Décembre 2023 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Une poignée étudiant.es du campus Erasme ont décidé d’armer leurs camarades pour mieux accompagner et soigner les plus vulnérables. L’idée : politiser le campus et faire bouger les lignes et les pratiques grâce à l’interdisciplinarité.

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Des groupes cogitent lors de la Semaine des Exilés – DR

Au centre du campus Erasme (ULB), la faculté de médecine a longtemps dédaigné ses satellites, l’école de santé publique, de kiné et la haute école d’infirmières et d’assistantes sociales. « Comme si l’implantation centrale laissait déjà transparaître les rapports de domination qui risquent de grever notre pratique par la suite » analyse Marie Pissoort, étudiante en cinquième année de médecine. 

Mais une initiative contribue à créer du liant sur le campus depuis l’an dernier : “l’Equity Health Lab”. Ce laboratoire de l’équité en santé est un cours facultatif ouvert à dix étudiant.es de chaque discipline : médecins, kiné, ostéo, assistant.es sociales, juristes, et pour la deuxième édition aux élèves infirmier.ères, en pharmacie et en psychologie. 

 « On constatait que nos étudiants étaient bien formés sur la théorie, mais qu’ils avaient une appréhension à travailler avec les personnes les plus vulnérables », explique Céline Mahieu, professeure en santé publique de l’ULB à l’initiative du lab. L’idée initiale est de rapprocher les acteurs de la première ligne de soin des organisations œuvrant sur le terrain pour réduire le non-recours aux soins et éviter la dégradation de l’état de santé des plus démunis. 

Comment ? En favorisant les collaborations entre les disciplines dès la formation initiale et en développant les compétences pour identifier au mieux les besoins et les ressources des personnes suivies. La première promotion a ainsi choisi de travailler sur les populations exilées « qui du fait de leur parcours de migration cumulent le plus grand nombre de vulnérabilités » précise leur professeure. 

Au cours de l’année universitaire, les étudiant.es se sont retrouvé.es une fois par mois au sein du lab pour y affûter leurs connaissances sur le contexte politique migratoire belge et européen, et réfléchir aux effets de la “crise de l’accueil” et à son coût humain. 

Leurs réflexions se nourrissent de permanences ou des stages d’observation obligatoires réalisées en milieu hospitalier et associatif. Les participant.es du lab peuvent alors mettre leur expérience de prise en charge médicale, légale ou sociale des personnes exilées en perspective. 

« Dans nos études, tout tourne autour du biomédical, on nous parle trop peu de social, de psychologie ou de santé publique, si bien qu’on est très peu connectés à la réalité sociale, or ces préoccupations nous aideraient à construire notre identité de professionnel ! s’exclame Marie Pissoort. Grâce à l’EHL, certains d’entre nous étaient déjà sensibilisés, d’autres ont constaté l’étendue des inégalités sociales de santé ». 

Obstacles aux soins 

Dans les services d’urgence et d’infectiologie de l’hôpital Saint-Pierre, notamment, ces jeunes médecins découvrent des incohérences majeures. Ils se heurtent d’abord à la difficulté de soigner des maladies qu’ils pensaient disparues, comme la gale, la diphtérie, la tuberculose. « Ce sont des pathologies que l’on sait soigner, qui sont liées au parcours migratoire ou à la précarité, à la vie à la rue, en squat, en tente, analyse Santiago Kadeyan issu de la même promotion que sa camarade. Mais pour la gale par exemple, le traitement médical sera efficace seulement si la personne a un logement décent, peut se laver et dormir dans des draps propres, on doit donc l’hospitaliser, mais comme on manque de lits… le service social se débat pour trouver des solutions d’attente ».  

Sur le terrain, les étudiant.es perçoivent concrètement les obstacles administratifs ou bureaucratiques qui pèsent sur l’accès au soin et leur effet exponentiel. Selon le service de santé mentale de Médecins sans frontières (MSF) la proportion de demandeur·euses d’asile dont le droit à l’accueil n’est pas respecté, est passé de 5% à 84% entre mars 2022 et mars 2023. A cause de leur statut de demandeurs d’asile, de nombreuses personnes tardent à bénéficier de l’Aide Médicale d’Urgence. « Pour des personnes souffrant de diabète ou porteuses du VIH, tout retard d’AMU est alarmant, et quand les politiques font le choix de refuser l’asile pour les hommes seuls1, on les récupère aux urgences, et c’est toute la première ligne de la santé et du social qui écope les effets de ces décisions politiques », regrette le jeune homme. 

Très vite apparaît la nécessité de créer de nouveaux principes de collaboration pour resserrer les mailles du filet autour de ces patients qui ont tendance à être invisibilisés. Ensemble, des élèves juristes ont étudié des dossiers de demande de protection internationale, nourri par les observations des élèves soignants qui se sont formés à l’examen médical et psychologique approfondi et au protocole de rédaction des constats, de torture notamment. « On ne se rend pas toujours compte de tout ce que certains patients ont traversé, qu’ils soient exilés ou non », décrit Sarah Caron, elle-aussi étudiante en 5ème année de médecine qui a participé à l’Equity Health Lab et est par ailleurs engagée dans une association de lutte contre le sans-abrisme depuis plusieurs années. 

