Décembre 2020 Par Juliette VANDERVEKEN Repères

La pair-aidance et les pratiques participatives sont “des façons de faire” qui recouvrent une multitude de pratiques et d’acteurs issus de différents secteurs du social et de la santé. Rendre compte de cette diversité, rassembler ses acteurs, partager les outils et les expériences, et donner envie à d’autres de “sauter le pas”, tels étaient les objectifs de la plénière organisée fin septembre par les asbl SMES, En Route et le Réseau Nomade en guise d’introduction au cycle de rencontres qu’ils organisent.

Pair-aidance et pratiques participatives : le vécu au coeur de la réflexion du secteur du social et de la santé

La pair-aidance désigne la participation professionnelle d’ancien.ne.s bénéficiaires de services sociaux ou de santé au sein de dispositifs psycho-médico-sociaux. Ces pair.e.s-aidant.e.s, parce qu’elles et ils ont cheminé vers le rétablissement et vers une meilleure qualité de vie, peuvent mettre leur expérience au service d’autruiNote bas de page.

Le concept n’est pas nouveau, des projets le mettent en pratique depuis des décennies déjà en Belgique, à l’instar des projets “Boules-de-neigeNote bas de page“ par exemple dans le champ de la réduction des risques liés à l’usage de drogues. Pourtant, cela reste encore relativement marginalNote bas de page. “Un besoin de renouveau en matière de social, une volonté de définir des dispositifs dans lesquels l’institution s’adapte aux spécificités des bénéficiaires plutôt que de leur imposer des conditions. A l’heure où le travail social est distordu par le culte de l’activation, ce décentrement est essentiel.” Il s’agit ici de donner la parole aux premier.e.s concerné.e.s et reconnaitre le vécu et l’expérience de chacun.e comme une plus-value dans l’accompagnement des personnes, dans la relation avec le professionnel du social, de la santé, dans le projet, dans la construction d’un savoir collectif, de besoins et de revendications communes… Dans son introduction, Tommy Thiange (membre du Réseau Nomade) insiste sur le fait que “l’écoute de cette parole, sa prise en compte, a un effet positif tant sur le/la bénéficiaire, l’usager.e, le/la patient.e, que sur le/la professionnel.le. La participation des pairs humanise le soin. Elle tisse des liens entre l’usager et le professionnel, elle permet de développer une relation d’aide plus équilibrée, plus horizontale, plus partagée. C’est en fait une opportunité pour créer, construire, une relation basée sur les savoirs et les ressources de chacun.e. Dans une société qui se veut démocratique, prendre en compte la parole des premier.e.s concerné.e.s devrait relever de l’évidence.” Plusieurs acteurs participent à l’émergence et à la visibilité de la pair-aidance en Belgique francophone ces dernières années. On peut citer l’asbl En RouteNote bas de page qui “ fédère les pairs-aidant.e.s, qu’ils/elles soient rémunéré.e.s ou bénévoles, et promeut la professionnalisation de cette pratique. (…) La pair-aidance, dans une équipe d’accompagnement et de soins, apporte une certaine forme d’aide et de complémentarité par rapport aux outils dont dispose l’équipe, une compréhension mutuelle par rapport aux usagers ou aux bénéficiaires, une traduction de leur réalité et surtout une manière complémentaire de mieux répondre aux besoins de toutes ces personnes qui cherchent à se rétablir », comme nous l’explique Stéphane Waha (membre de l’association).

Autre acteur-clé et co-organisateur de cette matinée, le Réseau Nomade regroupe à Bruxelles une quinzaine d’associations impliquées dans la participation des pairs Il a pour mission de promouvoir les pratiques participatives au sein du secteur social-santé et de susciter la réflexion et les échanges sur ces sujets, que ce soit au travers d’évènements, de groupes de travail, etc. Un focus particulier est mis sur la pair-aidance et les groupes d’auto-support.

Son site www.reseaunomade.be propose des ressources théoriques, un agenda, ainsi qu’un répertoire des expériences participatives en Belgique et ailleurs.

Carrousel de pratiques

L’implication et la participation de pair-aidant.e.s peut prendre de multiples formes. Démarrons avec les projets Housing FirstNote bas de page, dont le modèle implique l’intégration de pair-aidant.e.s. Au travers de ceux-ci, le SmesNote bas de page entend promouvoir cette pratique comme « une démarche permettant d’améliorer l’accès des publics plus fragiles à l’aide et aux soins». Le public final auquel s’adresse le Smes sont des « personnes qui cumulent des problématiques de précarité sociale, de santé mentale et d’addiction. Par ce cumul des problématiques, ce sont des personnes qui rencontrent d’importantes difficultés à accéder à l’aide sociale et aux soins de santé, qui sont pourtant des droits fondamentaux » (Matthieu De Backer, directeur).Nous continuons le tour par les groupes d’entraide avec Le FunambuleNote bas de page, une association de personnes qui vivent avec un trouble bipolaire et leurs proches. « Il faut casser cette image de ‘bras-cassés qui se regroupent entre eux » appuie l’une des participantes, « il y a un réel travail de sensibilisation qui peut être fait », tant sur les représentations que sur le bénéfice de la participation des pairs.Mêmes échos auprès du groupe ‘Médocs’ de L’Autre LieuNote bas de page : « Je suis toujours en recherche par rapport à la médication. Le seul lieu où je pouvais en discuter, c’est le cabinet médical. Le groupe Médocs (…) me donne d’autres sons de cloches, d’autres voix. Pour moi, ça répond à un réel besoin. J’avais beaucoup de questions qui ne trouvaient pas de place et pas d’écho. Ici, on échange avec beaucoup de personnes à ce sujet » (un membre du groupe). Mais le groupe Médocs va plus loin que la démarche de soutien, c’est aussi un groupe de co-production de savoirs en santé mentale. Ils souhaitent, par exemple, élaborer un outil de sensibilisation sur la prise de médicaments, ou encore produire des cahiers de revendications, des argumentaires. « On ne prétend pas avoir la vérité mais ce qui nous intéresse, c’est de discuter avec des professionnels de la santé mentale, avoir un vocabulaire commun, ne pas être trop dans le témoignage, dans l’expérientiel mais avoir une discussion « au même niveau », avec des personnes qui sont considérées comme experts. On a beaucoup de choses à dire sur notre vécu » (un membre du groupe)

