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Numéro 331

L’alcoolisme est-il une fatalité?


«Seulement 5 à 20% des personnes présentant un problème lié à la consommation de boissons alcoolisées ont accès à une aide, qu’elle soit médicale ou non-médicale.»

Le vécu individuel et les interactions sociales au cœur des préoccupations

Une partie du refus de la personne alcoolique de voir la réalité en face, voire de l’anosognosie1, pourrait tenir au fait qu’elle n’accepte pas d’avoir perdu ses capacités de contrôle. Ce déni est renforcé de toute évidence par le regard négatif porté par l’entourage, les soignants ou la société sur la problématique alcoolique. Il est souvent couplé à une gestion difficile de ses propres émotions ainsi qu’à une difficulté accrue à percevoir les émotions chez les autres, qui peuvent renforcer la spirale délétère du patient alcoolique et le ressentiment de ses proches à son égard.

Il importe dès lors de ménager l’amour-propre de la personne alcoolique tout en lui tenant un langage clair sur la nature de son affection, mais aussi de prendre soin des liens sociaux du patient avec son entourage, la pathologie alcoolique altérant bien souvent les mécanismes physiques et psychiques qui permettent aux individus d’interagir entre eux de manière adéquate.

La gestion des émotions fait actuellement l’objet de nombreuses études en psychologie et neurosciences. Dans le domaine de l’alcoologie, il est bien établi que la consommation d’alcool est fréquemment utilisée comme réponse aux situations émotionnelles difficiles, souvent enfouies. In fine, ce qui ne se vit pas complètement et ce qui ne se dit pas, se boit, ou, pour certains, se transforme en agressivité.

Le but est d’alors évoluer vers un dire - ou penser - pour ne pas devoir boire. L’impulsivité et la difficulté à gérer les émotions doivent dès lors être considérées à la fois comme les causes et les conséquences de la problématique alcoolique, et donc faire l’objet d’une attention toute particulière dans l’accompagnement du patient.

L’importance d’explorer de nombreuses voies

Jusqu’il y a peu, le monde médical ne s’était intéressé qu’à l’alcoolisme sévère. Actuellement, on préfère définir une gradation des modes de consommations selon leurs répercussions, de la consommation normale à la dépendance sévère en passant par l’usage à risque, l’usage nocif et l’abus.

Cette classification est plus constructive en termes de prévention et permet d’agir en amont de situations bien plus graves. Philippe de Timary2, auteur chez Mardaga de ‘L’alcoolisme est-il une fatalité – Comprendre et inverser une spirale’, ne voit dès lors plus le traitement de l’alcoolisme uniquement sous l’angle de l’abstinence totale. Celle-ci ne sera prônée que pour les dépendances sévères, alors que pour les consommations à risques, d’autres stratégies peuvent être mises en place en vue de modérer la consommation.

Sensibiliser la population à ces nuances apparait donc comme essentiel mais cela va de pair avec la mise en place d’une réglementation beaucoup plus stricte sur la publicité, le marketing et la vente des boissons alcoolisées. Les modalités de soins doivent également être plus diversifiées afin d’être mieux adaptées aux différentes phases de la problématique alcoolique, en sortant notamment les patients des services de psychiatrie classiques, en élargissant l’offre de soins de première ligne, en formant mieux les soignants, en déstigmatisant l’alcoolisme et en faisant davantage confiance à la personne dépendante ainsi qu’à son entourage.

Au-delà des modèles explicatifs classiques de la pathologie alcoolique, le groupe de recherche du Professeur de Timary explore également l’impact de l’éthanol via des mécanismes qui impliquent entre autres le microbiote intestinal et les phénomènes inflammatoires qui en découlent, ce qui peut ouvrir de nouvelles perspectives en termes de traitement.

De manière générale, Philippe de Timary fait preuve d’optimisme réaliste et pense qu’un accompagnement personnalisé et multifacettes permet de surmonter les obstacles du patient dépendant, dans une approche multidisciplinaire basée sur la confiance, par des séjours entrecoupés de retours à domicile où la relation avec le patient est au coeur de l’accompagnement.

Ce que cet ouvrage vient défendre, c’est l’idée que l’alcoolisme n’est une fatalité que si l’ensemble des intervenants se laissent tomber dans la résignation.

Philippe de Timary, L’alcoolisme est-il une fatalité? – Comprendre et inverser une spirale infernale, Collection Santé en soi, Éd. Mardaga, 2016, 176 pages, 18 euros (version numérique 12,99 euros).

Santé en soi

Il s’agit d’une collection de livres compacts et concrets pour poser les grandes questions qui traversent aujourd’hui le domaine de la santé, qu’elle soit physique ou mentale. Les ouvrages sont rédigés par des praticiens qui ont à cœur de transmettre à la fois leur savoir et leurs interrogations. Et aussi leurs tentatives de réponses. Cette collection est dirigée par Karin Rondia. Pour plus d’infos: http://educationsante.be/article/sante-en-soi-une-nouvelle-collection-sante-belge/

  1. Trouble neuropsychologique qui fait qu'un patient atteint d'une maladie ou d'un handicap ne semble pas avoir conscience de sa condition.

  2. Philippe de Timary est psychiatre et professeur à l’UCL, spécialisé en alcoologie.

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