Décembre 2025 Par Julie KINET Raphaël GILLES Non classé

L’équipe d’ESPRIst-ULiège a créé le jeu Wagyl en 2023 pour faire vivre l’approche One Health de manière concrète dans les pratiques de promotion de la santé et dans le secteur de l’éducation relative à l’environnement. Sa conception s’est nourrie des nombreux questionnements que soulève la mise en pratique du One Health. 

Le plateau de jeu Wagyl créé par l'ULiège
Le plateau de jeu Wagyl conçu pour s’approprier le concept « One Health » par l’ULiège – Copyright ESPRIsT ULiège

Depuis 2004 et l’identification des « Principes de Manhattan », le concept One Health  (Une seule Santé) s’est progressivement imposé comme un terme de référence dans le champ de la santé pour souligner l’interdépendance entre santés humaine, animale et environnementale. 

Cependant, il n’est pas évident de faire vivre cette approche en dehors des déclarations d’intentions et du monde de la recherche scientifique. Comment la rendre opérationnelle et concrète, notamment dans les pratiques de promotion de la santé ? 

En 2023, l’équipe d’ESPRIst-ULiège, qui pratique la ludopédagogie de longue date1, a créé le serious game Wagyl autour du concept de OneHealth. Le projet s’est inscrit dans le cadre d’un appel à projets du SPW Environnement, financé par le Plan de relance de la Wallonie.  

Le Wagyl, un drôle de nom aux sonorités wallonnes, fait en réalité référence à une figure de la mythologie aborigène d’Australie. C’est le nom d’un serpent arc-en-ciel, gardien des eaux, à l’origine des rivières et des sources. Il symbolise le lien vital entre le ciel, la terre et les êtres vivants. 

Au bout d’une année de testing auprès de publics internes et externes, puis d’adaptations, Wagyl est allé à la rencontre d’un large éventail de publics : étudiant·es, professionnel·les de santé, écologues, animateur·rices en éducation à l’environnement, chercheur·ses, membres d’administrations publiques et de cabinet ministériel. En 2025, le SPW Environnement a prolongé son soutien, afin de permettre à Wagyl d’approcher des étudiant·es du supérieur, et d’organiser plusieurs formations à destination de professionnel·les de tous horizons, dans une dynamique d’appropriation et de diffusion du concept One Health. 

Un laboratoire de coopération 

Autour d’un plateau représentant un territoire où s’entrelacent les trois santés, les participantes et participants sont invités à incarner différents métiers (chercheur, vétérinaire, élu local, enseignant, influenceur, agriculteur,… ). Sous forme de jeu de rôle, les joueurs réagissent à des cartes « actualité » en imaginant des actions à mener. Chacun situe son action sur l’une ou l’autre des santés et en explicite les raisons. Au fil du jeu, ces actions se croisent, s’ajustent, se renforcent, favorisant la collaboration entre participants et métiers incarnés. Grâce à cette mécanique, Wagyl devient un laboratoire du dialogue intersectoriel. Il ne cherche pas à convaincre mais à révéler les conditions, parfois fragiles, souvent fécondes, de la coopération.  

Se décentrer 

Jouer avec Wagyl, c’est avant tout se déplacer, se décentrer. En endossant un rôle familier ou non, chacun s’aventure sur un terrain étranger et tente de ressentir, de percevoir, de penser à partir d’un autre point de vue. Il ne s’agit pas de reproduire fidèlement la réalité, mais de la rejouer, de la questionner autrement. Le point de départ n’est jamais neutre : Wagyl s’appuie sur les représentations, les savoirs et les expériences propres à chaque participant. C’est à partir de cette matière intime que se construit la réflexion collective. Le jeu de rôle devient alors un moyen d’encapacitation, une manière d’habiter une autre posture et d’imaginer la coopération telle qu’on aimerait la vivre. 

La mécanique encourage la collaboration entre métiers : aucune action n’est pleinement efficace sans l’appui d’autres secteurs, d’autres savoirs. Mais cette dynamique ne conduit pas toujours au consensus. Certains joueurs peuvent questionner ou remettre en cause la logique de collaboration. Une approche One Health n’est pas affaire d’unité de pensée, mais de dialogue entre des visions parfois contradictoires. 

Dès lors, une question s’invite en filigrane : comment coopérer quand les points de vue divergent ? Le dialogue devient ici la condition du mouvement et le désaccord, une ressource. Le décloisonnement qu’encourage une démarche One Health n’efface pas les divergences ; il les rend utiles. Penser systémique, c’est accepter ces ‘frottements’ et s’y engager avec curiosité. 

