Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 267

L'adolescence et le risque. 3e partie - Quelques perspectives d'intervention


Dans les numéros précédents (Éducation Santé 265 de mars et 266 d’avril 2011), nous avons dressé un rapide état des réflexions sur cette période importante de transition entre l’enfance et l’âge adulte, qui a ses caractéristiques propres dans tous les domaines, et pas seulement ceux de la santé physique et psychologique comme le voulait une lecture traditionnelle.
Dans le cadre de l’enquête HBSC (1), nous nous focalisions plus particulièrement sur les aspects problématiques de cette période, comme la gestion des risques.
Il n’existe évidemment pas un profil type du jeune adoptant des conduites à risque tout comme il n’existe pas un ensemble de facteurs permettant à coup sûr de les prédire. Ces dernières sont généralement le fruit de multiples combinaisons de facteurs (personnels, familiaux, amicaux, scolaires, sociaux, économiques, culturels, politiques, etc.) interagissant entre eux et prenant corps dans une histoire de vie en construction, dans une société véhiculant des valeurs et des normes en constante modification.
Il est aussi illusoire de penser que le risque zéro existe, qu’il est possible de le contrôler dans son intégralité. Tout au long de sa vie, le jeune sera confronté à la prise de risque alors autant le préparer à l’anticiper et l’aider à le gérer au mieux.
Partant de ces principes et du fait qu’il existe des points de convergence entre les conduites analysées dans cette étude, les quelques perspectives d’intervention présentées ici sont davantage centrées sur la prise de risque en général plutôt que sur des approches ciblées sur des produits ou des usages. Il n’en demeure pas moins que les deux perspectives sont évidemment complémentaires.

Agir sur plusieurs dimensions


Le caractère pluridimensionnel des comportements plaide en faveur de la mise en place, à différents niveaux d’actions, de diverses stratégies d’interventions (développement de compétences personnelles, implication de la communauté éducative, participation des parents, information par les pairs, régulation de la publicité relative aux psychotropes licites, réorientation des politiques de santé, dénormalisation des conduites de consommation courante, etc.).
En tant qu’intervenant auprès des jeunes, il est évidemment utopique d’imaginer pouvoir agir sur l’ensemble des déterminants favorisant l’usage de psychotropes. Il est par contre plus réaliste d’accompagner le jeune dans son développement personnel et social, de «lui permettre de construire les compétences qui lui permettront de prendre en charge sa propre existence», de l’amener à s’émanciper à l’égard des représentations véhiculées par les médias, de lui apprendre à porter un regard critique à l’égard de ses conduites, de lui donner confiance quant à ses capacités d’action, etc. (Bantuelle et al., 2008, p.62). En accompagnant l’enfant et le jeune dans les différentes phases de ce développement, la famille et l’école exercent un rôle fondamental qu’il convient de prendre en compte lors de l’élaboration de programmes d’actions visant à prévenir les conduites à risque.

Agir sur le caractère transversal


Comme nous avons pu l’observer, chaque usage ne relève pas d’une problématique distincte. Au contraire, des points communs émergent des différents usages et abus pouvant apparaître à l’adolescence. Ces points de convergence constituent autant de points d’achoppement sur lesquels il est possible d’agir si nous voulons avoir un impact sur les conduites développées à l’adolescence.
En ce qui concerne les enfants et les adolescents, les interventions centrées sur leur développement psychosocial (renforcement de l’estime de soi, gestion des situations stressantes, capacité à dépasser ses problèmes, capacité de se projeter dans l’avenir, résolution de conflit, capacité de résister à la pression des pairs, régulation de l’agressivité, dédramatisation des expériences anxiogènes, etc.) permettent de réduire la consommation de psychotropes (Cuijpers et al., 2002; Botvin et al., 2006, cités par Bantuelle et al., 2008; Riggs et al., 2006, cités par Roussel et al., 2008). Évidemment, les effets de celles-ci «sont renforcés lorsqu’elles sont associées à des interventions réalisées auprès des familles, des enseignants et de l’environnement scolaire» (Webster-Stratton et al., 2001, cités par Bantuelle et al., 2008, p.65).
Sur ce point, il est bon de rappeler que les caractéristiques des expérimentateurs de tabac et d’alcool en fin de primaire (sensation fréquente de nervosité, problèmes d’intégration scolaire, etc.) sont les mêmes que celles des usagers fréquents et abusifs de psychotropes dans le secondaire. Ainsi, mener des actions sur ces déterminants dès l’enseignement primaire laisse présager une amélioration de l’efficacité des projets s’attablant à diminuer la consommation de psychotropes à l’adolescence.

