Hésitation vaccinale, santé mentale, violences entre partenaires. Le colloque « Passer des données à l’action », organisé le 23 avril 2026 à Liège présentait une série de projets à impact. Education Santé en a sélectionné trois.
Les ressorts complexes de l’hésitation vaccinale
Dans son intervention, Marine Paridans, attachée au Département des Sciences de la Santé publique de l’Université de Liège, a attiré l’attention sur le rôle central des données probantes pour comprendre et agir sur l’hésitation vaccinale. « Ce phénomène complexe, dynamique et fortement contextuel désigne le retard dans l’acceptation ou le refus de la vaccination malgré la disponibilité des services, explique la chercheuse. Il varie selon le temps, le lieu et les vaccins, et résulte de l’interaction de multiples facteurs ».

Le cadre des facteurs comportementaux et sociaux (OMS-2022[1]) permet d’en appréhender les différentes dimensions telles que le risque de maladie perçu, la confiance dans les vaccins, les normes sociales et les recommandations des professionnels de santé. Il met en évidence que l’hésitation vaccinale, bien qu’elle ne constitue pas un indicateur parfait de la vaccination en raison de contraintes pratiques pouvant aussi intervenir, reste un déterminant clé sur lequel il est possible d’agir.
La pandémie de Covid‑19 était un moment idéal pour interroger l’hésitation vaccinale. Le développement rapide des vaccins, les incertitudes scientifiques, et la circulation massive de fake news ont créé un contexte inédit. Les politiques vaccinales et la confiance des populations étaient rudement mises à l’épreuve. Marine Paridans qui préparait sa thèse de doctorat à cette période a pu s’appuyer sur les résultats de l’étude longitudinale SARSSURV menée à l’Université de Liège entre avril 2021 et décembre 2022 auprès de 1.706 personnes (personnel et étudiant)[2]. En suivant l’intention vaccinale et les comportements effectifs chez les étudiants et le personnel universitaire, sa recherche montre une diminution progressive de l’intention et de la couverture vaccinale au fil des doses.
Ses résultats soulignent que si la majorité des participants restent cohérents avec leur intention initiale, une part non négligeable change d’avis, ce qui confirme le caractère évolutif de l’hésitation vaccinale. Elle identifie plusieurs déterminants : barrières perçues, bénéfices perçus, sentiment d’auto‑efficacité, perception de la menace, susceptibilité perçue, âge ou niveau de littératie en santé. L’infection préalable par le SARS‑CoV‑2 et la connaissance de son statut immunitaire influencent également les décisions de vaccination.
En conclusion, Marine Paridans plaide pour « repenser la vaccination en santé publique en créant : un monitoring continu de l’intention vaccinale et du comportement vaccinal et en adoptant des stratégies de santé publique contextualisées, éducatives plutôt que coercitives ». Cela nécessite aussi une articulation renforcée entre décideurs politiques, chercheurs et acteurs de terrain, ainsi qu’une implication du citoyen dans le processus[3]. « Se fonder sur les données probantes, conclut la chercheuse, est essentiel pour renforcer durablement la confiance et l’adhésion à la vaccination ».
A Charleroi : développer des micro-projets par et pour les jeunes
S’appuyer sur les données probantes de santé permet de bâtir des projets en promotion de la santé appropriés à ses publics-cibles et qui en améliore l’appropriation. L’équipe Prévention et Promotion de la Santé Mentale du CPAS de Charleroi a présenté le projet « Bâtir une communauté en santé mentale soutenante et innovante avec et pour les jeunes à Charleroi » qui a démarré en janvier et se clôturera en décembre 2027. Il concerne trois tranches d’âge : les 12-18 ans, les 19-24 ans et les 25-30 ans.

