Décembre 2025 Par Camille GUIHENEUF Non classé

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L’activité physique sur prescription se développe en Belgique et se structure progressivement. Qu’en est-il chez nos voisins français ? Claire Perrin, sociologue du sport et de la santé, Professeure à l’université Lyon 11 intervenait le 13 mars dernier à la faculté de santé publique de l’UCLouvain. Cette rencontre a été l’occasion de s’entretenir sur l’opérationnalisation de l’Activité Physique Adaptée (APA) en France, et de découvrir un ensemble de pratiques inspirantes pour le secteur de la promotion de la santé. 

Cet article est le deuxième d’une série d’entretiens menés par le RESO, le service universitaire de promotion de la santé de la faculté de santé publique de l’UCLouvain. Il fait suite à l’intervention de Claire Perrin dans le cadre du cours Comportements et Compétences de santé qui s’adresse aux étudiants désireux d’approfondir leur connaissance des dimensions relationnelle, pédagogique et éthique de la santé aux côtés d’acteurs du terrain.

Camille Guiheneuf : Comment l’offre et la formation en APA se sont-elles développées en France ? 

Claire Perrin : L’APA est née au Québec dans les années 1970 de la rencontre d’universitaires francophones, dont le professeur belge Jean-Claude De Potter, docteur en Éducation Physique (aujourd’hui Sciences de la Motricité). L’objectif était de rendre la pratique physique ou sportive accessible aux personnes privées de cette possibilité en raison d’un handicap ou d’une maladie. 

Les premières formations universitaires se sont développées en France dans les années 1980 et ont soutenu une professionnalisation des étudiants dans les secteurs du handicap et de la santé. Leur activité s’est initialement développée en dehors de toute prescription médicale, dans les établissements qui accueillent des personnes en situation de handicap, dans les établissements médicaux, dans des associations sportives spécialisées (handisport, sport adapté). Dans le secteur médical, elle peut faire aujourd’hui l’objet d’une prescription du médecin.  

Elle est dispensée par des professionnels du sport formés par la filière universitaire Activité Physique Adaptée et Santé (APA-S) en STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives). Après une première année commune à l’ensemble des licences STAPS, les étudiants peuvent choisir de se spécialiser en APA-S et obtenir une licence (équivalent du bachelier en Belgique), voire un Master. Le niveau licence permet d’intervenir auprès des publics vivant avec une maladie chronique, affectés par l’avancée en âge ou en situation de handicap – ces prérogatives étant fixées par la loi depuis 2004 – et le niveau master atteste de compétences de coordination en APA-S.  

La formation permet d’acquérir des savoirs sur les pathologies et les déficiences, leur prise en charge et leur accompagnement en APA, sur les bénéfices et les risques de l’activité physique, et des compétences en enseignement et développement de l’autonomie dans un cadre éthique et des compétences en évaluation. Elle permet aussi de développer une approche qui prend en compte les inégalités sociales de santé, l’engagement des personnes dans une transformation de leurs habitudes de vie, l’empowerment, etc.  Donc les enseignants en APA (EAPA) ont une formation théorique assez longue, avec beaucoup de stages et ils savent encadrer des activités physiques individuellement ou en groupe. Leur diagnostic n’est pas centré sur l’activité physique et le sport, mais sur les personnes, leurs besoins, leurs attentes et leurs ressources bio-psycho-sociales et environnementales.   

Chronologie du développement de l’APA en France  

En 2008, les professionnels de l’APA ont décidé de prendre une part active dans la professionnalisation de leur activité en créant la Société Française des Professionnels en Activité Physique Adaptée. Cette organisation leur a permis de prendre leur place quand, en 2012, un premier Plan national (Plan Sport, Santé, Bien-être), entièrement dédié à l’activité physique, a vu le jour. En 2016, l’article 144 a été introduit dans la loi sur la modernisation du système de santé. Cet article incite les médecins à prescrire de l’APA aux patients en affection de longue durée (ALD). En visant la catégorie administrative de l’ALD qui donne accès à un remboursement intégral des soins des patients concernés, la loi visait à terme d’inclure le remboursement, ce qui n’est toujours pas obtenu, excepté dans le cadre de financements dérogatoires (article 51).  
Ce cadre législatif a été renforcé par la loi de démocratisation du sport en 2022. Enfin, la Stratégie Nationale Sport-Santé (2019-2024) avait fixé l’objectif de développer 500 maisons Sport-Santé pour 2024, année d’accueil des Jeux Olympiques à Paris. L’ensemble de ces outils législatifs définissent une structure au déploiement de l’APA en France. 