Dans ce carrousel de découvertes de pratiques liées à la pair-aidance, on retrouve également les espaces de parole du collectif Sylloge, les anciens espaces de parole de La Strada et le collectif C-Prévu, créé par d’anciens SDF. La volonté de ces collectifs est de donner la voix à celles et ceux qui n’en ont pas l’occasion ou le droit pour ainsi sensibiliser lNote bas de pagee grand public et les politiques à leurs situations de vie.Autre groupe, autre pratique : nous retrouvons l’expérience d’UTSOPI, « un collectif par les travailleur.euse.s du sexe, pour les travailleur.euse.s du sexe (…) auto-géré, auto-organisé, qui fait de l’auto-support ». Maxime Maes (coordinateur d’UTSOPI) ajoute également que le collectif ne se reconnaît pas dans les termes « pair-aidant.e.s », ils ne se définissent pas ainsi. En effet, ce vocable fait référence, pour les membres du collectif, à la présence et à la supervision (même bienveillante) de travailleurs sociaux, psys ou issus du secteur médical. Outre créer des espaces sécurisés et bienveillants pour se regrouper, le collectif développe également un travail de plaidoyer sur de multiples thématiques les concernant. « Notre mot d’ordre est « rien à propos de nous sans nous ».Et c’est ainsi que se termine ce premier tour de présentation des pratiques participatives impliquant des pair-aidant.e.s… mais celles-ci revêtent encore de multiples formes. « La participation des pairs est un terrain mouvant, la recherche de l’équilibre est constante. Rien n’est jamais acquis et c’est finalement à l’image de la complexité des relations humaines, et en particulier de celles qui se nouent dans le cadre de l’aide et du soin. » (Tommy Thiange, membre du Réseau Nomade

« Y’a-t-il moyen d’être pair-aidant.e.s quand on n’a pas vécu les mêmes choses ? Est-ce qu’une personne qui vit avec un trouble bipolaire est capable d’accompagner une personne schizophrène, est-ce qu’un parcours de vie est quelque chose qu’on est capable de partager avec une personne qui a l’expérience de la drogue et des addictions ? En fait, oui. On partage certaines choses même si l’origine de nos vies est très différente. Ce qu’on partage, c’est ce dont on se remet : le décrochage social, la perte totale de l’estime de soi, le désespoir et les rêves qui s’évanouissent. » (Stéphane Waha, membre d’En Route)

Cartographie de la pair-aidance

Le Smes et Le Forum – Bruxelles contre les inégalités ont réalisé un état des lieux de la pair-aidance en Fédération Wallonie-Bruxelles, paru en février 2020. Le but est d’objectiver le développement de ces pratiques et illustrer leurs diversités. Voici une cartographie des pratiques par secteur :

Santé mentale

Addictions et Réduction des Risques

Précarité

Travailleur.euse.s du sexe

  • UTSOPI (Union de Travailleur.euse.s du Sexe Organisé.e.s pour l’Indépendance) – toute la Belgique : www.rainbowhouse.be/fr/association/utsopi
  • Espace P (Accompagnement de travailleur.euse.s du sexe) – Régions wallonne et bruxelloise : www.espacep.be
  • Alias asbl (Accompagnement travailleur.euse.s du sexe) – Région bruxelloise : www.alias-bru.be

Aide aux victimes

  • Brise le silence asbl (Aide aux victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques) – Mons et Région wallonne : www.briselesilence.be

Sensibilisation à la pair-aidance 

Outre cette cartographie, le Smes et Le Forum – Bruxelles contre les inégalités ont également édité un guide méthodologique à l’intention de toute association souhaitant se lancer dans l’aventure et d’engager un.e pair-aidant.e dans sa structure. Partant de l’analyse des besoins jusqu’à l’accompagnement et l’évolution de la fonction, ce guide soulève toutes les questions que l’on est amené.e à se poser successivement lorsqu’on initie cette réflexion et cette démarche.

Retrouvez l’état des lieux et le guide méthodologique ici :ALLARD M., LO SARDO S., La Pair-aidance en Fédération Wallonie-Bruxelles – Etat des lieux – Guide méthodologique, Le Forum et le Smes, Bruxelles, 2020.Disponible en ligne via https://smes.be/fr/la-pair-aidance-en-federation-wallonie-bruxelles/ ou http://www.le-forum.org/uploads/Pair-aidance-web.pdf

ALLARD M., LO SARDO S., La Pair-aidance en Fédération Wallonie-Bruxelles – Etat des lieux – Guide méthodologique, Le Forum et le Smes, Bruxelles, 2020.

Disponible en ligne via http://www.le-forum.org/uploads/Pair-aidance-web.pdf ou https://smes.be/fr/la-pair-aidance-en-federation-wallonie-bruxelles/

‘Projet coordonné par Modus Vivendi : https://www.modusvivendi-be.org/spip.php?article234

Idem (1)

Retrouvez l’article que nous avions consacré sur le sujet : https://educationsante.be/article/vers-la-fin-du-sans-abrisme/

Retrouvez leur ouvrage : SYLLOGE, Paroles données, paroles perdues ?, MaelstrÖm, 2020, 276 p.