Ces collaborations permettent aussi de remédier aux difficultés que pose encore trop souvent « le statut dominant du médecin dans la hiérarchie des soignants » estime Marie Pissoort, qui a pu noter que certains praticiens méconnaissent le rôle crucial des services sociaux, qui sont submergés de demandes et empêchés par les délais de traitement de l’administration. 

La mobilisation, remède au sentiment d’impuissance 

Cette réalité percute de plein fouet la responsabilité des futurs professionnel.les. « On se sent abandonnés par les pouvoirs publics » dit Santiago Kadayan. Pour conjurer le sentiment d’impuissance, il a proposé de ruer dans les brancards en organisant une semaine consacrée aux personnes exilées. L’objectif : politiser le campus Erasme. 

Malgré les examens de fin d’année et les congés d’été, Marie, Sarah et Santiago ont retroussé leurs manches pour que leur expérience au sein de l’EHL profite au plus grand nombre. La bourse Hessel, financée par l’ULB Engagée, leur a permis d’organiser une série d’événements. « La semaine des exilé.es », qui s’est déroulée fin septembre sur le campus Erasme, a réuni une centaine de participant.es et de nombreux professionnels de terrain. 

« Je me suis fait hameçonner à l’entrée de l’amphi le jour du lancement, c’est bien la première fois que les inégalités sociales de santé sont mentionnées au cours de mon cursus ! » raconte Ijahl Bazin, étudiant en master 2 d’ostéopathie, qui a depuis rejoint la deuxième édition de l’EHL, lancée fin octobre. 

« En ostéo, on nous parle beaucoup interdisciplinarité car on est confronté à des somatisations. Mais l’interdisciplinaire c’est théorique, il faut le mettre en pratique et créer une communauté de culture dès les études. Avec l’EHL, on sait qu’on pourra compter les uns sur les autres dès qu’on commencera à travailler », explique l’étudiant.  

Un atelier “live Lab” organisé par la Croix Rouge l’a particulièrement marqué. Scindés en petit groupe de six, des étudiants d’horizon et de disciplines différents ont planché sur le parcours de vie et les besoins d’une personne migrante. « Nous sommes allés très loin, car la somme des points de vue permet une approche tellement plus juste, globale et efficace ! » s’enthousiasme-t-il, au point qu’il a proposé l’idée de mettre en place des Travaux de Fin d’Etudes interdisciplinaires entre les différentes écoles en s’inspirant des projets Tri-axe de Polytechnique et de la Cambre. 

Les présentations ont attiré un grand nombre d’étudiant.es en médecine, mais aussi des future infirmier.ères, assistant.es sociaux, juristes. Le dernier débat était consacré aux aspects politiques de la “crise” de l’accueil avec deux députés : Nabil Boukili, du Parti des Travailleurs de Belgique (PTB) et Marie Lecocq, députée & co-présidente Régionale Ecolo, très critiques sur la situation de blocage actuelle.  

« Cette semaine a été primordiale, les étudiants se sont vraiment approprié la problématique. On avait un noyau dur de quelques étudiants, et ils ont réussi à catalyser autour d’eux une vingtaine de convaincus. Le premier lab fait des petits ! » se réjouit Céline Mahieu. Si la semaine des exilés est le premier spin-off à se concrétiser, une myriade de projets étudiants est en germe. Le plus pressé vise à créer un lieu de rencontres informel et pluridisciplinaire sur le campus pour organiser des projections, des débats ou des expositions. Une association des “alumni” du lab, ouvert à toutes les personnes qui souhaitent s’impliquer sur la problématique, devrait aussi voir le jour. Les étudiant.es discutent de la possibilité académique de faire des stages dans des ASBL ou dans l’aide humanitaire qui seraient reconnus dans leur cursus. Enfin, un groupe de travail va rédiger des grandes fiches d’information sur l’AMU et les placarder dans tous leurs lieux de stage. 

« On a tous un même objectif, conclue Marie Pissoort. On travaille ensemble pour casser les codes. On est boostés à bloc ». 

Aller plus loin 

  • Pour contacter les alumni de l’Equity Health Lab ou s’impliquer dans la formation, les cours, stages et travaux de recherche – écrire à semaine.exil@ulb.be 
  • Page LinkedIn de l’Equity Health Lab 
  • Page Facebook de la semaine des Exilé.es 
  • Campagne du Samu Social : Sans papiers, sans droits, sans abri 
  • Pour les intervenants sociaux : un guide pour l’accompagnement psychosocial des personnes exilées, développé par l’association The Ink Link pour les ministères français de l’Intérieur et des Outre-Mer, et en partenariat avec la mission Reloref de France terre d’asile