Janvier 2026 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Quatre ans après son lancement, les relais communautaires du projet FABSS poursuivent leurs actions de promotion de la santé sexuelle auprès des publics issus de la migration. 

« On doit encore se battre pour dire qu’on peut parler de santé sexuelle avec les hommes et les femmes issues de la migration », explique Emilie Gérard, chargée du projet FABSS « femmes actrices de leur bien-être et de leur santé sexuelle » à la Plateforme Prévention Sida.  

En 2022, la plateforme et ses partenaires lançaient ce projet de santé communautaire sous l’acronyme FABSS « parce qu’il sonne comme fabuleux », dit-elle. Il semble porter chance à ce projet devenu un véritable laboratoire d’innovation sociale pour la santé sexuelle des femmes exilées. 

Parler de plaisir et de bien-être sexuel 

« On aborde généralement la santé sexuelle des femmes exilées sous l’angle des mutilations génitales, des grossesses non-désirées, des violences ou du VIH, regrette Assanatou Doucouré, présidente de l’association des femmes maliennes de Belgique (Muso Yiriwaton). Avec FABSS, on choisit l’angle du désir, du plaisir, ça a de l’écho et ça amène à questionner les rôles dans lesquels les personnes se sentent parfois enfermées ». 

Dans sa définition, l’OMS précise que la promotion de la santé sexuelle implique une approche positive de la sexualité à la fois médicale (prévention, dépistage, traitement) et psycho-sociale (bien-être, plaisir, consentement). 

C’est dans cet esprit qu’est né le projet FABSS pour trois raisons principales : remédier à l’invisibilité des femmes issues de la migration dans les activités d’outreach, répondre aux besoins en connaissances des professionnels et résoudre la question récurrente d’un soi-disant tabou sur le sujet de la sexualité dans les publics issus de la migration. Ouvert aux femmes afro-latino-carribéennes, le projet vit surtout auprès des femmes issues d’Afrique subsaharienne (Lire l’article FABSS : femmes actrices de leur bien-être et de leur santé sexuelle paru dans Education Santé en octobre 2022). 

La plateforme a d’abord interrogé les femmes exilées sur leur vie sexuelle, reproductive et relationnelleDes ateliers ont permis aux femmes concernées d’exprimer leurs besoins et leurs avis, notamment sur la nécessité d’améliorer l’accueil, l’accompagnement et l’offre de soins dans les services de santé sexuelle (planning familiaux, associations de prévention,…). 

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En 2022, le diagnostic communautaire constate que les interventions autour de la santé sexuelle pour les femmes migrantes qui avaient lieu dans les Centres Fédasil sont « trop saucissonnées ». Traditionnellement, le GAMS intervient sur les MGF, le planning sur l’IVG, la Plateforme Prévention Sida sur le VIH et les IST. Sauf que les interventions ne permettent « pas d’échanger véritablement », décrit Emilie Gérard qui constate à l’époque « un clash entre l’expertise des sujets et l’expertise du public ». 

Celle-ci cherche alors à informer les femmes migrantes sur la PrEP, une technologie révolutionnaire qui permet à une personne séronégative qui a un contact avec le VIH de ne pas contracter le sida. « Dans certaines situations, le préservatif suppose une négociation permanente, la PrEP déplace la logique, elle permet à la personne séronégative de prendre la main sur sa protection », explique Emilie Gérard, qui est aussi responsable de la cellule appui (évaluation des besoins) et référente PrEP pour les communautés issues de la migration. 

Mise sur le marché en 2017, la PrEP restait méconnue. Or dans la lutte contre le VIH/Sida, les femmes issues d’Afrique subsaharienne sont une population-clé, mais elles sont absentes des dispositifs et du militantisme car elles sont à l’intersection de plusieurs facteurs de discriminations en tant que : femme, migrante et noire. 

Compenser les rendez-vous manqués 

FABSS vient compenser les « rendez-vous manqués », comme le dit Jeanne Dupuis, chargée de missions en Promotion de la Santé chez Cultures & Santé, lors d’une journée dédiée aux questions de santé et d’exil en octobre dernier. « Les professionnels attendent que les femmes fassent le premier pas pour parler de sexualité, au sens médical ou psychosocial, tandis que les femmes attendent que ce soit le professionnel parce qu’elles estiment qu’il va savoir cadrer son sujet ». A cette incompréhension mutuelle s’ajoute le manque d’informations accessibles, par manque de traduction, d’interprétation, de médiation, ou par défaut d’adaptation, « les informations sont trop normatives ou culturo-centrées », précise-t-elle. 

