Novembre 2025 Par Julie LUONG Initiatives

Le logement est un déterminant essentiel de la santé et de la santé mentale. Alors que les troubles psychiques sont prégnants chez les personnes mal logées, favoriser un suivi psychiatrique « hors les murs » de l’hôpital suppose le développement d’une offre de logement adaptée, essentielle dans le processus de rétablissement, notamment à la suite de parcours de vie traumatique.  

an elderly homeless woman with a cup of soup

« Le rôle originel d’un logement est de nous protéger contre les potentiels dangers liés aux éléments naturels. Dans les textes sur la survie en milieu hostile, la règle des 3 stipule que l’on ne peut survivre plus de 3 minutes sans respirer, 3 heures sans protection ni abri, 3 jours sans boire, 3 semaines sans manger et 3 mois sans relation sociale. On voit que le logement, ou l’abri ici, arrive en seconde position. Le logement est donc un aspect essentiel pour la survie de l’individu », rappelait Jean-Rémy Martin, docteur en sciences cognitives et philosophie. Le 26 mai dernier, il introduisait la journée d’échanges autour du logement dans le parcours de soins en santé mentale de Psicocap+, un projet européen qui encourage l’échange de bonnes pratiques entre partenaires belges et français. 

Pas de rétablissement sans chez-soi 

Psicocap+ s’inscrit dans la continuité du mouvement de désinstitutionnalisation amorcé en 2010 dans notre pays avec la réforme 107 et la mise en place des équipes mobiles. L’esprit de la réforme est de promouvoir le passage des soins en institution aux soins familiaux et communautaires dans le domaine du handicap psychique et de la maladie psychiatrique. « Le constat est que même quand les personnes vont mieux, par exemple après une hospitalisation, elles vont rentrer dans des logements qui ne vont pas leur convenir et parfois se retrouver à vivre chez leurs parents à 50 ans, voire à dormir dans le garage de la maison familiale ou à la rue, rappelle Alexis Vanderlinden, coordinateur d’ Alodgî, une APL (association de promotion du logement) pionnière en matière de logement pour les personnes avec des troubles de santé mentale. Le projet de rétablissement est donc souvent mis à mal par un mauvais logement quand ce n’est pas l’hospitalisation qui devient une réponse au mal-logement parce que les personnes n’ont nulle part où aller ».  

Établi dans le Brabant wallon, Alodgî comprend aujourd’hui trois bâtiments de 11, 6 et 5 logements destinés à des personnes qui souffrent de schizophrénie et d’autres troubles psychotiques. Une « stigmatisation positive » qui permet de prendre en compte d’emblée la dimension de soin, tout en assurant une relative mixité sociale puisque certains habitants sont propriétaires de leur logement tandis que d’autres sont dans des situations de vulnérabilité financière importante. « Les personnes avec des problèmes de santé mentale rencontrent souvent des problèmes de voisinage ou encore des difficultés dans la gestion des papiers, des loyers… détaille Alexis Vanderlinden. Dans nos habitations, elles ont la possibilité de bénéficier d’un bail ordinaire tout en étant accompagnées par notre service et par les voisins. Nous occupons donc la place d’un chaînon manquant entre les structures de soins avec hébergement (hôpitaux, Maisons de Soins Psychiatriques, Initiatives d’Habitation Protégée et Communautés thérapeutiques) et le logement privé ou social. »  

Sans être une équipe de soins, Alodgî entretient ainsi des liens privilégiés avec les acteurs de la santé mentale, ce qui permet d’activer rapidement certains leviers comme l’intervention d’une équipe mobile ou encore la rencontre avec un psychiatre. « Il existe une quarantaine d’APL en Wallonie, mais assez peu d’équipes proposant à la fois un accompagnement au logement et un accompagnement en santé mentale », rappelle le coordinateur.  

Ce projet repose aussi sur une dimension collective essentielle dans la désinstitutionnalisation : chez Alodgî, les habitants sont les premiers veilleurs, ceux qui pourront tirer la sonnette d’alarme si l’un d’entre eux se trouve en difficulté. « Bien sûr, l’idée est d’entretenir une ambiance constructive et non de délation, insiste Alexis Vanderlinden. C’est pourquoi nous organisons des moments collectifs, comme un petit déj’ par mois obligatoire pour les habitants, de même qu’une permanence hebdomadaire. » En complément du partenariat privilégié avec les acteurs du soin, cette dimension collective permet de limiter le risque de réhospitalisations. « Bien sûr, elles restent parfois nécessaires, précise-t-il. Mais lorsqu’on peut les anticiper et les accompagner, c’est beaucoup plus confortable que dans le cas d’une mise en observation qui se fait dans l’urgence et où le patient a l’impression de ne plus rien contrôler… »  

Assuétudes et logement : l’œuf et la poule 

« Réduire le logement à son rôle d’abri, de toit, serait méconnaître sa profondeur existentielle, cognitive, politique et éthique, ajoutait Jean-Rémy Martin dans le cadre de la journée d’échanges Psicocap+. Le logement est aussi, et surtout, un foyer potentiel : un lieu où peut se déployer l’existence, où l’être humain s’enracine, pense, se souvient et entre en relation avec l’autre. » Malheureusement, les parcours des personnes les plus vulnérables montrent aussi les liens étroits entre le passage dans ce que l’on nomme précisément des « foyers » et la vie à la rue, les séjours à l’hôpital ou en prison et la perte de logement, le lien entre addictions et difficultés à conserver un chez-soi. « Pour nous, les assuétudes et le logement, c’est un peu l’œuf et la poule », résume Sophie Crapez, directrice de Comme chez nous, une absl carolorégienne qui fut l’une des premières à développer l’approche au fondement de « Housing first », à savoir la mise en avant du logement comme pierre angulaire du rétablissement.  

