Juillet 2026 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Comment valoriser le vécu et l’expérience des participants à une démarche communautaire sans les instrumentaliser ? C’est une préoccupation partagée qui sous-tend la participation de personnes-relais aux formations dispensées par service support SESU santé communautaire porté par les Pissenlits. Retours d’expériences.

En ce lundi 4 mai pluvieux, sept personnes-relais rejoignent leur groupe de travail mensuel qui se tient dans le foyer des Pissenlits – à Cureghem au premier étage d’un bâtiment partagé avec la maison médicale du triangle. Depuis 2025, les personnes-relais animent une des quatre journées de formation à la démarche communautaire dispensée par le SESU. Elles ont déjà rencontré une cinquantaine de professionnel.les du secteur de la promotion de la santé.
Le relais en promotion de la santé concerne toute personne professionnelle ou non, association ou particulier qui relaie des pratiques de promotion de la santé. « Ici on travaille sur une expertise du vécu de la démarche communautaire, précise Frédérique Déjou coordinatrice institutionnelle et responsable du Service Support des Pissenlits. Les personnes relais ont acquis une vision, des repères méthodologiques, ça va au-delà d’être le relais d’un outil co-construit, au-delà de l’expertise du vécu ou de la pair-aidance, car elles jouent un rôle central de pont et d’accompagnement de proximité, et participent aussi au plaidoyer et à la formation des professionnels ».

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Une réunion du GT personnes-relais dans le foyer des Pissenlits à Cureghem – Crédit photo : Les Pissenlits Asbl

Du vécu à l’expertise : des trajectoires d’engagement

Autour de la table, les conversations vont bon train. Une équipe de capitalisation de Santé Publique France devrait bientôt faire une fiche CAPS sur l’expérience des personnes-relais aux Pissenlits. La troupe est enthousiaste. « Etre personne-relais, ça nous rend important » sourit Zaulikha qui vient depuis 10 ans. Elle se souvient que son engagement s’est renforcé progressivement. D’abord, elle a découvert les Pissenlits, participé à une activité, puis au fur et à mesure, relayé des informations, des choses vécues à Pissenlits dans différents contextes : sa famille, son entourage, avant de s’impliquer davantage.

Loubna s’est « invitée » pour devenir personne-relais. Elle avait participé au Journal Intime d’un groupe de femmes, une expérience fondatrice pour elle et fréquente les Pissenlits depuis 18 ans maintenant. Mais c’est par l’infirmière de sa maison médicale avec laquelle elle organise un groupe de marche qu’elle a entendu parler de la formation dispensée par le service support. « J’ai tout de suite voulu rejoindre les formateurs. C’est une façon de rendre aux Pissenlits ce qu’ils m’ont donné. Et puis, on se sent légitimes, c’est une fierté de former les professionnels,  » dit la quinquagénaire rayonnante.

« Pour devenir une personne-relais : il faut une certaine volonté, une certaine régularité confirme Jean Méli. Cela demande du temps et de l’implication. Mais on apprend beaucoup ». Ce médecin de santé publique pensionné participe aux activités de sensibilisation, de prévention et de formation des Pissenlits depuis 12 ans en particulier sur le sujet du diabète. « Nous agissons comme malades-experts, pour que les inégalités sociales de santé diminuent. Notre philosophie repose sur le partage des pouvoirs. Car une fois que chacun qu’il soit professionnel ou patient, prend conscience qu’il est partie prenante d’un système, il doit être capable d’entendre qu’il faut de partir des demandes des bénéficiaires ».

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Lors de la formation à la démarche communautaire, Bryce Vanstadt de l’asbl Nos Oignons participe à l’atelier animé par Jean Méli
Crédit photo : Les Pissenlits Asbl

« Ce n’est pas facile pour les professionnels »

Et la réciproque est vraie également ! Au cours de la formation aux démarches communautaires les professionnel.les ont demandé si les Pissenlits pouvait créer des jeux et des simulations pratico-pratiques sur les démarches communautaires afin qu’ils puissent les transmettre à leurs équipes.

L’idée de créer des outils fait des émules. Et Fatima, la plus ancienne de tou.te.s, car elle fréquente les Pissenlits depuis 27 ans, propose même de se rendre dans les structures au moins une fois pour rencontrer les équipes. « Ça permettrait de repartager les savoirs, s’exercer à transmettre, faire des petits travaux de groupe, qu’on puisse avoir un échange tous ensemble, signe-t-elle rapidement en langue des signes. Ce n’est pas facile pour les professionnels, fait-elle remarquer. La capitalisation, c’est graduel, c’est comme la croissance ou la digestion quand on a bien mangé », dit-elle en se frottant le ventre après avoir signé sa blague, provoquant les rires de l’assemblée.
Noémie Hubin, responsable de projet dans l’asbl, résume dans un flipchart le rôle de personne relais. Par souci de facilitation visuelle, elle a utilisé l’image du pissenlit : la graine en rose, l’aigrette en vert, forment ensemble un fleuron de pissenlit. Un bonhomme tient dans sa main droite des graines de ressources (expérience professionnelle, mode de vie, réseau personnel, savoirs expérientiels, savoirs théoriques, mode de vie), et dans sa main gauche l’aigrette des conditions (traduction, mise en confiance, gratuité des activités, non-jugement, mixité, liberté de parole, co-construction, repères de la démarche communautaire). Elle les mêle et essaime vers sa famille, ses amis, des associations, des professionnels, le corps médical, le grand public, au pays pour les personnes qui ont un parcours de migration.