Il repose sur une approche intégrée des données probantes, combinant les trois registres : les données contextuelles, scientifiques et expérientielles. Les premières rassemblent des données épidémiologiques, sociodémographiques et issues de diagnostics sociaux locaux, ainsi que des cadres stratégiques internationaux et régionaux en santé mentale. Les données scientifiques proviennent principalement de revues de littérature et d’outils validés portant sur les déterminants de la santé mentale, les compétences psychosociales et la promotion de la santé « pour et avec » les jeunes[4]. Enfin, les données expérientielles s’appuient sur des savoirs professionnels d’une équipe agréée en promotion de la santé, sur des pratiques prometteuses et « des outils déjà utilisés et éprouvés sur le terrain », précise Delphine Burrick, coordinatrice de l’équipe porteuse du projet au CPAS de Charleroi.
Sur le plan méthodologique, le projet mise sur des approches participatives et expérientielles qui doivent favoriser l’horizontalité. Il va mettre sur pied des comités de jeunes qui seront impliqués dans la gouvernance du projet et fait appel à des professionnels de différents secteurs – santé, social, scolaire, formation, jeunesse, sport, culture – et de tous les niveaux du continuum en santé mentale.
L’équipe réalise actuellement un diagnostic participatif dans les lieux de vie fréquentés par les jeunes : école, école des devoirs, maisons de jeunes, mais vise aussi à approcher les besoins de celles et ceux qui vivent en très grande précarité, voire en rue. Le recueil des données a démarré début mars et se clôture fin juin. « Il va permettre de préciser les informations que nous avons déjà sur les besoins et ressources liés à la santé mentale en mettant en lumière les disparités locales et les différences selon les milieux dans lequel le jeune évolue, car les premiers résultats montrent que c’est un des principaux déterminants de la santé mentale » ajoute-t-elle. Un world café réunissant une trentaine de participant.es (prévu le 19 mai) complétera ce travail de terrain. L’analyse et l’interprétation auront lieu durant l’été, déboucheront sur la mise en place d’actions et orienteront les thématiques prioritaires.
Pour mener des actions communautaires de déstigmatisation, « les jeunes seront à la manœuvre, cela fonctionnera sous forme de micro-appels à projet locaux, dont les jeunes établiront eux-mêmes le cahier des charges », explique Vinciane Letont, chargée de projet, qui animera aussi des ateliers thématiques. Avec les structures partenaires, l’équipe envisage en effet de mettre en place des ateliers inspirés des programmes de renforcement des compétences psychosociales canadiens et français et d’utiliser les outils adaptés aux besoins exprimés.
Enfin, le projet comporte un volet numérique avec le développement d’une plateforme numérique collaborative. Le contenu sera défini de concert avec les participant.es pour que les outils favorisent le self-help, le soutien par les pairs et la recherche d’aide. Enfin le projet a une visée transformatrice pour que les services de santé réorientent certaines pratiques selon une approche plus promotrice de santé mentale.
Violences entre partenaires : chercher la prévalence
L’humain et le témoignage peuvent être à la source de la constitution de données probantes pour créer des actions de prévention et appuyer le plaidoyer. En 2023, l’asbl Tels Quels publie la première étude quantitative sur les violences entre partenaires intimes LGBTQIA+[5]. L’enquête découle d’une interpellation l’année précédente auprès du service social de l’asbl. « Un homme vient nous voir pour qu’on « fasse quelque chose » sur les violences entre partenaires intimes LGBTQIA+, précise l’asbl sur son site. Lui s’en est sorti, mais à quel prix ? Aucune campagne de prévention ciblée dans laquelle un homme gay aurait pu se reconnaître, des services d’aides surpris, démunis et peu adaptés pour l’accompagnement d’une personne non hétéro, et de l’homophobie aussi. Surtout. Il s’en est sorti, mais combien sont encore coincés dans une relation toxique, violente, sans avoir la force de surmonter tous ces obstacles ? »
Une enquête quantitative menée auprès de 1.101 personnes non hétérosexuelles adultes met en évidence une prévalence élevée des violences : 46,2 % des répondant.es déclarent avoir subi au moins une violence psychologique, physique ou sexuelle au cours de leur relation actuelle, ou de la dernière en date. Les violences psychologiques sont les plus fréquentes (45,5 %), suivies des violences physiques (19,6 %) et sexuelles (9,5 %). Par ailleurs, 35 % des participant.es reconnaissent avoir commis au moins un acte de violence, ce qui souligne la nécessité de penser aussi la question des auteur.ices.

