, et son interdépendance avec des facteurs socio-économiques [5] et l’accessibilité des services. Généralement, plus on dispose de ressources matérielles et sociales, plus il est aisé d’utiliser les services et informations pour sa santé. Une étude récente menée en Île-de-France auprès de femmes enceintes montre que parmi les mères ayant un faible niveau de LS, on retrouve « davantage de femmes ayant des difficultés sociales, comme un hébergement précaire (…), ou une situation financière jugée juste ou compliquée (…). » [6], ces différences s’observant au sein même de territoires défavorisés.  

Toutefois il est possible d’agir sur l’exercice de la LS, en facilitant l’utilisation des informations pour la santé par toutes et tous. De cette manière, renforcer la LS permet de contribuer à réduire l’impact négatif des inégalités sociales sur la santé. 

Littératie en santé en période périnatale : quelles spécificités ?  

Si les inégalités en matière de LS affectent une part importante de la population, la littératie en santé devient particulièrement cruciale dans certains moments de vie. C’est le cas de la période périnatale. Durant cette période, l’exercice des compétences en santé est bouleversé par une série de facteurs.  

  • Des systèmes sociaux et de santé complexes. Le parcours de santé pendant cette période est complexe, émaillé de nombreuses démarches administratives à mener, de multiples intervenant·es et lieux d’accompagnement à rencontrer. Cela implique de comprendre les étapes du parcours de prise en charge, leur ordre, les rôles et complémentarité des différent·es intervenant·es (ex. : domaine d’expertise), mais aussi les rôles sociaux que l’on attend des parents à chacune des étapes (ex. : documents à apporter, démarches préalables à la consultation, prise de rendez-vous).    
© Cultures&Santé ASBL
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  • Une abondance d’informations. Les informations de santé arrivent de toute part, parfois très techniques, parfois contradictoires. Les domaines de la périnatalité et de la parentalité (ex. : pratiques d’allaitement) sont des domaines dans lesquels l’échange d’informations entre générations, au sein de la famille ou du réseau social est important.  
  • Un temps limité. La périnatalité est une période définie dans le temps, avec tout un univers social et technique à apprivoiser, lié au parcours de santé et avec une grande quantité d’informations à absorber. Le temps est également compté à chaque rendez-vous et encore plus lors du séjour à la maternité, qui ne se résume le plus souvent qu’à deux jours.   
  • Une santé mentale fragilisée. Les transformations physiques, hormonales et identitaires, combinées aux exigences sociales et organisationnelles, peuvent fragiliser la santé mentale. Cette vulnérabilité est amplifiée lorsque l’environnement est peu soutenant ou les services non adaptés.  

Ces facteurs illustrent à quel point, au-delà des caractéristiques sociodémographiques individuelles, l’exercice de la littératie en santé dépend de la capacité des systèmes sociaux et de santé à s’adapter. Il est donc toujours possible d’agir, en rendant plus accessibles et utilisables les services et les informations pour la santé.  

L’exil, une situation de vulnérabilité 

© Cultures&Santé ASBL
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Les personnes ayant vécu l’exil se retrouvent, notamment en raison de politiques de non-accueil et d’un racisme systémique, dans des situations de vulnérabilité spécifiques dues à une articulation particulière des facteurs de risque, notamment en termes de LS. Chacun des facteurs décrits plus haut peut, en effet, être décliné au regard des spécificités liées à l’exil.   

Par exemple, la complexité des systèmes et démarches en lien avec la périnatalité l’est encore plus pour des personnes peu familières avec les services, ayant peu de repères dans le système ou n’ayant pas de professionnel·les de confiance. Cette complexité est encore amplifiée pour les personnes en demande de protection internationale et les personnes sans papiers, qui sont soumises à des régimes différents pour l’accès aux soins de santé.  

Les violences institutionnelles vécues durant les procédures de demande de protection internationale [7] et le statut de sans-papiers viennent ajouter, à la complexité préexistante, de la méfiance envers les institutions.  

Faute d’accès aux services, les informations données par les proches vont être privilégiées. [8] Même s’ils et elles réalisent que ces infos sont moins fiables, elles sont cependant plus ancrées et porteuses de sens, car elles sont partagées par des pairs, ayant un même bagage culturel. 

Les proches sont également des relais pour aider dans les démarches ou les rendez-vous, quand s’ajoute une barrière linguistique. Indispensables en l’absence d’un dispositif d’interprétariat, ils n’en sont pas moins un risque pour la confidentialité ou l’autonomie dans le parcours périnatal des personnes enceintes.  

Tous ces facteurs viennent souvent retarder l’entrée dans le parcours périnatal [9], et ainsi encore raccourcir le temps d’accompagnement si précieux. Il n’est pas rare que les personnes enceintes exilées aient leur première consultation au 3e trimestre de la grossesse. Ce qui représente, au-delà des enjeux liés au temps restant pour aborder tous les sujets du parcours périnatal, un risque direct pour la santé du parent et de l’enfant (ex. : déficit dans le dépistage précoce de facteurs de risque).  

À situation multifactorielle, réponse plurielle  

Afin de répondre à ces différents défis, plusieurs leviers sont possibles et à activer ensemble. 

D’une part, la simplification du parcours est essentielle. Le programme interfédéral y travaille en soutenant les accompagnements intégrés et adaptés aux besoins des familles (ex. : code INAMI pour la coordination du soin et de l’aide). La simplification doit aussi s’opérer à l’échelle des structures afin de faciliter l’accès et l’utilisation des informations pour la santé qu’elles dispensent. Cela renvoie à la notion de littératie en santé organisationnelle [10]. 