Des formations qui changent les pratiques

Les premiers retours recueillis par le biais des formulaires d’évaluation soulignent des « échanges très concrets, très parlants, qui permettent de mieux comprendre les démarches communautaires ».

« La formation aux Pissenlits était passionnante. On sent que c’est solide, constate Fanny Campion, la coordinatrice de Cuisines de Quartier qu’Education Santé a pu contacter par téléphone. Ça nous a permis de voir que les personnes relais était actrices, c’est vraiment leur projet. C’était même un peu frustrant, parce qu’il y avait trois tables, trois sujets différents et j’avais plein de questions à leur poser sur leur rôle ! »

Pour sa structure « la démarche communautaire est cruciale. Là j’ai la méthode, leur formation est éprouvée, ça a planté plein de petites graines ». Fanny a décidé d’organiser un world café et d’inviter deux ou trois ambassadeurs pour la prochaine formation qu’elle dispensera. Elle transmettra aussi ce qu’elle a retenu des 4 jours de formation à son équipe dans le cadre des rendez-vous trimestriels de l’asbl, qui se déploie actuellement en Wallonie.
Les autres participants retiennent aussi qu’il faut « prendre en compte les réalités », que « les groupes ne vont pas tous vers l’autonomie ». Les animatrices des Pissenlits ont d’ailleurs insisté sur « l’importance de l’accueil », dans leur cas particulier : celui des personnes sourdes et sur l’importance de créer les outils le plus inclusifs possibles. « Ça nous parle car le public des cuisines de quartier est aussi très diversifié, certains se déplacent en fauteuil roulant, d’autres ne maîtrisent pas l’écrit » précise Fanny Campion.

Légitimité de parole et de participation

Les autres participants sont aussi conscients de l’importance de l’essaimage au sein de leurs structures même si l’organisation du travail est parfois un frein à la formation aux démarches communautaires. Certains ont demandé « à avoir des quizz, des outils d’animation pour partager les démarches communautaires avec leur équipe ».

« La rencontre avec les personnes-relais était particulièrement précieuse  », dit Bryce Vandystadt de l’asbl Nos Oignons qui développe des projets d’agriculture sociale et de soins à travers des journées collectives de maraîchage – malheureusement, l’asbl est contrainte d’entrer en dormance à la mi-octobre en raison de la perte de la plupart de ses financements.

Leur implication et leur fierté étaient palpables. « Ce sont des personnes à qui on confère un statut particulier. Ces personnes étaient usagères et maintenant elles ont des missions. C’est intéressant de constater la légitimité de leur parole et de leur participation. Ce qui m’a marqué c’est leur enthousiasme et leur satisfaction à rendre service à l’institution qui les a accompagné – comme un juste retour des choses. Et la fierté de partager le travail accompli auprès des professionnels de la promotion de la santé » ajoute-il.

Des espace-temps suspendus

Chez Nos Oignons, les volontaires sont défrayés, mais ils n’ont pas des statuts différenciés même si leur degré d’implication est plus important. « Après la formation, j’ai debriefé avec l’équipe de Nos Oignons, mais on a décidé de ne pas hiérarchiserLa formation nous a tout de même confirmé qu’on était sur la bonne voie. On soigne l’accueil, on est attentifs à ce que les personnes arrivent aux champs dans les meilleures conditions. On propose un espace-temps suspendu, hors de chez soi, et hors les murs où la personne n’est pas objet de soins, mais elle est actrice de sa santé ».

Aux Pissenlits, la matinée de debrief touche à sa fin et chacun repart à ses occupations. « Le groupe de personne-relais HUC+ [1] sont à nos côtés pour former les pros de santé. Le temps est un garde-fou quand on veut privilégier la participation citoyenne, précise Noémie Hubin. Deux logiques complémentaires sont à l’œuvre : la logique de projet – les HUC+ participent parce que le projet est issu de leur demande et parce que ce sont eux qui prennent les décisions– et la logique des compétences : le processus même fait santé ».

Pour aller plus loin :
lespissenlits.be
cuisinesdequartier.be
nosoignons.org
La collectivité au secours de la santé, interview de Marie-Pascale Minet permanente politique à la Fédération des maisons médicales parue dans En Marche en mars dernier. Pour elle, prendre soin de soi, c’est d’abord prendre conscience de « ce qui fait santé ». Notre bien-être ne relève pas seulement de notre responsabilité, c’est une affaire collective.

[1] Dans le jargon de la santé communautaire, HUC+ désigne les habitants, usagers, citoyens, etc