Le territoire comme ancrage 

Le jeu se déroule sur un territoire imaginaire, véritable fil conducteur de la partie. 
Cette notion est essentielle : elle oblige à penser les interactions entre acteurs et à les situer dans un espace commun et partagé. Les discussions s’enracinent toujours dans un lieu précis : un quartier, une école, un hôpital, une ZAD, un jardin. Chaque partie fait émerger son propre territoire, façonné par les échanges et les imaginaires des joueurs. Les paroles recueillies témoignent de la diversité des manières d’habiter ce territoire One Health. 
 

Pour les uns, il devient un lieu d’engagement : « Une approche One Health nécessite un effort de militance ». Pour d’autres, ce territoire relie des univers qui ne se parlent pas toujours : « Une approche One Health demande d’apprivoiser le langage de l’autre ». Pour des médecins généralistes, il constitue avant tout un levier d’action contre les inégalités sociales de santé : « C’est sur un territoire que se tissent les liens d’appartenance et de confiance ». Les écologues et les animateur·rices en éducation à l’environnement, eux, ont pu évoquer un territoire plus large, pensé à l’échelle des écosystèmes, où la prévention devient centrale. « Penser le territoire, c’est apprendre à agir en amont plutôt qu’à réagir dans l’urgence ». 

 Comprendre le territoire, c’est accepter qu’il soit traversé d’ambiguïtés. Le jeu ne les évite pas : il les fait émerger. 

 Penser avec les tensions 

Les propos recueillis au fil des sessions sont multiples et parfois contradictoires : ils témoignent des tensions qui traversent la démarche. Sous ses airs ludiques, Wagyl ne les gomme pas. Au contraire, il les expose. Lors d’une partie, une carte « ratons-laveurs » s’invite sur le plateau. L’actualité évoque la présence croissante de ces animaux sur le territoire : faut-il les protéger ou les éliminer ? Autour de la table, les échanges s’animent, chacun tentant de saisir ce que cette question dit, au fond, de notre rapport au vivant. 

Les voix se croisent : « Le One Health n’est-il pas une utopie ? », « Et quand on ne se sent pas légitime pour l’appliquer, que faire ? », « Tout cela dépend aussi de l’action politique ». Le jeu n’apporte pas de réponses toutes faites mais rend visibles les contradictions : entre prévention et réparation, care et contrôle, anthropocentrisme et écocentrisme. Car Wagyl n’impose pas un modèle : il ouvre un espace de pensée partagée. Penser One Health, c’est peut-être cela : apprendre à coexister dans la complexité. 

 Debrief et retour collectif 

Une fois la partie terminée, vient le temps du retour collectif. Les participants sont invités à mettre des mots sur ce qui s’est joué sur le plateau : coopération, prévention, systémique, interdisciplinarité… autant de notions issues de la définition officielle du One Health, revisitées à la lumière de l’expérience vécue. Ce moment de mise en commun relie la pratique au concept, le jeu à la réflexion, le terrain aux théories. 

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Le jeu a été pré-testé à de nombreuses reprises et sert de base ludique pour la formation des professionel.les au concept « One Health » – Copyright ESPRIsT ULiège

Mais la partie ne s’arrête pas là. Au-delà du jeu, Wagyl peut devenir un outil pour celles et ceux qui souhaitent prolonger cette réflexion : pour ouvrir une discussion interdisciplinaire, penser un projet, préparer une action locale ou interroger sa propre posture professionnelle ou citoyenne. Selon le contexte, il devient un support de formation, un facilitateur de dialogue ou un point de départ pour imaginer de nouvelles coopérations. 

Actuellement, dans le cadre d’un appel à projets de l’ARES, Wagyl est utilisé pour accompagner la construction participative d’un plan d’action “Développement durable” au sein d’un établissement d’enseignement pour adultes. Ancrée dans une démarche collective, cette utilisation montre comment le jeu peut aider une institution à formuler ses priorités, à renforcer le travail collaboratif et à intégrer la réflexion One Health dans des dynamiques très concrètes de transition. 

Un outil libre et évolutif 

Wagyl est disponible gratuitement en ligne : le kit complet peut être téléchargé sur wagyl.be. Il contient le jeu, un guide d’animation, un lexique offrant des repères théoriques, une mindmap et des pistes d’analyse pour entamer ou prolonger la réflexion.

Une version physique est également accessible en prêt auprès d’ESPRIst – ULiège, du réseau IDée et des CLPS.