Mars 2026 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Dix ans après son démarrage, Go To Gyneco! poursuit sur sa lancée. Ce projet communautaire de promotion de la santé sexuelle des personnes lesbiennes, bies, pan & co a permis de créer des outils concrets pour transformer l’accès aux soins et accompagner le changement des pratiques professionnelles. Il s’élargit désormais à la santé globale et mentale.

En ce lundi soir de début février a lieu la réunion mensuelle des volontaires du projet Go To Gyneco! au centre communautaire LGBTQIA+ de Bruxelles. Dans la rue des Grands Carmes, l’ambiance est tranquille. La nuit tombe doucement et quelques touristes en profitent pour photographier le Manneken Pis esseulé. Passée la grande porte du bâtiment en occupation temporaire, la rumeur de la rue se tait.

Au fond de la cour qui dessert la maison médicale, six volontaires se retrouvent autour d’un ordre du jour plutôt chargé avec deux chargées de projet de l’association Tels Quels, qui défend les droits des personnes LGBTQIA+ par des actions d’éducation permanente. Il faut d’abord vérifier la formulation d’une carte postale sur les droits des patientes lesbiennes, bies, pans & co pour s’assurer de la clarté et de la lisibilité. Puis passer en revue tous les événements du premier semestre – 6 sont programmés rien qu’en mars, notamment la manif du 8 pour la journée des droits des femmes, assurer les distributions de carré de latex, valider la participation aux Pride (Bruxelles, Mons, et les fiertés namuroises) pour renforcer la visibilité des lesbiennes etc… La liste montre l’ampleur qu’a pris le projet Go To Gyneco! en seulement dix ans.

Trouver ensemble des solutions

Tout est parti d’une question : « Comment avoir une sexualité safe quand on est lesbienne ? » et l’envie de trouver des solutions dans le cadre d’une démarche de santé communautaire portée par des personnes concernées et deux associations : Tels Quels et O’YES (une organisation de jeunesse active en promotion de la santé sexuelle via l’éducation par les pairs – anciennement SIDA’SOS). Ensemble, elles ont posé les bases du projet Go To Gyneco!.

La prise de conscience date de 2016. Cette année-là, Tels Quels organise une soirée en non-mixité pour parler de santé sexuelle. Une fois n’est pas coutume, la soirée est réservée aux personnes lesbiennes, bies, pans & co, majoritairement des femmes. « Ça a été un déclencheur, explique Marine de Tillesse, co-fondatrice du projet. La soirée a révélé un manque de connaissances général sur les risques, les moyens de protection et le dépistage des infections sexuellement transmissibles. Il fallait pousser à consulter un gynéco ou un médecin généraliste. Mais comment s’assurer que le praticien soit safe et qu’une lesbienne y soit bien accueillie ? ».

Tels Quels décide de se rapprocher de O’YES qui déploie déjà depuis plusieurs années des bâches de sensibilisation au dépistage des IST sur les chantiers de construction dans l’espace public. Le tandem associatif sollicite ses volontaires et crée un groupe de travail pour fonctionner « par et pour la communauté ».

Le constat est unanime : beaucoup de personnes de la communauté lesbienne, bie, pan & co évitent les consultations gynécologiques, notamment parce qu’elles les pensent réservées aux enjeux de contraception ou de fertilité. Mais aussi parce que les rares études sur l’accès aux soins « montrent unanimement qu’elles ont moins recours aux soins qui s’avèrent, par ailleurs, inadaptés, en raison de l’hétéronormativité et des méconnaissances des professionnel.le.s de santé et des personnes elles-mêmes », pointait une analyse de Soralia publiée en 2018 sous le titre « Les Oubliées de la santé sexuelle ».

Un risque accru

De surcroît, « les relations sexuelles entre femmes sont souvent perçues comme moins risquées, en raison de l’invisibilité de celles-ci dans les campagnes de prévention, du sous-dépistage des IST et de la méconnaissance des spécificités des pratiques sexuelles des femmes lesbiennes par les professionnels de santé », explique Mathilde Schmidt, qui a travaillé comme chargée de projet pour O’YES sur le projet et vient de passer la main en janvier.

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Certaines IST spécifiques touchent les lesbiennes, en particulier la chlamydia

Les quelques études qui s’intéressent à la santé sexuelle des FSF (les femmes ayant des relations sexuelles avec les femmes – une dénomination utilisée dans le jargon médical) pointent pourtant un risque accru de contracter une IST. Ce qu’a pu confirmer une recherche communautaire menée en 2018 avec l’Observatoire du sida et des sexualités auprès d’un échantillon de 390 personnes : la prévalence des IST serait trois fois plus élevée chez les lesbiennes, bies et pansexuelles par rapport aux hétérosexuelles.