Impliquer les acteurs


Il ne s’agit pas uniquement d’intervenir sur les adultes gravitant autour des adolescents mais de leur donner la capacité d’être associés et de prendre part aux actions mises en place. Ainsi, par exemple, les parents éprouvent bien souvent des difficultés à aborder avec leurs enfants le sujet des psychotropes (en raison notamment d’un déficit de connaissance, d’une connaissance formatée par les médias, de la crainte à l’égard des psychotropes, etc.) alors que la communication parents-enfants à ce sujet constitue un facteur de protection contre les abus de substances psychoactives (De Haes, 1994, Cohen, 1998, cités par Mallick, 2007; Mallick, 2007).
De même, les projets en milieu scolaire faisant appel à des intervenants extérieurs, déployant des actions ponctuelles, se basant sur un faible engagement des acteurs scolaires, «ayant peu investi dans la formation des enseignants et bénéficiant de peu de ressources de soutien, sont considérés comme peu prometteurs» (Binyet et al., 1993, Perez-Stable, 1998, cités par Bantuelle et al., 2008). Ce constat ne signifie pas qu’il faut laisser un projet aux mains d’un seul acteur dont les compétences et les ressources sont forcément limitées mais implique de tisser des liens et construire des projets avec les multiples acteurs concernés (jeunes, parents, enseignants, éducateurs, intervenants spécialisés, professionnels de santé, intervenants extra-scolaires, etc.). Cette co-construction constitue un excellent moyen de mieux tenir compte des différentes dimensions impliquées dans l’usage de psychotropes.
Agir sur les compétences psychosociales, c’est également mettre en place une dynamique d’intervention encourageant la participation des bénéficiaires (lieu de parole, tutorat, réalisation d’une enquête, concours d’affiches, etc.), privilégiant «les méthodes interactives et expérientielles (jeux de rôle, mises en situation, travail pratique sur les ressentis et les émotions, etc.)»; méthodes garantes d’une meilleure efficacité (Bantuelle et al., 2008; Bruvold, 1993, cité par Craplet, 2007; Greydanus et al., 2005, cités par Roussel et al., 2008, p.18).

Étaler les interventions dans le temps


L’adolescent n’est pas un produit fini, c’est un processus en construction, en maturation, en évolution se modifiant au gré des expériences de vie, des rencontres, du parcours scolaire, etc. Il est donc «illusoire de penser que quelques heures d’information ou de discussion peuvent avoir un impact important sur la consommation de produits psychotropes» (Piette et al., 2003, p.62). Ce type d’intervention ponctuelle donne généralement de piètres résultats alors que les interventions construites dans la durée ou, mieux encore, s’étendant sur plusieurs années procurent généralement de bons résultats (Webster-Stratton et al., 2001, Botvin et al., 2006, cités par Bantuelle et al., 2008; Cuijpers et al., 2002).
S’il est pertinent d’étaler les interventions sur plusieurs années, il faut aussi prendre en compte le degré d’évolution et de maturation des jeunes sur lesquels sont portées les actions, les spécificités du public ciblé et du milieu d’intervention. Ainsi, si le programme d’actions cible les enfants d’écoles primaires, il est quasi indispensable d’y impliquer les parents vu notamment l’influence parentale à cet âge du développement de l’enfant.
Étaler des interventions dans le temps, c’est aussi veiller à ce que les divers programmes d’action couvrent les différentes périodes de la vie des adolescents.
Il paraît également important de ne pas attendre l’adolescence pour mettre en place des interventions et ce, d’autant plus que la précocité des conduites à risque est un indicateur de conduites problématiques à l’âge adulte.

Prendre en compte les particularités d’usage


Afin d’être cohérent avec la réalité adolescente, il est souhaitable d’apporter des réponses appropriées à leurs pratiques de consommation. Ainsi, par exemple, nous avons vu que bon nombre d’adolescents fumeurs avaient l’intention d’arrêter de fumer mais que, dans un même temps, cette intention n’était pas nécessairement définie précisément. Cette intention est vraisemblablement associée à des moments clés de la vie du jeune mais non encore «projetable» (grossesse, vie de couple, entrée dans la vie professionnelle, etc.). Dans ces conditions, mener auprès des adolescents fumeurs, une action ponctuelle d’aide à l’arrêt tabagique risque d’avoir peu de succès alors que la mise à disposition de ressources permanentes, adaptées et accessibles aux jeunes concernant ce sujet se révèle plus en adéquation.
Nous avons également vu qu’une partie des usages réguliers et abusifs s’insèrent dans une logique sociale, dans une dynamique amicale parfois seule garante d’un bien-être psychosocial. Il paraît dès lors peu concevable de mettre en place des actions de prévention de l’usage de psychotropes sans prendre en compte l’aspect positif de cette dynamique sociale pour le jeune.
Par rapport aux évolutions relatives aux usages de psychotropes, il importe de prendre en compte qu’en début d’adolescence les consommations sont davantage exclusives et expérimentales alors qu’en fin d’adolescence, les consommations sont plus régulières et multiples. Ce constat sous-tend que les actions portant exclusivement sur un produit se révèlent de moins en moins pertinentes au fur et à mesure de l’avancée en âge des jeunes.
Concernant le genre, l’inscription de l’usage de produits psychotropes dans les logiques comportementales différentes nous interpelle sur la nécessité de prévoir des moments d’intervention séparant les adolescents des adolescentes. Ce type d’intervention séparée étant plus à même de favoriser la liberté d’expression.
Concernant les abus en milieu festif, il importe de prendre en compte que d’un côté, les usagers de psychotropes s’appuient essentiellement sur les conseils de leurs pairs et sur leur expérience personnelle pour réguler leur consommation et d’un autre côté, ils se sentent habituellement peu concernés par les services d’aide spécialisés associés pour eux à l’image du toxicomane (Duprez, 2007). Dans ce milieu de vie, les actions impliquant les pairs et la réduction des risques (opération «boule-de-neige» de prévention par les pairs, mise à disposition de préservatifs, etc.) s’avèrent parfaitement pertinentes. Et ce d’autant plus que les risques principaux proviennent des comportements adoptés sous l’influence de substances psychoactives et que ce type d’usage récréatif a tendance à s’estomper avec l’entrée dans la vie adulte.
Dans les interventions relatives à l’enseignement secondaire, il paraît important de prendre en considération trois points: d’abord les profils de consommation varient entre types d’enseignement; ensuite entre le début et la fin du secondaire, les profils socio-économiques ont tendance à s’homogénéiser entre types d’enseignement; enfin le profil d’une classe en matière d’assuétudes n’est pas nécessairement le profil de la classe d’à côté et ce même dans une filière identique d’enseignement. Au vu du lien étroit avec la prise de risque, il importe aussi de donner une place particulière aux jeunes confrontés à des problèmes d’adaptation et de décrochage scolaires.