© Cultures&Santé ASBL
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Ensuite, il semble indispensable de lever la barrière linguistique, voire culturelle. Une série de mesures doivent être mises en place pour permettre l’échange et la communication avec toutes et tous. Ceci nécessite de s’organiser afin de pouvoir proposer des consultations avec des interprètes ou médiateur·rices culturel·les, de traduire les supports d’information produits, d’utiliser au maximum des images ou objets pour expliquer les informations. Il existe par exemple la valise de grossesse de Vollemaan [11], un outil culturellement sensible pour parler de la grossesse.  

Enfin, il est nécessaire de proposer des offres qui soutiennent les futurs parents dans le parcours périnatal. Deux démarches, en lien avec l’approche de promotion de la santé, peuvent inspirer ces initiatives et faciliter l’accès à l’information pour les personnes qui en sont plus éloignées. La démarche d' »aller-vers » ainsi que la création d' »espaces collectifs ». 

Aller vers les publics, c’est par exemple, développer l’offre d’accompagnement en partenariat avec des associations de première ligne (ex. : des maisons de quartier, des ONG), avec lesquelles les personnes ont déjà établi un lien de confiance. Ces partenariats permettent également de démédicaliser ce qui peut l’être et simplifier le langage des informations échangées.  

Les avantages de l’approche collective 

L’approche collective permet de sortir des rôles et codes potentiellement stressant ou hiérarchiques de la consultation individuelle. Les professionnel·les disposent de plus de temps pour expliquer. Les échanges avec les participant·es permettent d’approfondir les informations, les questionner, les contextualiser. Les participant·es échangent également des expériences, des trucs et astuces plus adaptés à leurs contextes de vie. Enfin, c’est un espace de socialisation, de valorisation des savoirs et savoir-faire et de renforcement de compétences individuelles.      

Group care [12] propose par exemple une forme alternative de soins prénataux, composée de 10 séances collectives de deux heures destinées aux personnes enceintes et leur partenaire. Ces séances permettent de faire à la fois le suivi médical mais également d’échanger avec le groupe des connaissances et expériences. En favorisant la participation active, le processus soutient l’utilisation des informations par les personnes et leurs choix éclairés.  

Les ateliers sociolinguistiques [13] sont un autre exemple de renforcement collectif de l’exercice de la LS. Ils permettent d’appliquer l’apprentissage du français dans le parcours très concret de la périnatalité : acquisition du vocabulaire spécifique, prise de rendez-vous, remplissage de formulaire, visite de la maternité, etc.    

A l’agenda !
Cultures&Santé vous donne rendez-vous le 28 mai 2026 pour le Lis’Apero périnatalité : une rencontre conviviale autour de démarches innovantes dans l’accompagnement périnatal. L’équipe vous présentera la fiche Lisa 10.
Cette fiche synthétique propose des leviers concrets pour illustrer ces principes. Rendre les services et informations accessibles et utilisables par toutes et tous est une responsabilité partagée à différents échelons (politique, institutionnel, professionnel), ce qui nécessite les efforts coordonnés de chacun·e. 
Infos pratiques 
Quand ? Jeudi 28 mai 2026, de 15h30 à 18h30  
Où ? à Cultures&Santé, rue d’Anderlecht 148, 1000 Bruxelles. 
Plus d’info et inscriptions sur la page agenda de cultures-sante.be

fiche lisa 10 web
© Cultures&Santé ASBL

Références :
[1] Morts-nés
[2] Claudia Schoenborn, Katia Castetbon, Myriam De Spiegelaere, Country of birth as a potential determinant of inadequate antenatal care use among women giving birth in Brussels. A cross-sectional study, PLoS ONE 17(4), 2022.
[3] Nadia Benahmed, Mélanie Lefèvre, Wendy Christiaens, et al., Vers un parcours prénatal intégré pour les grossesses à bas risque, Health Services Research, Bruxelles, Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé, KCE Reports 326B, 2019.
[4] Les soins prénataux intégrés sont des soins délivrés par une équipe pluridisciplinaire qui collabore. Les parents sont accompagnés par un professionnel de santé de référence qui oriente au besoin vers les autres professionnels.
[5] Jiwon Kim, Alexander Heazell, Maya Whittaker, et al., Impact of health literacy on pregnancy outcomes in socioeconomically disadvantaged and ethnic minority populations: A scoping review, Int J Gynaecol Obstet, 168(1), 2025.
[6] Cécile Cazé, Pauline Jaouannet, Karen Assmann, et al., Agir en faveur de la littératie en santé en périnatalité en île-de-france : description des différents profils des femmes enceintes, Bull Epidemiol Hebd, (12), 207-15, 2025.
[7] Cultures&Santé, Parcours d’exil, procédures et violences institutionnelles, Rapport Table santé migrant·es, Bruxelles, 2021
[8] Jiwon Kim, idem
[9] Claudia Schoenborn, idem.
[10] Cultures&Santé, Cap littératie en santé organisationnelle, Bruxelles, 2025
[11] Vollemaan, Cultuursensitieve zwangerschapskoffer, Bruxelles, 2021
[12] Plus d’information sur la page Group Care Belgium – Groepszorg tijdens de zwangerschap
[13] A lire l’article paru en mai 2024 sur les ASLNaissance de liens intersectoriels autour de la périnatalité  – Éducation Santé