Dès 2017, un focus group de personnes concernées se met donc en place, amorçant une gouvernance participative. L’approche communautaire, ancrée dans l’expérience vécue vise à renforcer le pouvoir d’agir des premières concernées et à apporter à leur interlocuteur.rices leur expertise du vécu.

Le groupe de volontaires se réunit une fois par mois avec les représentants associatifs pour discuter de la direction du projet, planifier les événements, organiser des actions. « On fait tout ensemble et ce sont les ‘volo’ qui prennent les décisions en fonction de leurs envies, de ce qui émerge comme besoins du terrain et des moyens que l’on a » relate Mathilde Schmidt. « On est à fond dans l’idée de la pair-éducation et de la pair-aidance, confirme sa collègue Agathe Nguyen Huynh, qui a pris le relais comme pilote de projet chez O’YES. Tout est validé par les volontaires, y compris s’il faut changer un paragraphe sur le site internet ».

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Des volontaires présentent les outils lors du salon wallon enVIE d’amour
Crédit : Go To Gynéco!

Un recensement des professionnel·les lesbofriendly

A partir de 2018, les volontaires vont dans les soirées et festival lesbiens, bi, pan & co – « Mon cul, ta praline”, ou encore au “L-Festival” pour poser la question : « c’est qui le médecin que tu recommanderais à ta copine, où tu te dis que tu as pu parler librement si tu es à l’aise avec ta sexualité », relate Marine de Tillesse.

La démarche de bouche-à-oreille d’abord informelle, s’est ensuite structurée sous forme d’une base de données qui recense 300 professionnel·les : gynécologues, médecins généralistes, psychologues, thérapeutes, sages-femmes, kinés, sur le modèle de la plateforme trestresbonmédecin développé par l’asbl ExAequo. Puis en 2020, le site internet Go To Gyneco! est lancé avec un formulaire en ligne, qui permet de demander les coordonnées de professionnel·les de santé lesbofriendly recommandé.es par la communauté pour la communauté.

Dans le formulaire, la personne précise la spécialité dont elle a besoin et la localisation espérée (en Wallonie ou à Bruxelles). «C’est une sacrée responsabilité, il faut pas se rater ! » s’exclame Aurélie, qui a découvert le projet Go To Gynéco! pendant sa rhéto, et a rejoint le groupe de volontaires en 2021. « Je me souviens de la première demande, la personne avait un vécu très spécifique, j’ai demandé conseil en interne pour bien l’orienter, c’était chouette de voir qu’on peut avoir un impact concret », ajoute-t-elle. Lucie, elle aussi volontaire, qui a aussi tenu la boîte mail régulièrement confirme ce sentiment de satisfaction et d’utilité : « On répondait en moyenne à 20 voire 30 mails par semaine, surtout sur les parcours PMA, les IST, et ça faisait chaud au cœur de recevoir des messages de remerciements par après ».

Safer plutôt que safe

Les volontaires s’organisent pour envoyer des réponses personnalisées avec 3 ou 4 contacts pertinents. En 2025, 400 demandes de recommandations ont ainsi été traitées, un volume stable par rapport au rush de la première année. Quelques semaines après le premier échange, l’association fait le suivi et envoie une demande de feedback pour s’assurer que le ou la professionnel.le est bien safer.

« On préfère dire safer, parce qu’on n’arrivera jamais à un stade complet de safe – de sécurité – c’est un processus d’apprentissage pour les praticiens, c’est aussi lié à la relation thérapeutique. Parfois le courant passe bien, parfois pas », précise Marine de Tillesse.

Avant de l’inscrire dans la base de données, les associations contactent chaque professionnel.le, qui peut signer une convention (non-obligatoire) et recevoir des supports (des affiches, des goodies, notamment une des brochures créées par le groupe de volontaires). Des formations sont aussi accessibles aux professionnel.les de la santé et aux étudiant.es.

« Parfois on me demande comment je peux former les pro de santé alors que moi-même je n’ai pas de formation de soignante, remarque Louise. La jeune femme a fait des études d’économie et elle est volontaire chez Go To Gyneco! en parallèle de son métier dans la banque. Mais quand on intervient dans la formation des pro de la santé, on se rend compte que la plupart ne connait pas du tout l’importance de faire un accueil ‘safe’ ».

« Je trouve ça dingue qu’on ait besoin d’un projet communautaire pour informer les professionnels de santé, que ce ne soit pas inscrit dans leur cursus. Heureusement qu’on est là » dit Aurélie, qui se souvient d’être intervenue en formation à Delta en 2022, et espère que les connaissances des soignant.es se sont améliorées depuis.

