Pendant près d’un an, des détenus de la prison de Haren ont réfléchi à la manière d’améliorer leur accès à l’alimentation. Les discussions ont débouché en juillet 2025 sur un document de plaidoyer qui a été remis à la direction, mais les résultats concrets se font attendre.
« En détention, la nourriture c’est le premier facteur qui établit le niveau social. Celui qui a du pouvoir d’achat, il peut cantiner du café ou de quoi cuisiner : de la viande hachée, des oignons et des poivrons », témoigne Faouzi, incarcéré à la prison d’Haren. Celui-ci a pu être contacté par téléphone parce qu’il bénéficie d’un régime de semi-liberté. Entre septembre 2024 et l’été 2025, il a participé au groupe communautaire créé par l’asbl I.Care. (I.Care intervient en détention sur des projets de prévention et de promotion de la santé, y compris de santé mentale, de réduction des risques ou encore d’accompagnement psychosocial.)
Tous les 15 jours, 5 à 9 participants se sont réunis pour proposer des projets d’amélioration concrètes au sein de la prison. « Ils avaient le sentiment que leur pouvoir d’agir sur certains fonctionnements était très bas. C’était une période où il y avait beaucoup de restructurations, notamment à la cantine, en raison d’un changement de fournisseur, le sujet s’est donc rapidement imposé », explique Camille Leddet, éducatrice spécialisée chez I.Care. Pendant 11 mois, les discussions ont donc décortiqué le système de la « cantine » et permis d’aborder plus largement la question du droit à l’alimentation en détention.

La cantine, levier d’agentivité et de solidarité
Les détenus qui ont les moyens (économies personnelles, aide financière de leur famille, ou rémunérations liées au travail en détention) achètent des produits sur la base d’un catalogue, validé par l’administration. Ensuite, chaque unité dispose d’une cuisine commune – dont l’utilisation se fait sur inscription. Malgré les restrictions tant des circulations que des créneaux horaires, la cantine est un lieu symbolique où le détenu peut exercer sa liberté de choix et son autonomie pour améliorer l’ordinaire, comme le confirment des travaux menés par la chercheuse belge An-Sofie Vanhouche en 2022.
Dans le cadre de sa thèse à la Vrije Universiteit Brussel sur la question de l’alimentation en prison, elle a constaté que les repas préparés à l’avance peuvent être perçus comme une composante des privations inhérentes à l’incarcération. À l’inverse, un système de cantine, qui permet aux détenus de cuisiner eux-mêmes, leur donne la possibilité de retrouver de l’autonomie, du contrôle, un sens des responsabilités et de renforcer leur estime de soi.
Les détenus qui n’ont pas de latitude financière dépendent de la distribution des repas classiques – qui a lieu deux fois par jour. « La bouffe est pauvre en goût et pauvre en nutriments. C’est triste. On est tous très carencés » témoigne Faouzi. Les plus pauvres ont bien droit à une aide de 15 euros par mois pour cantiner, mais « avec 15 euros, tu n’achètes pas grand-chose : un paquet de tabac c’est déjà 12 euros ou alors si tu prends la télé à 60 centimes par jour, ça revient à 18 euros par mois. La plupart d’entre eux fument pour couper la faim » détaille-t-il. Ces 15 euros ne sont pas issus de financements publics. Ils proviennent d’une caisse d’entraide alimentée par une taxe de 10 à 20% sur les produits que les détenus mieux lotis achètent à la cantine. L’OIP Belgique regrette d’ailleurs que le système des prix et de la répartition de ces taxes soit encore trop obscur.
Carences, détresse et violences
En octobre dernier, le quotidien Le Soir alertait sur le fait que les détenus ne mangeaient pas à leur faim, car les portions sont calculées non pas sur le nombre effectif de détenus, mais sur la capacité de la prison. Or, Haren est plus grand établissement carcéral de Belgique. Il peut en principe accueillir 1233 détenus (chiffre 2025), devant Lantin (995) et Bruges (819), mais la surpopulation atteint 1400 détenus. Devant le tollé, le gouvernement fédéral a annoncé début janvier un refinancement annuel de 50 millions d’euros, dont une partie doit être affectée à l’alimentation et aux soins de santé – mais sans que les montants aient été précisés.