Repère :  Les Maisons Sport-Santé 

Les maisons Sport-Santé offrent, à toute personne intéressée, la possibilité d’être accompagnée par des professionnels de la santé et du sport. Regroupées au sein d’un réseau et identifiées sur l’ensemble du territoire français, les maisons Sport-Santé se déclinent sous diverses formes : collectivités locales, centres hospitaliers, associations sportives, établissements publics, plateformes numériques, et structures mobiles. 

sports.gouv.fr/les-maisons-sport-sante-un-outil-d-egalite-des-chances-et-d-acces-au-droit-de-la-sante-par-le-sport

athlete with disability speaking to coach

Un réel enjeu semble se dessiner à propos de l’intersectorialité concernant le sport et la santé. Comment la collaboration entre ces secteurs s’opérationnalise-t-elle ? 

Un des principes des maisons Sport-Santé est de faire collaborer des professionnels de la santé, des EAPA et des éducateurs sportifs dans un même réseau. Ce type de structure est important, car malgré les textes de loi, les médecins étaient en difficulté pour savoir vers qui orienter les patients et avaient donc tendance à peu prescrire de l’APA. Il y avait une confusion entre les éducateurs sportifs (niveau de qualification 5 pour une intervention auprès d’un public ordinaire) et les EAPA (niveau de qualification 6 ou 7, avec des compétences d’adaptation aux publics fragiles, vulnérables et/ou en situation de handicap. De récents travaux sociologiques (Perrier & Perrin, 2025) ont mis en évidence l’importance du rôle « d’entrepreneur frontière » joué par les EAPA coordinateurs, mais aussi par les EAPA et les infirmières Asalée². Ils sont des acteurs charnières dans les parcours de soins et de santé, en étant à la fois des professionnels du sport et de la santé, capables de se relier aux acteurs de ces deux mondes professionnels.  

Un des enjeux est de rendre possibles des parcours en APA qui commencent dans des structures de soins, se poursuivent dans des maisons Sport-Santé, pour ensuite orienter les patients vers des dispositifs de droit commun, quand cela est possible. Actuellement, nous sommes dans une étape de transition pour que ce parcours fonctionne vraiment. Il s’agit donc de mobiliser les bonnes compétences professionnelles à chaque étape du parcours, au service du développement de l’autonomie du patient dans le cadre de réseaux qui offrent un accompagnement adapté pour que la pratique physique perdure. S’ils n’en bénéficient pas, et si les professionnels impliqués – qu’ils soient issus du secteur de la santé ou du sport – n’ont pas suffisamment conscience de la plus-value du rôle de chacun, il est à craindre que ce type de parcours en APA ne fonctionne pas.  

group of elderly senior people practicing tai chi class in age c

Par ailleurs, il faut être vigilant à ne pas déprofessionnaliser ceux qui ont des compétences spécifiques, ce qui serait contre-productif. Quand la coordination est par exemple confiée à des professionnels qui n’ont pas suffisamment connaissance des problématiques de réengagement dans l’activité physique, de gestion du ratio coût/bénéfice et qui sont éloignés des pratiques d’enseignement, on constate que les interventions tendent à se résumer à une mise en exercice des personnes sans développement de capabilités et sans visée d’émancipation. 

Comment une approche par le territoire a-t-elle été réfléchie pour assurer la disponibilité et la proximité de professionnels qualifiés, ainsi que d’infrastructures adaptées ? 

Les incitations de l’État ont pris appui sur des innovations du terrain. Par exemple celles des réseaux de diabète, puis des réseaux de santé qui ont intégré l’APA dans les parcours de soins, comme je l’ai étudié. La ville de Strasbourg a proposé le Sport Santé sur ordonnance, modèle qui a été essaimé dans le cadre du réseau « Villes-Santé » de l’OMS (Dizin E., 2024). Des acteurs comme les mutuelles se sont révélés forces de propositions, certaines allant jusqu’à proposer 500€ par an pour financer la pratique en APA des adhérents vivant avec une maladie chronique. Mais, dans le cadre de ces initiatives, on constate des inégalités territoriales importantes. Dans les villes universitaires, on retrouve davantage de professionnels qualifiés en APA et de stagiaires. Tandis que dans les milieux ruraux, il y a moins d’offres. L’action publique mobilise des acteurs dont les compétences sont disparates pour couvrir l’ensemble du territoire.  

En France, l’État a décidé du développement du Sport-Santé dans les territoires, en revanche il ne l’impose pas, ni ne le contrôle directement. Il utilise des instruments pour que des initiatives se produisent comme un cahier des charges pour l’obtention d’un label Sport-Santé, sur fond de promesse diffuse d’augmentation du nombre d’adhérents dans les clubs. Des financements ont par ailleurs été attribués aux dispositifs reconnus Maison Sport Santé. 