Concernant la recherche d’aide, si deux tiers des personnes en parlent à quelqu’un, le recours se fait majoritairement dans la sphère privée. Seules 30 % sollicitent des professionnel.les et à peine 2 % s’adressent à la police ou à un.e avocat.e. Plus les violences sont graves, plus la probabilité d’en parler augmente. Les données indiquent de nombreux freins à l’accès à l’aide : en premier lieu, l’obligation de dévoiler son orientation ou son identité de genre dans les services et la crainte du rejet ou de la stigmatisation de la communauté.
En 2024, des entretiens individuels avec 8 « survivant·es » permettent de décortiquer les réalités individuelles derrière ces données statistiques. Les violences décrites dépassent les formes classiques et incluent des violences économiques, administratives, morales, numériques, ainsi que des violences spécifiquement liées à l’identité LGBTQIA+. Celles-ci naissent des dynamiques de prise de pouvoir et de contrôle au sein du couple, elles sont le plus souvent liées à des rapports de domination (genre, orientation sexuelle, race, classe, statut administratif, handicap, etc.). « Cela va de la menace d’outing ou de suicide, à des violences physiques », précise Lena Terrando, qui a mené l’enquête au sein du labo Metices de la faculté de philosophie et de sciences sociales de l’ULB.
Les deux recherches ont déjà abouti à la création d’un premier outil d’information : le site web cestdelaviolence.be donne des conseils pour préparer son départ, déconstruit les mythes autour de la violence conjugale et des couples queer, propose des liens vers des organisations qui peuvent aider. Et aussi d’un podcast « Quel Genre de Violence »[6], lui aussi entièrement pensé et conçu par un groupe de volontaires concerné·es. Quant au jeu de sensibilisation «la Pêche à la vulve », il inclura dans sa nouvelle version des questions sur la violence[7].
Ces données ont aussi permis d’étayer une série de recommandations pour lutter contre les rapports de pouvoir structurels, renforcer la prévention et la formation sur cette question, créer des lieux de prise en charge inclusifs, développer des campagnes représentatives et garantir l’accessibilité financière de l’aide.
[1] World Health Organization. Comprendre les facteurs comportementaux et sociaux de l’adoption des vaccins. Note de synthèse de l’OMS – mai 2022. Relevé épidémiologique hebdomadaire. 2022;20:209-24.
[2] Donneau A, Guillaume M, Bours V, Dandoy M, Darcis G, Desmecht D, Diep A, Fievez L, Garigliany M, Gillain N, et al. University population‐based prospective cohort study of SARS‐CoV‐2 infection and immunity (SARSSURV‐ULiège): A study protocol. BMJ Open. 2022;12:e055721.
[3] Paridans M, Monseur J, Donneau AF, et al. The Dynamic Relationship between the Intention and Final Decision for the COVID-19 Booster: A Study among Students and Staff at the University of Liège, Belgium. Vaccines 2022;10(9):1485.
[4] Pour la revue de la littérature sur les déterminants de la santé mentale et comportements promoteurs de bonne santé mentale (Minds), CPS (Santé Publique France), promotion de la santé pour et avec les ados et jeunes adultes (Promotion Santé Suisse) et pour les outils validés scientifiquement : «Ca se cultive» (ASPQ), ETUCARE (Promotion Santé BFC), ADAPT (ACSM), programmes CPS (EHESP).
[5] telsquels.be/les-violences-entre-partenaires-intimes
[6] Podcast : Quel genre de violence ? – Tels Quels
[7] A lire dans Education Santé “Accès aux soins : les lesbiennes se mobilisent” – mars 2026.