Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 361

Pour une évaluation systématique de la santé mentale des adolescents


Dans le cadre de son mémoire1 en santé publique, Selena Botsas a développé un outil et une réflexion sur l’évaluation de la santé mentale des adolescents dans les bilans de santé réalisés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle nous livre ici les résultats de son travail, les réflexions et les pistes de suggestion qui en découlent.

Les adolescents âgés de 11 à 15 ans sont nombreux à manifester des difficultés à s'adapter aux changements liés à l'adolescence. La littérature scientifique constate ces situations de détresse psychologique. Pouvoir identifier ces jeunes en détresse semble s’inscrire dans les missions de la Promotion de la Santé à l’Ecole (PSE). Pourtant, actuellement, pour aborder la santé mentale, il semblerait que peu d’outils soient mis en place par la PSE. 

Pratiques actuelles en bilans de santé PSE

En 2001, l’appellation d’Inspection Médicale Scolaire (IMS) disparait pour laisser place à la PSE2. Par ce terme, on met en évidence que la santé ne se limite pas à des aspects médicaux mais qu’elle a une influence à tous les niveaux de l’existence. Prônant une approche globale de la santé, l’objectif n’est plus seulement de conserver son état de santé mais d’essayer de l’améliorer. Cependant, force est de constater qu’en matière de santé mentale, les pratiques sont hétérogènes d’un service PSE à l’autre. En effet, pour apprécier la santé psychosociale de l’adolescent, les moyens utilisés lors des bilans de santé sont :

  • la discussion informelle entre le professionnel et le jeune ;
  • l’anamnèse médicale, document complété par les parents, susceptible de contenir des informations de l’ordre du psychosocial ;
  • le questionnaire d’habitudes de vie, en relation avec la santé, que les élèves complètent à partir de la 6ème primaire. Le décret du 13 mars 20193 ne précise pas ce que doit comprendre ce document ; dès lors, les services PSE décident de ce qu’ils y insèrent et y incluent ou non des éléments de bien-être psychosocial. De plus, tous les services PSE n’utilisent pas cet outil.

L’hétérogénéité des pratiques renvoie au fait que certains services PSE utilisent un ou plusieurs de ces moyens alors que les autres n’évaluent pas la santé psychosociale des jeunes de façon systématique. Ainsi, afin que tous les adolescents belges bénéficient de la même attention lors des bilans de santé PSE, il serait utile d’homogénéiser et de standardiser les pratiques en matière de santé mentale. Pour cette raison, l’objectif de notre recherche était la création d’un questionnaire d’autoévaluation psychosociale destiné à l’adolescent de 6ème primaire et 2ème secondaire. Ce questionnaire aurait pour but d’obtenir un aperçu général de la façon dont le jeune vit les changements liés à l’adolescence. Il n’aurait pas la prétention de diagnostiquer une pathologie psychiatrique ou une problématique psychosociale en particulier, mais il devrait pouvoir permettre au professionnel du secteur PSE  d’ouvrir le dialogue avec le jeune. L’usage conjoint du questionnaire et du dialogue aurait pour aboutissement l’identification du jeune en détresse psychologique.

Le processus de création

Afin d’aboutir à un questionnaire pertinent et adapté à la population des jeunes de la Fédération Wallonie Bruxelles, différentes phases se sont succédé. Après avoir identifié les problématiques psychosociales majoritairement présentes à l’adolescence, une recherche de littérature scientifique et internationale a été entreprise sur les outils de dépistage validés et testés chez des adolescents. Au terme de cette première phase, l’outil créé comprend 8 rubriques (incluant des éléments influençant ou influencés par la santé mentale du jeune) :

  1. les caractéristiques générales ;
  2. la santé et le mode de vie ;
  3. l’école ;
  4. la perception du corps ;
  5. l’anxiété et le stress ;
  6. la famille ;
  7. les amis ;
  8. l’expression de soi (cette rubrique laisse la possibilité à l’adolescent d’exprimer librement ce qu’il souhaite en ce qui le concerne).

