La Belgique s’est engagée à mettre fin au sans-abrisme d’ici 2030, en s’appuyant notamment sur le programme Housing First. C’est sans compter des obstacles de taille : la pénurie de logements abordables, la fracture numérique et la complexité administrative et institutionnelle exacerbée par l’absence de gouvernement à Bruxelles.
A la fin de la mandature précédente, la Secrétaire d’Etat au Logement bruxelloise Nawal Ben Hamou et le Ministre de l’Action sociale Alain Maron ont fait passer une décision importante pour le secteur du sans-abrisme : les Sociétés immobilières de service public (SISP) doivent désormais consacrer 3 % des attributions des logements sociaux à des bénéficiaires Housing First, une proportion qui grimpe à 6 % à partir de 2028 (les agences immobilières sociales (AIS) ne sont pas soumises à ce quota).
Etre « housing-firstable »

Housing first – littéralement « le logement d’abord » est un programme réservé aux personnes qui cumulent le fait d’être sans chez-soi et d’avoir des addictions sévères ou des troubles psychiques sévères. Conçu à New York dans les années 1990, le programme repose sur un constat : il est impossible de sortir de la dépendance tant qu’on vit à la rue.
Le principe du programme consiste donc à offrir un logement permanent sans condition préalable, avant d’accompagner la personne selon ses besoins psycho-médico-sociaux. Contrairement aux parcours traditionnels où le logement arrive en dernier, Housing first considère le logement comme un droit fondamental et un point de départ vers la réinsertion.
Ce modèle repose sur huit principes-clés : droit au logement, choix des usagers, séparation entre logement et traitement, accompagnement orienté vers le rétablissement, réduction des risques, engagement sans coercition, centrage sur la personne, et accompagnement sur 18 mois au moins.
Relink First en difficulté
L’absence de gouvernement à Bruxelles et de vote d’un budget régional a mis en suspens les activités de l’asbl Relink First au début l’été. L’association, qui travaille sur subside facultatif, déploie des actions communautaires pour aider tous les bénéficiaires bruxellois du programme HF à créer du lien social.
« Relink First est un programme transversal pour tous les opérateurs HF, qui est né au sein du Smes (Santé mentale et exclusion sociale), à la suite d’un diagnostic communautaire pour voir quelles difficultés persistaient chez les bénéficiaires malgré un maintien réussi dans leur logement » décrit Isabella Reati, chargée de projets Relink, qui a réalisé ce diagnostic. Il en ressort que : « la pauvreté du réseau social autour des personnes bénéficiant du programme ne leur permet pas de reprendre pleinement le contrôle de leur vie : avoir des ressources en cas de problème, être plus solide et adaptable. Dans un sens, aller au-delà de la survie ».
Relink les aident alors à reprendre contact avec leur famille, à bouger, à partager des moments collectifs autour d’un repas, d’un jeu ou d’une activité artistique : un accompagnement séparé du médico-social, « sinon l’urgence prend le pas sur le lien social » explique la responsable, dont les actions visent le rétablissement global, la ré-affiliation sociale, l’élargissement du réseau et du pouvoir d’agir des personnes, apportent des solutions durables et préventives pour la sortie définitive de la rue.
Dans un premier temps, Relink first a organisé ces rencontres à l’Espace 51 – un lieu de liens de Schaerbeek – « le moins possible étiqueté santé mentale ou sans abrisme ». Puis Relink first s’est constitué sous forme d’asbl en 2023 et a rejoint un local mis à disposition par la commune d’Uccle, qu’elle partage avec l’asbl DoucheFLUX. Pour le moment, l’équipe réduite à portion congrue parvient à organiser deux activités par semaine et lance un appel aux acteurs et aux citoyens qui souhaiteraient y proposer des activités.
Housing First : un programme qui porte ses fruits
Depuis la crise du Covid, le nombre de personnes sans chez-soi augmente en Belgique : 20.000 en Wallonie et près de 9.800 en région bruxelloise. Et les réformes annoncées du chômage et la suppression du soutien du gouvernement fédéral au plan grand froid inquiètent le secteur.
Pour les personnes « housing-firstables », le modèle Housing First s’est imposé comme une alternative crédible aux dispositifs classiques d’insertion par paliers, souvent inefficaces pour les personnes cumulant des années de vie en rue et des assuétudes. En mai dernier, Inter-Environnement Bruxelles consacrait d’ailleurs au programme un numéro spécial de la revue « Bruxelles en mouvement ».
Il dresse un panorama passionnant du dispositif, 13 ans après son lancement: ses résultats, ses limites et ses liens avec le secteur de la promotion de la santé. Le Plan de lutte contre la pauvreté a permis l’expérimentation du HF dès 2012 en Belgique. Entre 2013 et 2016, trois villes (Hasselt, Molenbeek-Saint-Jean et Namur) ont testé le modèle. Résultat : 86 % des personnes logées étaient toujours hébergées après trois ans. Depuis, 25 projets HF ont vu le jour en Belgique avec des taux de réussite similaire.
À Bruxelles, Infirmiers de rue et le Smes ont été les pionniers. Le programme s’est étendu avec DUNE, DoucheFLUX, Médecins du Monde et le Samu Social. Aujourd’hui, sept opérateurs sont actifs dans la région, coordonnés par le Housing First Belgium-LAB, une structure publique qui favorise le partage d’informations et la solidarité entre acteurs.
Une approche centrée sur la santé et le lien
Infirmiers de rue insiste sur l’importance du lien : « Il faut parfois des mois, voire des années, pour établir une vraie confiance. L’hygiène peut amener au médical, le médical au social. Rouvrir les droits au CPAS est souvent une bonne accroche », explique Gaëlle Guerrero, coordinatrice du programme « My Way » dans Bruxelles en mouvement.
Certains opérateurs HF (Smes, DoucheFLUX, Médecins du Monde, Dune) sont désormais reconnus comme opérateurs de promotion de la santé en raison de leurs actions sur la réduction des risques, l’outreaching, la formation et la participation des publics. L’asbl DUNE, par exemple, a intégré le HF dans son approche globale de la santé. Son équipe pluridisciplinaire (infirmiers, assistants sociaux, psychologues) agit sur les leviers sociaux, communautaires et médicaux pour améliorer l’accès à la santé.
Quant à DoucheFLUX, son agrément permet de financer le projet d’accompagnement baptisé « Horizon Fxmmes », qui est dédié aux femmes et aux personnes s’identifiant comme femmes, dans le but de lutter contre les violences basées sur le genre.
Alors que le modèle Housing First a démontré son efficacité, il reste urgent de consolider son volet social et communautaire pour donner des perspectives aux acteurs et donner des garanties à une sortie durable de la rue, fondée sur les liens sociaux et la santé.
Pour aller plus loin :
– Bruxelles en Mouvements n°336, Dossier spécial Housing First.
– L’étude du RBDH: Vieillir sans logement Comment vivent nos ainé·es sans chez-soi ?