Transformer l’accès aux soins

Le but de Go To Gynéco! est de s’attaquer aux racines des inégalités de santé, de mieux informer, mieux former et mieux orienter. Pour lutter contre les discriminations et améliorer les pratiques, le projet comprend une formation destinée aux professionnel·les et aux étudiant·es (du psychomédicosocial). La création s’est faite en lien avec l’association suisse Les Klamydia’s (active depuis 2008), les Français d’Enipse (Equipe nationale d’intervention en prévention et santé qui a édité une brochure en 2011 Tomber la culotte ! (rééditée en 2025), Myriam Monheim du Plan F, des gynécologues du planning familial et des médecins du CHU St Pierre.

La formation s’est construite grâce à un processus itératif, et a été réajustée au fil du temps. « Les besoins et les connaissances ont évolué depuis 2018, constate Marine de Tillesse. Les étudiants soignants ont une meilleure compréhension et une plus grande ouverture d’esprit sur le fait que la santé sexuelle d’une personne lesbienne, bie, pan & co a des spécificités ». Au cours de la formation, il est fort question du travail sur les discriminations – liées à l’hétéronormativité, principale source des inégalités de santé, mais aussi au sexisme et à la lesbo- et transphobie encore prégnantes.

L’ouverture vers la santé globale et la santé mentale

Au-delà de la santé sexuelle, les personnes lesbiennes, bies et pan ont une prévalence plus importante de développer des cancers, des troubles cardiovasculaires, de santé mentale et d’addictions. Les violences contre les personnes LGBTQIA+ sont en progression, et les besoins de santé globale — mentale comprise — augmente. Go To Gyneco! élargit sa raison d’être en gardant son ADN communautaire « par et pour ».

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Crédit : Go To Gynéco!

Sur les stands ouverts au public, les volontaires utilisent souvent le jeu de “La pêche à la vulve”, édité par Tels Quels et O’YES, qui permet de parler de prévention de manière ludique. Dans une petite piscine à boudin rose léopard flottent des petites vulves en plastique jaunes et vertes numérotées – chaque numéro se rapporte à un cas de figure ; par exemple : “Kalina hésite à prendre rendez-vous pour un frottis, car sa dernière consultation s’est mal passée : le gynécologue lui a fait des remarques sur sa sexualité avec des femmes. Que pourrais-tu lui conseiller ?” Cela permet aux participants de tester leurs connaissances et de réfléchir à des solutions.

Le jeu est en train d’être actualisé pour parler consentement, santé mentale et tenir compte des potentiels vécus traumatiques.

« Lorsque que vous tenez un stand, il est important de rester positif : de ne pas tenir un discours de peur vis-à-vis des risques, explique Marine de Tillesse le soir de la réunion des volontaires. Vous pouvez dire : tu es sexuellement active, il y a les dépistages, les vaccins, fais toi plaisir tant que ce sont des rapports consentis entre adultes ». Les chargées de projet Tels Quels proposent des techniques pour désamorcer la situation si une personne invalide le projet “ça sert à rien” ou pire si elle profère des insultes lesbophobes.

« Je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait arriver sur un stand, dit Aurélie surprise, mais c’est vrai que je suis surtout intervenue sur des événements queer », reconnaît-elle. Ces réactions – le plus souvent d’hommes jeunes cisgenre et hétéro, s’entendent le plus souvent sur des parcours Evras où le stand Go To Gyneco! est un passage obligé. Signe que le temps n’ont pas encore complètement changé.

A noter :
A partir de février 2026, l’AVIQ finance un projet biennal (2026–2027) doté de 6,7 M€ pour améliorer le bien-être et la santé mentale des jeunes LGBTQIA+ (12–30 ans) en Wallonie via des interventions communautaires innovantes et des formations inclusives, en partenariat avec O’YES, Ex Aequo, Prisme, Tels Quels et des refuges. Il vise à compenser la surexposition aux troubles de santé mentale chez les minorités sexuelles et de genre, et à créer des milieux de vie sûrs et inclusifs.

Pour aller plus loin :

– le site internet gotogyneco.be
– le projet Go To Gyneco! est mentionné dans un article de PromoSanté-MédecineGénérale
– le projet de l’association suisse Les Klamydia’s 
– le site communautaire trestresbonmedecin.be de l’ASBL belge Ex Aequo.

Références :

Stultjens E.  Les Oubliées de la santé sexuelle. Soralia, 2018.

Comité Directeur sur l’anti-discrimination, la Diversité et l’Inclusion [CDADI]. (2024). Personnes LGBTI en Europe : droit au meilleur état de santé possible et à l’accès aux soins

International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association [ILGA]. (2025). Annual Review of the Human Rights Situation of LGBTI People in Europe and Central Asia. Retrieved October 15, 2025

Zeeman, L., Sherriff, N., Browne, K., McGlynn, N., Mirandola, M., Gios, L., … & Health4LGBTI Network. (2019). A review of lesbian, gay, bisexual, trans and intersex (LGBTI) health and healthcare inequalities. European Journal of Public Health, 29(5), 974-980.