Mai 2026 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Faire respecter l’interdiction de fumer dans les écoles pour réduire l’initiation au tabagisme chez les adolescents et l’entrée dans la dépendance. C’est l’hypothèse du projet ADHAirE qui mise sur le renforcement du cadre et l’intervention des adultes : direction, enseignants, personnel et PSE.

L’école pourrait être un lieu privilégié pour intervenir sur le tabagisme. En Belgique, l’âge moyen d’initiation au tabac se situe autour de 16 ans selon les données de l’enquête HBSC 2022, ce qui est stable depuis l’enquête précédente de 2018 1. Mais la consommation combinée de cigarette classique et vape est passée en 4 ans de 9% à 14% chez les élèves du 1er degré. Et pour les élèves de 2e et 3e secondaire, la proportion grimpe à 30%.

Depuis 40 ans, toutes les tentatives de lutte contre le tabagisme scolaire semblent avoir peu d’effets. Ces actions ont souvent reposé sur la même hypothèse : informer sur les risques de la dépendance à la nicotine suffirait à détourner les jeunes du tabac. « Or, le tabac est un phénomène social. Personne ne se lève le matin en se disant : aujourd’hui, je vais commencer à fumer. C’est pour cette raison que les projets en éducation à la santé ont rarement été couronnés de succès, l’éducation seule ne peut pas suffire à endiguer un comportement lié à des interactions sociales », explique Pierre Laloux. Ce doctorant de l’Institut de Recherche en Santé et Société (IRSS) de l’Université catholique de Louvain mène le projet de recherche ADHAirE = « Pour une école sans fumée où il fait bon respirer » – (en anglais : A Decent and Healthy Air for Everyone).

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Le projet déployé depuis 2024 dans plusieurs établissements secondaires du Hainaut part du constat que les adolescents se mettent à vapoter ou à fumer pour appartenir au groupe et reproduire ce que font leurs pairs. Comme il ne s’agit pas d’un choix autonome éclairé, la réponse se doit d’être sociale, contextuelle et organisationnelle. ADHAirE a donc pris le parti de mobiliser la communauté scolaire.

La réglementation, pierre angulaire assumée

Pour les porteurs du projet et leurs partenaires2, la prévention ne peut plus se limiter à transmettre des messages : elle doit transformer le contexte scolaire lui-même. Et en premier lieu, repenser l’application de la réglementation. Cette approche bouscule les pratiques et pourrait bien refonder durablement la prévention tabac en milieu scolaire en Belgique francophone.

La réglementation est « un véritable outil de protection et de promotion de la santé », rappelle Nora Mélard, experte Prévention Tabac à la Fondation contre le Cancer. Elleavait consacré sa thèse à l’efficacité systémique des politiques de réglementation du tabagisme à l’école dans le cadre du projet européen SILNE mené en partie dans le Namurois (à lire dans Education Santé – avril 2019). ADHAirE prolonge son dernier chapitre et met en pratique les recommandations.

Une nécessité, estiment les porteurs du projet, car le décret de 2006 qui interdit de fumer partout dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, y compris hors temps de cours, et dans les lieux attenants à l’établissement « n’a jamais été évalué », alerte Pierre Laloux. Dans les faits, il n’est pas toujours respecté, y compris par les personnels ou même les parents d’élèves.

Le Hainaut : un terrain propice

ADHAirE s’est déployé dans la Province du Hainaut entre 2024 et 2026, 15 écoles secondaires ont participé : 20 étaient intéressées initialement, 18 sont entrées dans le projet et 3 l’ont quitté avec la césure de l’été 2025.
Plusieurs raisons expliquent le choix du Hainaut. La Province connaît une prévalence tabagique plus élevée qu’ailleurs, le revenu moyen est plus faible, et l’indice socio-économique (ISE) moyen des écoles de l’échantillon est de 8,2, alors que la moyenne en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) est de 10. « La prévalence du tabagisme est liée au revenu, c’est prouvé, même si les statistiques sur la consommation de vape et de puffs montrent que l’industrie du tabac réussit maintenant à séduire des adolescents issus de familles plus privilégiées », précise le chercheur.

La forte implication de l’Observatoire de la santé du Hainaut, qui travaille en réseau avec les services de promotion de la santé à l’école (PSE) et Psycho-Médico-Social (PMS), a aussi pesé dans le choix du terrain. Dans les autres provinces, la collaboration entre les directions d’établissement et les PSE sur la question du tabac serait relativement rare, par manque de disponibilité, de moyens ou même de questionnement sur la possibilité de s’investir sur cette mission. « C’est vraiment dommage parce que la ressource est là », constate Pierre Laloux, d’autant que tous les élèves de 16 ans passent un bilan médical obligatoire. Mais rares sont les fumeurs et les vapoteurs « à risque » de développer une dépendance à la nicotine, ou déjà dépendants qui sont identifiés. « La question est rarement posée », regrette Céline Corman, psychologue et coordinatrice du l’asbl Soutien Et Prévention Tabagique (SEPT), qui participe au comité de pilotage du projet.

Voir, c’est croire que le tabac est la norme

L’inquiétude sur les nouveaux modes d’entrée dans la consommation de nicotine impose de réfléchir à ce qui peut façonner les comportements : le cadre, les normes, la visibilité du tabac et la cohérence des adultes. En septembre 2024, l’équipe de recherche a commencé par un état des lieux via une enquête menée auprès de 3.000 élèves de 14 à 16 ans. Ensuite, chaque école a eu droit à un feedback sur la consommation (réelle et perçue) des produits du tabac.