Dépasser les interventions centrées sur les risques


La prévention des usages de psychotropes et des conduites abusives ne s’arrête naturellement pas aux interventions ciblant spécifiquement les usages d’un ou plusieurs produits, d’un ou plusieurs comportements. En effet, les jeunes connaissant des déficits d’intégration scolaire et des problèmes d’ordre familial présentent un risque plus élevé d’adopter des conduites abusives. En outre, pour les jeunes adultes, l’intégration professionnelle et la construction d’une famille diminuent la fréquence des comportements abusifs. D’une manière générale, il apparaît que toute mesure ou action permettant d’optimiser le «métier» de parents dans son accompagnement des enfants et dans l’émancipation des adolescents, permettant de favoriser l’intégration scolaire et socio-économique des jeunes participe d’une manière ou d’une autre à la promotion de la santé et à la prévention des usages de substances psychoactives.
De plus, encadrer des jeunes n’est pas toujours une sinécure et ce, d’autant plus, que ces ‘encadrants’ ne sont pas nécessairement préparés à relever les défis qui les attendent, qu’ils ne disposent pas nécessairement de ressources et de soutien pour apporter une aide à un parcours parfois chaotique, qu’ils agissent quelquefois maladroitement malgré de bonnes intentions, etc. L’adolescent se construit en interaction avec l’univers des adultes et la qualité de ce «construit» dépendra du «bien-être» des différents acteurs impliqués dans cette interaction. Prévenir les assuétudes et promouvoir la santé, c’est aussi s’assurer du bien-être des diverses composantes de l’environnement psychosocial du jeune, d’améliorer les conditions permettant aux divers encadrants (parents, professeurs, éducateurs, professionnels de santé, etc.) de mener à bien leurs missions, leurs interventions, leurs accompagnements.
De même, aborder les conduites abusives, ce n’est pas uniquement se centrer sur les risques liés à leurs usages, c’est aussi aborder la notion de plaisir, des consommations en général, des valeurs véhiculées par la société, de la dimension sociale des comportements, de l’école, des loisirs, etc. Sur ce point, il apparaît que les approches centrées sur la peur à l’égard des adolescents et des parents s’avèrent peu recommandables (Robertson, 1996, cité par Mallick, 2007, Binyet et al., 1993, Perez-Stable, 1998, cités par Bantuelle et al., 2008). À ce sujet, il est aussi bon de rappeler que les jeunes ne raisonnent habituellement pas en termes de risque.
Ces perspectives d’intervention ne peuvent se faire sans une implication des divers secteurs œuvrant auprès des jeunes, ce qui suppose entre autres des concertations et mesures interministérielles permettant de favoriser cette rencontre intersectorielle.
Enfin, n’oublions pas que les adolescents présentent des atouts non négligeables (capacités critiques, créativité, adaptabilité, dynamisme, etc.) sur lesquels les intervenants peuvent s’appuyer pour mener à bien leur programme d’action, qu’ils sont rarement installés dans des conduites addictives même si, pour une minorité d’entre eux, les usages de psychotropes à l’adolescence sont les prémisses de comportements durables, que leurs usages présentent souvent un caractère instable et réversible.
Damien Favresse et Patrick De Smet , Service d’information promotion éducation santé – SIPES ULB
Référence et origine du texte - Favresse D., De Smet P., Tabac, alcool, drogues et multimédias chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.
(1) Voir http://www.ulb.ac.be/esp/sipes - onglet Publications, pour télécharger les documents de l’Enquête Health Behaviour of Schoolaged Children. Vous y trouverez notamment la bibilographie complète relative à cet article.

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