Cette précarité alimentaire à des impacts sur la santé de celles et ceux qui vivent derrière les barreaux. « La très grande majorité des détenus sont issus de la pauvreté, de la rue, avec parfois un long parcours de migration ou des maladies psychiatriques, explique l’OIP Belgique. Ils ont des besoins nutritionnels très particuliers vu qu’ils sont enfermés 23h sur 24 ».
Or selon les rares études internationales sur la nutrition en détention, les carences en nutriments essentiels (omega 3, vitamines) affectent les fonctions cérébrales, ce qui augmente la détresse psychologique, la dépression et le brouillard mental. La faim et la mauvaise qualité relative des repas accroît l’impulsivité et l’agressivité. A l’inverse, l’amélioration de la nutrition permettrait de réduire le niveau de violence, comme le souligne la psychologue britannique Kimberley Wilson.
Onze mois de réflexion, une liste de doléances
Le groupe de détenus accompagné par I.Care s’est d’abord concentré sur l’amélioration du catalogue :
- Donner des détails de prix pour savoir à quel point les produits sont taxés.
- Proposer davantage de produits « blancs », sans marque.
- Ajouter une photo de chaque produit pour les détenus allophones.
- Permettre de suggérer et de recommander de nouveaux produits dont les gens ont le plus besoin.
- Rendre la cantine du ramadan permanente pour respecter les régimes alimentaires de certains détenus. Par ailleurs, cette année, la liste des produits a été divisée par 2, les dattes ont été remplacées par des pruneaux, et la qualité du thé vert s’est dégradée.
Les détenus ont aussi dressé la liste des dysfonctionnements structurels : prix peu transparents ou des variations inexpliquées, incertitude des délais de livraisons. « Parfois on attend trois semaines pour recevoir la viande, les oignons pourrissent dans un coin, ou alors elle n’arrive jamais, puis on est remboursé seulement deux ou trois mois après » décrit Faouzi. Ils demandent d’améliorer les commandes en ligne via la télévision du détenu, ce qui permettrait de réduire les erreurs, la perte, le gaspillage.

Les contraintes de l’institution totale
« Comme il y a beaucoup de transferts d’une prison à l’autre, les détenu.es ont des points de comparaison et donc ça renforce le sentiment d’injustice. Ils savent qu’il est possible d’avoir un catalogue adapté aux besoins des détenus », explique Marion Guémas, directrice d’I.Care. Or, à Haren, il est possible d’agrandir le catalogue seulement deux fois par an, en ajoutant 10 produits pour remplacer les produits sous commandés. En juillet 2026, à la date où nous écrivions ces lignes : un produit seulement avait pu être ajouté au catalogue. « Ce serait une erreur de ne regarder que ce résultat, étant donné qu’en matière de pouvoir d’agir, l’implication directe dans le processus d’élaboration et de mise en œuvre d’actions est une étape primordiale de son renforcement » précise Camille Leddet.
Le parti pris d’I.Care est d’identifier « les contraintes de l’institution totale, précise Camille Leddet, avec les freins et les contraintes inhérentes à la prison, où les vies des individus sont principalement gérées sans eux et d’ailleurs contre leur gré, et où une demande n’est jamais assurée d’aboutir ». I.Care rappelle que son rôle est de faciliter l’accès à l’information dans cet environnement contraint, dans différent.es langues et registres – analyse et compréhension, notamment celle qui porte sur l’environnement carcéral, les droits des personnes détenues, l’accès à différents services.
« Il y a une grande dégradation », regrette Faouzi, qui a pourtant la chance d’avoir déjà un pied hors de la prison. De moins en moins d’ateliers, les asbl découragées à cause des annulations de dernière minute… « Maintenant c’est cellule, cellule, cellule, et de la mauvaise bouffe. Tout ça pour une prison qui a coûté un milliard ! » s’exclame-t-il. Dans un autre témoignage écrit transmis par l’OIP Belgique, JF confirme : « Les cuisines sont annulées, le fitness est annulé, les préaux sont annulés, certains n’ont parfois pas à manger… Je me sens devenir bête, l’impression de perdre mon vocabulaire, le jour de la marmotte, encore et encore ».
Repère : Le droit à l’alimentation en détention
La Loi de principes (article 42) indique que « l’alimentation du détenu doit être fournie en quantité suffisante, respecter les normes d’hygiène modernes et, le cas échéant, être adaptée aux exigences de son état de santé ». Les régimes médicaux, les pratiques culturelles ou religieuses doivent aussi être pris en compte dans les repas proposés.
Pour aller plus loin
Le site d’I.Care
Le site de l’OIP Belgique