Les résultats détaillent la consommation et les perceptions de celle-ci :

1 élève sur 4 a déjà fumé une cigarette classique ;
1 sur 2 a consommé une cigarette électronique ou une puff (une cigarette électronique jetable) ;
1 sur 10 a déjà expérimenté le snus, un tabac non fumé, conditionné en sachets ou en poudre humide, à placer entre la gencive et la lèvre, très fort en nicotine et interdit dans la plupart des pays européens ;
12 % ont consommé du cannabis ;
40% pensent que plus de la moitié des élèves fument ;
70 % pensent que la majorité des élèves vapotent.

portrait modern young people. vaping popular among youth alternative to smoking

Ces chiffres traduisent un phénomène de banalisation. Les jeunes surestiment largement la consommation de leurs pairs, ce qui renforce la normalisation du tabac et de la vape. Cette perception est en partie liée à la visibilité du tabac dans l’école :

40 % voient des élèves fumer à l’intérieur (toilettes, couloirs) ;
50 % dans la cour;
80 % à l’entrée ou dans le quartier.
 
L’enquête montre aussi que 42 % des élèves pensent que l’école n’en fait pas assez pour prévenir le tabac, contre 10 % qui pensent que l’école en fait trop. Et 30 % n’ont aucune opinion.

Les adultes dans l’angle mort de la prévention

L’enquête constate aussi que les adultes jouent un rôle dans la normalisation du tabac :

15 % des élèves voient des membres du personnel fumer à l’intérieur de l’établissement, 24 % dans l’enceinte ;
75 % déclarent avoir vu des élèves et du personnel fumer ensemble.
 
Lorsque des élèves voient des membres du personnel fumer devant et parfois même dans l’école, il devient impossible de faire respecter une interdiction crédible. « Le personnel ignore souvent que l’interdiction s’applique aussi à lui, donc ça sape la crédibilité de la règle ! » précise Pierre Laloux.

Cela explique aussi que le personnel ignore parfois les transgressions des élèves. D’ailleurs, « pourquoi interdire au fond ? » s’interrogent certains adultes qui se trouvent devant un dilemme. Certains élèves sont nicotino‑dépendants et ils ne réussiront pas à arrêter de fumer sans accompagnement. De surcroît, les aides au sevrage et la possibilité de se faire accompagner par un.e professionnel.le de santé formé.e en tabacologie sont méconnues et sous-utilisées.
ADHAirE vise à replacer la règle au centre du jeu, non comme outil punitif, mais comme norme de protection collective. Dans cette perspective, la prévention tabac en milieu scolaire a besoin des équipes encadrantes pour soutenir la réglementation.

Un essai randomisé contrôlé pour changer les pratiques de l’intérieur

ADHAirE a adopté une nouvelle approche scientifique : un essai randomisé contrôlé, qui permet d’évaluer l’efficacité d’une intervention. Les chercheurs ont composé deux groupes : 9 écoles contrôle, 9 écoles intervention.
Dans les écoles intervention, deux dispositifs sont actifs. Le groupe de travail intra‑école rassemble direction, enseignants, éducateurs, personnel ouvrier et élèves. Deux réunions par quadrimestre ont permis de réaliser une analyse des pratiques (sous forme de SWOT), de déconstruire les mythes (« c’est un choix personnel », « j’arrête quand je veux », « la réglementation ne fonctionne pas »…), de réviser son règlement intérieur et le schéma de sanctions, de cartographier les lieux de consommation et les transformer en points-relais vers l’aide, de fixer des objectifs pérennes selon la méthode SMART (Spécifique, Mesurable, Adaptable, Réaliste, Temporel). Certaines écoles ont même lancé des concours d’affiches et mis en place des animations par les pairs.

Le deuxième dispositif a consisté à créer un réseau inter-écoles pour permettre aux établissements d’échanger sur leurs pratiques. Entre 2024 et 2026, l’équipe d’ADHAirE a multiplié les interventions sous forme d’ateliers et de formations. « Ça leur a permis de réseauter, et de se rendre compte que la plupart des enseignants n’étaient pas du tout au courant de tout ce qui existe comme nouveaux produits », relate Pierre Laloux qui a pu s’appuyer sur des interventions du FARES pour lever le flou.

Elargir l’intervention en Fédération Wallonie-Bruxelles

Alors que le projet touche à sa fin, l’équipe de recherche va réaliser une seconde évaluation dans le courant du mois de mai pour voir si les statistiques de consommation, de perception et d’adhésion ont changé après deux ans de mobilisation sur le sujet dans les 9 écoles d’interventions.

Forte des leçons tirées de l’expérience ADHAirE, l’UCLouvain déploiera bientôt ASPIRE, un dispositif de diagnostics et feedback destinés à 40 établissements de la Fédération Wallonie‑Bruxelles. L’objectif reste le même : soutenir les écoles pour mettre en place des environnements protecteurs. La forme du feedback – simple mail, comparatif ou présentation sur place – sera attribuée par randomisation. Un appel à participation sera bientôt lancé.

 1 Enquête HBSC 2022 – Service d’Information Promotion Education Santé (SIPES) https://sipes.esp.ulb.be/publications/enquetes-hbsc
2 Construite avec la chercheuse Audrey Delaire sous la houlette du professeur Vincent Lorant, l’intervention était financée pour 4 ans par la Fondation contre le Cancer, et soutenue par le FARES, l’ONE, l’Observatoire de la santé du Hainaut (OSH) et l’asbl Soutien Et Prévention Tabagique (SEPT).

Plus d’info : ADHAirE | Université catholique de Louvain