La phase test a permis à des adolescents de 6ème primaire et 2ème secondaire de compléter l’outil lors des bilans de santé du Centre de Santé UCL- Service PSE de Woluwé-Saint-Lambert. Cette étape consistait en une approche quantitative ; elle a permis d’obtenir des informations sur la santé mentale des adolescents et également d’avoir leur avis sur le questionnaire.

A partir des données récoltées, l’outil a fait l’objet de modifications afin d’être présenté au deuxième groupe et ainsi de le valider grâce aux professionnels du secteur PSE. Des entretiens ont été réalisés afin d’appréhender l’expérience des professionnels du terrain : un membre d’une association de parents, deux médecins scolaires travaillant au sein de l’ONE – pôle PSE, une médecin coordinatrice d’un service PSE du Hainaut, une infirmière scolaire en Service Prévention Orientation Santé (service ayant des missions PMS et PSE).

Des données sur la santé mentale des jeunes

La 1ère phase test nous a permis d’obtenir des données quantitatives sur la santé mentale des jeunes. Une donnée prouve l’utilité d’une évaluation psychosociale de ce type : 72,6% des adolescents disent apprécier que l’on s’intéresse à leur santé mentale. Cependant, 23,1% des participants remettent en cause le moment choisi pour ce faire : celui des bilans de santé PSE. Cette phase a également permis de réaliser la fréquence de certaines problématiques psychosociales et leur impact sur la santé mentale. Les figures n°1 et n°2 présentent quelques résultats quantitatifs de notre recherche : la première témoigne de situations de mal-être évident. La deuxième relate l’absence de soutien familial et/ou amical de certains jeunes.

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Dans certains cas, la partie « expression de soi » a permis à l’adolescent d’exprimer de façon très claire son mal-être; cela démontre l’utilité d’une évaluation psychosociale et la nécessité d’apporter des pistes d’aide. 

« Je me sens vide. Il fait tout le temps noir. Et même si on a arrêté de me faire du mal, mes démons ne veulent pas me lâcher. Pourtant, je souris. Je déteste avoir l’air faible. Quand j’en parle, on me critique et me juge. Alors je ne peux pas en parler, je dois me taire pour toujours. » (paroles d’un jeune lors de l’utilisation du questionnaire)

L’hétérogénéité des pratiques lors du bilan de santé PSE

La partie qualitative du travail a permis de cerner l’hétérogénéité des pratiques en matière de santé mentale, lors du bilan de santé PSE. Bien que conscients des problématiques psychosociales fréquentes à l’adolescence, certains services PSE organisent encore leurs bilans de santé selon un modèle biomédical et accordent une moindre attention aux éléments psychosociaux de la santé. D’autres services PSE s’attardent à évaluer la santé mentale des adolescents à l’aide de différents moyens. La majeure partie des professionnels interrogés privilégie la discussion ; celle-ci nécessite et instaure un lien de confiance entre le professionnel et l’adolescent. Ceci conforte l’idée qu’un moment de dialogue entre l’adolescent et le professionnel doit être organisé, après avoir complété l’outil, afin d’offrir un lieu de parole au jeune. De cette manière, le professionnel peut lui apporter des réponses, le rassurer mais aussi lui proposer des pistes d’aide. Conscient de cette hétérogénéité des pratiques de santé mentale (qu’il justifie par une différence de moyens), l’ONE a pourtant montré peu d’intérêt à la standardisation de ces pratiques. Il justifie ce choix par le fait qu’il existe des outils à la disposition des services PSE (tels que le questionnaire d’habitudes de vie ou l’anamnèse) au sein desquels ils ont la liberté d’inclure des aspects psychosociaux. Enfin, parmi les arguments avancés pour justifier l’attention modérée des professionnels à l’égard de la santé mentale des adolescents, il y a les contraintes organisationnelles. En effet, lors du bilan de santé, un certain temps est accordé à chaque adolescent et, étant donné les éléments médicaux à évaluer en priorité, la santé mentale passe au second plan. L’organisation actuelle des bilans de santé ne permet pas aux professionnels de trouver le temps d’insérer un tel outil en plus de l’évaluation de la santé physique. On constate aussi que les professionnels sont frileux à l’idée d’évaluer la santé mentale par crainte de ne pouvoir apporter une aide appropriée dans le temps imparti et imposé par les bilans de santé. Cela explique pourquoi les professionnels souhaitaient raccourcir l’outil afin qu’il soit réalisable dans le temps imparti. 