« On relève aussi un manque de formation des professionnels pour accompagner le public spécifique des femmes exilées, sur cette thématique spécifique de la santé sexuelle et une inadéquation des lieux pour accompagner les femmes » souligne Jeanne Dupuis, qui ajoute que « les conditions socio-économiques, certains contextes de vie, et des vécus de violence vont impacter la relation avec le professionnel, la démarche pour aller vers les services, la confiance qui peut s’établir plus ou moins difficilement ». 

La participation réelle 

En 2022, les premiers échanges ont eu lieu dans plusieurs maisons de femmes bruxelloises sous forme de focus group en non-mixité. Et dès le début de la recherche, le groupe de travail met en garde les initiateurs du projet : « on ne veut pas faire de la participation pour valider vos hypothèses et que rien ne change dans nos vies », se souvient Assanatou Doucouré qui participe au projet FABSS depuis le lancement. Cette experte en santé publique et reproductive est une figure de la lutte contre le VIH/Sida au Mali où elle mène des projets de sensibilisation auprès des travailleuses du sexe.  

Fatou – qui souhaite témoigner seulement sous son prénom – rejoint le projet sur les conseils du Gams Belgique, un des partenaires du projet. « Le projet FABSS m’a vraiment aidée à me reconstruire, dit celle qui est née en Guinée Conakry. Imaginez-vous quand j’étais enfant, on me disait que mon corps ne m’appartenait pas, et que plus tard, il appartiendrait à mon mari. Le jour où j’ai eu mes règles, je pensais que j’avais fait quelque chose de mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps jusqu’à ce que ma sœur m’explique ! Avec FABSS, j’ai découvert beaucoup de choses sur la sexualité, et maintenant, je transmets à mon tour ». 

Les femmes concernées ont été partie prenante de tout le processus, y compris dans les actions de plaidoyer et dans son déploiement dans les milieux de vie jusqu’à aujourd’hui. « Le projet FABSS a fait le pari de pas réduire les femmes à la place de témoins, mais bien de leur proposer d’être actrices », confirme Emilie Gérard. 

Le groupe de travail formalise trois objectifs-clés pour améliorer la santé sexuelle des femmes issues de la migration. 

  • Déconstruire les stéréotypes liés au genre et à l’origine ainsi que les multiples injonctions faites aux femmes. 
  • Déconstruire le tabou de la sexualité au sein des communautés.  
  • Développer la sécurité dans la sexualité et les relations affectives en favorisant la communication au sein du couple et améliorer ainsi la santé sexuelle. 

Un bon état de santé, mais un moindre recours aux soins préventifs 

Le 16 octobre dernier, la Fondation Roi Baudouin a publié un rapport très complet sur les populations d’origine subsaharienne vivant en Belgique. Un chapitre est dédié à la santé et au bien-être.  

Une grande majorité des répondant·es déclarent être en bonne ou très bonne santé (88 %), une proportion plus élevée que dans la population générale belge (78 %). De plus, le niveau moyen de satisfaction dans la vie des répondant·es s’élève à 7,6 sur une échelle de 10 (un niveau légèrement supérieur à celui de la population générale belge, à 7,4). Enfin, un moindre pourcentage déclare vivre avec une maladie chronique (16 %) par rapport à la population générale (32 %). 

48% déclarent être en très bonne santé. Toutefois, comme pour la population générale belge, cette perception est moins fréquente dans certains groupes : les femmes (41 %), les personnes de plus de 55 ans (27 %), les personnes connaissant des situations économiques difficiles (34 %), les personnes habitant en Wallonie (40 %) ou à Bruxelles (44 %) se déclarent moins souvent en très bonne santé. 

Toutefois, si on observe les statistiques du dépistage du cancer du col de l’utérus, 41% des femmes d’origine subsaharienne l’ont effectué, contre 70% de la population belge générale. Parmi les 35% des femmes qui n’ont pas fait de dépistage, 45% disent ignorer la technique du frottis.   