« Parmi les personnes sans-abri que nous accompagnons, une bonne moitié présentent un parcours institutionnel qui rend la stabilisation en logement particulièrement compliquée, raconte Sophie Crapez. Or nous voyons le logement comme un élément déterminant de la santé globale, le socle pour construire le reste. En santé mentale ou en assuétudes, ce qui manque souvent, ce sont les repères. Et ce n’est que quand ces repères sont stables qu’on peut arriver à une forme de rétablissement, tandis que l’errance a tendance à provoquer et accentuer ces difficultés. » Comme chez nous fait aussi partie des services de première ligne qui ont récemment reçu le soutien de la Fondation Roi Baudouin dans le cadre d’un appel à projets visant à encourager les collaborations intersectorielles entre acteurs du logement (y compris le sans-abrisme) et de la santé mentale (y compris les assuétudes) afin de prévenir la perte de logement, d’accélérer la prise en charge, de mettre en place des solutions alternatives au manque de logement, mais aussi de soutenir la prise en charge des usagers, sans discrimination, à bas seuil.  

Pour Sophie Crapez, s’il se veut positif, le processus de désinstitutionnalisation ne devrait en effet pas faire oublier la nécessité de maintenir l’accès aux soins. « C’est toujours une question d’équilibre. La santé fonctionne sur deux pieds, analyse-t-elle. Le pied de l’ambulatoire, avec la question du maintien et du soutien à domicile, mais aussi le pied de la gestion de la crise et de l’urgence. Il est en effet prouvé que plus la crise peut être prise en charge rapidement, plus le pronostic et la capacité de rétablissement seront élevés. Mais malheureusement, aujourd’hui, la plupart des dispositifs sont au bord de l’asphyxie. »  

Du trauma au mal-logement 

Selon une étude de 2024, 30,1 % des personnes sans-abri auraient des problèmes de santé mentale tandis que quelque 28,8 % d’entre elles présenteraient des problèmes de dépendance.1 « Un grand nombre d’assuétudes voire de décompensation sont liées à des parcours traumatiques, souligne Sophie Crapez. Ce sont des trajectoires de vie qui sont dès le départ complètement biaisées. Or cette dimension du trauma liée à nos publics est totalement sous-considérée. » Morgane Lottin, la coordinatrice d’Icar Wallonie, une association qui accompagne des femmes qui exercent la prostitution et des femmes détenues à la prison de Lantin – soutenue par la Fondation Roi Baudouin dans le cadre de l’appel à projets logement et assuétudes – livre la même analyse. « Les femmes que nous accompagnons ont subi de multiples traumas, de par leur situation familiale de départ ou par la prostitution, par le fait qu’elles sont dans la précarité et donc dans des stratégies de survie constantes. Cela explique qu’elles peuvent tomber en dépression, en paranoïa, en persécution, mais aussi développer des troubles de la personnalité. »  

Pour ces personnes « qui ne rentrent dans aucune case » ou au contraire dans de multiples cases diagnostiques, avoir un logement est une condition nécessaire pour comprendre l’origine de leurs souffrances et addictions. « Quand ces femmes se retrouvent en hôpital psychiatrique, elles ne vont pas forcément pouvoir travailler sur elles, estime Morgane Lottin. Elles créent aussi des liens avec des personnes qui ne sont pas nécessairement bonnes pour elles. Quand elles sortent, la problématique a au mieux été endormie mais rien n’a été réglé. » En créant de la stabilité mais aussi de l’intimité, le logement permet aux personnes de se recentrer, pour pouvoir ensuite s’ouvrir vers l’extérieur. Encore faut-il assurer un « accompagnement holistique ». « Certaines personnes n’ont pas eu de parents. Elles ne savent pas comment laver le linge, faire des courses… Certaines n’ont jamais eu de chez-soi : elles continuent à dormir par terre, dans le séjour, parce qu’elles ont peur, rappelle Morgane Lottin. Il est donc indispensable de pouvoir travailler avec elles, dans leur environnement. »  Car le logement n’est pas tout : il faut aussi pouvoir l’habiter. 

1 Mertens, N., Demaerschalk, E. De Moor, N., Wagner, M., & Hermans, K. (2024). Sans-abrisme et absence de chez-soi. Santé mentale et problématiques d’assuétudes. Leuven : LUCAS KU Leuven.