BOTSAS1_AdobeStock_291947393.jpgLe résultat : un outil standardisé et prêt à l’emploi…

L’outil créé au terme de ce mémoire est contextualisé à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le questionnaire est adapté aux adolescents de notre région et tient compte des contraintes organisationnelles des services PSE de la Communauté française. Il est composé d’outils de dépistage validés qui ont démontré leur efficacité chez les adolescents. En outre, la standardisation via ce questionnaire serait un moyen d’asseoir le dépistage de la santé mentale et de lui permettre, au même titre que la santé physique, d’avoir une place réelle lors des bilans de santé PSE. Enfin, outre son objectif individuel d’identification du jeune en détresse psychique, le service PSE pourrait utiliser les données du questionnaire, de manière collective et anonyme, pour connaitre davantage la population qu’il a sous sa tutelle. De cette façon, le service PSE pourrait adapter ses projets de service aux problématiques mises en évidence. Dans le même ordre d’idées, ces données collectives pourraient être transmises aux autorités politiques pour qu’elles en tiennent compte dans leur gouvernance, notamment en milieu scolaire.

… Pour un dépistage systématique ? Une question de priorité

Les adolescents de 6ème primaire et 2ème secondaire rencontrent et expriment des difficultés psychosociales. Dans l’état actuel d’organisation des bilans de santé PSE, la santé mentale est partiellement mise de côté par rapport à la santé physique. Or, pour permettre une évaluation de la santé globale telle que la PSE le prétend dans ses objectifs, la médecine scolaire ne devrait-elle pas être repensée en accordant une vraie priorité à la santé mentale ? La standardisation des pratiques que propose ce travail à travers la création d’un questionnaire serait une avancée notoire en termes de promotion de la santé. Grâce à cet outil, on identifierait l’adolescent en mal-être et on lui apporterait une aide adaptée. Au même titre que la santé physique, la santé mentale représente une ressource de la vie quotidienne. Ainsi, mettre à disposition des adolescents des moyens pour l’améliorer, c’est leur donner davantage de ressources pour assumer leur vie présente et future… 

Quelques recommandations pour aller plus loin

Pour améliorer le secteur PSE quant à sa manière d’évaluer la santé de façon globale, il serait utile que :

  • les professionnels soient mieux formés et sensibilisés en matière de santé mentale des jeunes ;
  • des ressources financières et humaines soient déployées pour permettre aux professionnels d’avoir un temps raisonnable pour l’évaluation psycho-médico-sociale de la santé des adolescents ;
  • la collaboration entre les centres PMS et les services PSE soit plus aisée. 

 

Pour accéder au questionnaire d’auto-évaluation psychosociale : http://hdl.handle.net/2078.1/thesis:19803 

Pour plus d’information, n’hésitez pas à contacter directement : Selena Botsas – selena.botsas@hotmail.be

  1. Titre complet du mémoire : Standardisation des pratiques en matière de santé mentale lors des bilans de santé d’un service PSE de la Fédération Wallonie-Bruxelles : Création d’un questionnaire d’autoévaluation psychosociale destiné à l’adolescent de 6ème primaire et 2ème secondaire.

  2. Cherbonnier, A. & Kinna, F. (2002). Les services de médecine scolaire. Bruxelles santé, 28, 25-30.

  3. Moniteur Belge. (2019). Décret relatif à la promotion de la santé à l'école et dans l'enseignement supérieur hors universités. Disponible sur le site Web du Moniteur Belge : http://www.ejustice.just.fgov.be/cgi/article_body.pl?language=fr&caller=summary&pub_date=19-0417&numac=2019011882, consulté le 4 mai 2019.

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