« Il faut que les hommes entendent ça » 

Assez rapidement les femmes décident d’ouvrir la discussion aux hommes et de les former, pour qu’ils deviennent « des alliés » dans le travail de déconstruction des rapports de genre. L’ouverture se fait sur le modèle du Gams, avec la création de binômes. « Les participantes estimaient à raison qu’il fallait que les hommes entendent la teneur des échanges dans lesquels ressortaient les problèmes de communication autour de la sexualité. Parce que les femmes auront beau se renforcer tant qu’elles peuvent, si les hommes ne changent pas, cela ne servira à rien ! » relate Emilie Gérard. Fatou confirme « On a fait la demande – on a dit qu’il fallait aussi impliquer les hommes pour qu’ils entendent ce que l’on a à dire ». 

En 2024, 12 personnes sont donc formées au rôle de relais en santé communautaire pendant un an. En fin de parcours, un des hommes a convenu « qu’il avait été très mal éduqué », s’amuse la chargée de projet. 

relais communautaires fabss
De gauche à droite : Assanatou, Fatoumata, Gérard, Fatou
et Mariam, des relais communautaires de FABSS – © FABSS

Jean-Marie*, originaire du Burundi, a été élevé dans le respect de sa mère et de ses soeurs, mais il constatait que ce n’était pas le cas de tous les hommes de son entourage. « Je ne comprends pas les hommes qui ne respectent pas les femmes, qui les prennent pour des objets », dit-il. Quand le projet Fabbs s’ouvre aux hommes, il est déjà engagé dans les activités de la Plateforme Prévention Sida qui lui a permis de se soigner d’une infection. « C’était l’occasion d’entendre ce que les femmes avaient à dire et qu’elles ne disent pas d’habitude. Même dans certains couples, le sujet du plaisir n’est pas abordé ». Être relais communautaire, pour lui « c’est sensibiliser les gens, pour qu’ils se protègent, qu’ils sachent où trouver des soins après une infection. Ça m’a rapproché des gens, je me sens utile ». En binôme avec Nadia, il tient des stands sur les événements auxquels participe la plateforme. 

La sexualité est politique 

Les binômes sondent leurs communautés et leurs proches, et en fonction des besoins, ils organisent un café sexo thématique (sur le VIH/Sida, les IST, le cycle menstruel, les relations saines, le plaisir, le consentement). Leur rôle est de mobiliser un groupe de personnes de leur association ou de leur milieu de vie. Puis ils et elles co-animent avec un expert extérieur sur la thématique choisie selon une méthodologie participative. Pour construire le dialogue, un atelier s’attache à déconstruire les rôles de l’homme et de la femme. Le premier échange se déroule en groupe mixte, le deuxième en non-mixité, puis a lieu la mise en commun. 

Pour briser la glace, les participant.es sont invités à réagir à certaines affirmations, ce qui permet d’identifier les thèmes à débattre par exemple : c’est à l’homme de sortir le préservatif”,“il existe un seul type d’orgasme chez la femme et chez l’homme”, “avoir mal pendant qu’on fait l’amour, cela prouve que l’on n’en a pas vraiment envie”. 

L’animation s’appuie sur des documents (violentomètre ou roue des violences, cartes illustrées, tableau des règles du consentement #JDIWI), des objets (reproduction de clitoris et d’un pénis avec ses différentes zones). L’une des animations consiste à construire de manière concertée une pyramide de la santé sexuelle. Elle permet d’objectiver les conditions du bien-être sexuel. 

« En tant que relais communautaire, notre rôle est d’aller trouver les femmes issues de la migration, ne pas attendre qu’elles viennent, précise Assanatou Doucouré. Nous leur disons que la sexualité est politique, culturelle et aussi intime, c’est un partenariat et que dans la chambre à coucher, chacun doit avoir la liberté et le pouvoir sur sa sexualité ». 

*le prénom suivi d’une astérisque a été modifié à la demande du témoin. 

A lire :  
FABSS : femmes actrices de leur bien-être et de leur santé sexuelle – Éducation Santé, octobre 2022. 

Cultures & Santé proposait en octobre 2025 une journée autour des questions de santé et d’exil au cours de laquelle le projet FABSS a été présenté.