Avril 2026 Par Clotilde de GASTINES Outils
capture d'écran 2026 03 17 083531

La promotion de la santé est un champ en pleine expansion. Dans leur livre, sobrement intitulé « La promotion de la santé aujourd’hui », des chercheur.euses proposent un panorama inédit et des clés pour faire dialoguer les savoirs, apprivoiser la complexité et lutter contre l’injustice cognitive. 

Le domaine de la promotion de la santé est « en profonde mutation » estiment Didier Jourdan, Carole Faucher et Valérie Ivassenko, qui ont dirigé l’ouvrage “La promotion de la santé aujourd’hui. Pratiques sociales et partages de savoirs” (Editions de L’Harmattan 2025). Leurs réflexions sont issues d’un séminaire international coordonné par la Chaire UNESCO Éducations & Santé qui a réuni des chercheurs, praticiens, responsables institutionnels et acteurs communautaires de plusieurs continents. 

En introduction, les auteur.es rappellent que la promotion de la santé englobe un ensemble de pratiques sociales, « étiquetées comme promotion de la santé, prévention des maladies ou éducation à la santé ». Et sous ces étiquettes très modestes se cachent une ambition très politique : celle de transformer les milieux de vie et de renforcer le vivre-ensemble.  

Cet effort de transformation est multidimensionnel, dynamique et permanent car les pratiques de promotion de la santé « s’appuient sur des connaissances qui influencent et sont influencées par les comportements quotidiens des individus et des collectivités dans leur rapport à la santé et à ses déterminants. » Par conséquent « l’interaction entre théorie et pratique est constante ». Et toute intervention a un effet boomerang : « elle modifie le contexte social et reconfigure les interactions. En retour, ces dernières transforment à leur tour l’intervention initiale ».  

Le panorama n’est donc jamais figé. Et l’activité du secteur de la promotion de la santé s’apparente finalement davantage au fonctionnement des planètes en rotation gravitant au sein d’une galaxie dans un espace en expansion. 

Jongler entre les « faire » et les « savoir » 

Les pratiques de promotion de la santé sont mises en œuvre par une myriade d’acteurs, que les chercheur.euses décrivent comme quatre « faire » essentiels. 

  1. Le faire des individus et des populations. Il est ancré dans des cultures et des contextes sociaux – reflet d’une grande « diversité de savoirs ». 
  1. Le faire des intervenants : tant des professionnels, des militants, des organisations associatives, que des forums, coordinations, communautés. 
  1. Le faire des politiques et des institutions. Il englobe le « plaidoyer et le développement des politiques publiques aux échelons national, régional et local dans le domaine de la santé et de l’ensemble des secteurs ayant une action sur les déterminants de la santé ». 
  1. Le faire des « innovateurs », via la recherche et la production de recommandations et de protocoles.  

Mais ces « faire » s’entrechoquent souvent du fait de la hiérarchie des savoirs et de la prédominance du modèle biomédical, des rapports de pouvoir Nord/Sud, experts/profanes. Les auteur.es estiment que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos est « sans doute » celui qui propose « l’approche la plus saine » pour tendre vers l’horizontalité des savoirs.  

Son approche se fonde sur la nécessité d’évoluer dans « un espace d’interconnaissance ». Car selon Santos, il n’existe ni connaissance, ni ignorance dans l’absolu : « Toute ignorance est ignorance d’un savoir particulier, et toute connaissance triomphe d’une ignorance particulière. Acquérir certains savoirs peut en faire oublier d’autres et, par conséquent, peut rendre ignorant de ces autres savoirs ». Ce que Santos qualifie de « monoculture des savoirs ». 

Il propose un « écologie des savoirs ». Elle vise à reconnaître l’existence de multiples formes de connaissances, à combattre la destruction des savoirs locaux (qualifié d’« épistémicide »), et à instaurer des espaces de traduction interculturelle. 

Agir dans la complexité : une approche systémique 

Plusieurs chapitres du livre évoquent plus particulièrement les interventions de promotion de la santé en milieu scolaire. Ainsi selon Chantal Vandoorne (chercheuse belge bien connue des lecteurs d’Education Santé), les écoles doivent être accompagnées comme des systèmes complexes, car les modèles linéaires sont inopérants face aux réalités du terrain. Le modèle inforgétique de Le Moigne, mobilisé en Belgique, illustre l’intérêt d’une approche centrée sur les processus plutôt que sur les seuls résultats. 

Le livre critique aussi l’hégémonie des « données probantes » biomédicales. Il met en garde contre une approche « trop strictement quantitative », car elle risque d’occulter les savoirs locaux, de dépolitiser l’action, de gommer les éléments de contexte, et peut-être même de renforcer des inégalités. 

Les auteur.es revendiquent une épistémologie plurielle, dans laquelle les données qualitatives, les récits de vie, les connaissances communautaires et les savoirs professionnels du terrain ont la même légitimité que les essais contrôlés randomisés dans la limite de leurs usages respectifs. 

Des promesses et du répit 

Enfin, le chapitre final est résolument tourné vers l’action. Les auteurs invitent à dépasser une “science des problèmes” centrée sur le diagnostic pour adopter une science des solutions fondée sur la co‑construction, l’interdisciplinarité et une éthique de la justice et de l’équité. 

La promotion de la santé y apparaît comme une démarche intrinsèquement politique. Les auteur.es proposent de bâtir une promotion de la santé plurielle, contextualisée, démocratique, fondée sur la justice cognitive et sociale.  

Ce livre est une lecture précieuse – qui offre un moment de répit dans la frénésie des échanges et des deadlines – pour celles et ceux qui s’interrogent sur l’avenir de la santé publique et sur la manière d’agir concrètement pour réduire les inégalités sociales de santé. 

Jourdan D., Faucher C., Ivassenko V., et al., La promotion de la santé aujourd’hui, Ed. L’Harmattan, 2025.

Le CePS organise un webinaire le 14 avril prochain autour du livre.