Dans un article co-écrit avec Jean-Christophe Mino en 2019, vous posiez la question : Comment une pratique physique initiée dans un parcours de soins peut-elle trouver une place dans un parcours de vie avec une maladie chronique ? Est-ce que vous avez de nouveaux éléments de réponse à nous proposer ? 

C.P. : Quand un patient âgé, malade ou fragilisé commence l’APA dans une structure de soins, il prend confiance dans un cadre particulier.  Dès qu’il sort de l’hôpital et qu’il doit aller vers une maison Sport-Santé, la démarche se complique, d’autant plus s’il n’a pas de culture sportive dans son histoire de vie. Ce n’est pas une démarche facile, cela demande de se déplacer, d’aller dans un environnement inconnu. Il y a quand même beaucoup de personnes qui abandonnent. Il paraît important de renforcer encore la coordination entre le monde du soin, les organisations intermédiaires (maisons Sport Santé, associations de patients, enseignant en APA libéral) et le mouvement sportif. Il faut s’appuyer sur les entrepreneurs frontières qui apparaissent dans l’étude (Perrier, Perrin, 2025). 

Ce qui est également important c’est de créer des communautés qui regroupent des personnes qui vivent les mêmes expériences pour qu’elles puissent se retrouver, s’entraider, faire des covoiturages, etc. Le but n’est pas uniquement d’augmenter l’activité physique et de limiter la sédentarité. C’est aussi de réfléchir sur la manière de se faire plaisir, de se retrouver à plusieurs pour s’entraider, partager des pratiques. Je pense que pour inciter les personnes à entrer en mouvement, il faut favoriser la pair-aidance et la pair-émulation.  

La prescription d’APA ne fait pas tout. Elle doit arriver au bon moment et permettre aux patients d’avoir le choix, de pouvoir décider et de s’emparer de cette décision. Et puis l’éducation suppose l’émancipation en encourageant l’exploration des sensations, leur partage et le questionnement du rapport à l’effort. Bien sûr, tout le monde n’a pas le même niveau d’autonomie, et quand nous tombons malades, l’autonomie est souvent réduite. Il y a donc des moments, dans les parcours de soins, où le soutien devient très important. En outre, il est important de permettre aux patients de décider, de se projeter et de devenir un interlocuteur à part entière.  

Avez-vous un message pour le secteur de la promotion de la santé ? 

Les activités physiques correspondent à des pratiques sociales qui ont un sens pour les personnes. Il faut se méfier d’une approche qui travaillerait uniquement sur la quantification ou l’intensité. Par exemple, si je viens à un cours de sport et que j’essaye d’exécuter ce qu’on me dit, je risque de ne pas avoir une sensation de bien-être. Je vais peut-être être stressée, être préoccupée de savoir ce que les autres vont penser de moi ou si ce que je fais, je le fais bien ou mal… Une intervention adaptée doit permettre d’aller vers l’émancipation des personnes. Il ne s’agit pas de les accrocher encore plus à leur téléphone et de les rendre dépendantes du nombre de pas qu’elles font. La pratique physique, sportive ou artistique ne se décrète pas : elle se construit, se partage et suppose à la fois des compétences techniques et le développement du plaisir de pratiquer. 

1 Claire Perrin est responsable pédagogique du master intitulé Intervention, Gestion et Évaluation en Activité Physique Adaptée et Santé et également présidente de l’institut ReCAPPS (Recherche Collaborative sur l’Activité Physique et la Promotion de la Santé). Ses principales thématiques de recherche sont la vulnérabilité et les innovations sociales, avec une attention particulière à l’activité physique et à la santé. 

2 « Asalée » signifie Action de Santé Libérale en Équipe. C’est un dispositif qui vise l’amélioration de la prise en charge des pathologies chroniques en se structurant à partir d’une étroite collaboration avec les médecins généralistes. 

Pour aller plus loin 

Perrier C. et Perrin C. (2025). Mailler les réseaux sport-santé, Rapport pour le ministère des Sports, Pôle Ressources National Sport-Santé.

Activité physique adaptée : promouvoir la santé des populations. (2022). La santé en action, 462.

Gasparini, W. et Knobé, S. (dir.). (2022). Le sport-santé. De l’action publique aux acteurs sociaux. Staps, 138(4), 141-144.

Perrin, C., Perrier, C. et Issanchou, D. (dir.) (2022). Bouger Pour la Santé ! Analyses sociologiques d’une injonction contemporaine. Presses universitaires de Grenoble.
 
Perrin, C. et Mino, J.C. (2019). Activité physique adaptée et enjeux normatifs dans les trajectoires de maladie chronique aux points de rencontre des approches interactionnistes et de la philosophie de Georges CanguilhemCorps, 17(1), 103-112.