Janvier 2026 Par Clarisse PETEL Initiatives

Dans le cadre d’un projet théâtre renversant mené à la Maison des Jeunes de Forest, neuf enfants de 6 à 12 ans ont renforcé leurs compétences langagières, leur esprit critique et la connaissance d’eux-mêmes.

En tant que logopède au CeRAPSS, une asbl bruxelloise active en promotion de la santé notamment auprès de la jeunesse, Clarisse Petel a assisté à la création théâtrale de la Maison des Jeunes de Forest. Son objectif était de percevoir la façon dont les enfants s’approprient les nouveaux exercices langagiers et développent leurs compétences psychosociales et plus particulièrement trois participants qu’elle suit individuellement en logopédie.

Sous le chapiteau, le public retient son souffle. « 2035. Après des milliers d’années de règne, les adultes ont perdu le pouvoir. Les enfants du monde entier se sont soulevés pour reprendre la main sur leur avenir. Un procès historique s’ouvre : le Procès des Adultes, accusés d’avoir abîmé la Terre, créés des guerres, imposés des règles aux enfants, et surtout d’avoir oublié les rêves. Face à un tribunal composé d’enfants qui deviennent juges, avocats, témoins et citoyens d’un monde nouveau, les adultes devront répondre de leurs actes ». 

Sous la lumière des projecteurs, les neuf acteurs et actrices du « Grand Renversement » entrent en scène dans un décor sommaire de tribunal. « Oh, mais ce sont des enfants ! » s’exclame une spectatrice lorsqu’elle découvre que les interprètes ont entre 6 à 12 ans et qu’ils donnent leur toute première représentation. L’événement se déroule à deux pas de la friche Josaphat à Schaerbeek en une fraîche matinée de novembre dans le cadre de la 25ème édition du Festival Mimouna. Durant deux jours, le public composé de parents, d’enfants et d’animateurs éducatifs et médico-sociaux assistent aux spectacles créés par des jeunes des quartiers populaires de Belgique (voir notre encadré). 

« Le Grand Renversement » est né à l’école de devoirs de la Maison des jeunes de Forest. Pendant presque 3 mois, le comédien Laurent Louvion a accompagné les enfants pour construire la pièce et la répéter tous les mercredis après-midi et durant les vacances d’automne. A l’initiative du projet, la responsable de l’Ecole de devoirs (EDD), Charlotte Dudant, était aussi présente et impliquée durant toutes les activités. Sa proposition était de faire découvrir aux enfants le plaisir de créer, d’imaginer, et d’exprimer leurs pensées par le corps et la parole, avec pour horizon de monter sur scène lors du Festival Mimouna. 

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Le metteur en scène Laurent Louvion donne ses dernières recommandations avant la représentation – © CeRAPSS

Surpasser les difficultés langagières 

A droite, trois avocates générales prennent position, avec à leurs côtés, une greffière, la plus jeune comédienne de la troupe, qui va dessiner le procès aux crayons de couleur. Au centre de la scène, Fatima, 12 ans, se tient bien droite et endosse le rôle de la juge. C’est elle qui met l’accusé – son frère Ilyas – devant les faits qui lui sont reprochés : « Aujourd’hui, vous êtes jugé pour des siècles de bêtises. Pour nous avoir donné des ordres, pour avoir créé l’argent et donc la pauvreté, pour avoir créé la guerre et oublié la paix, pour avoir pollué la Terre de nos enfants, pour tous vos vols, meurtres, agressions, pour avoir toujours cru que vous aviez raison même quand vous aviez tort… et pour avoir oublié l’enfant qui est en vous ». Son élocution est parfaite et reflète le fruit d’un long travail : pour y parvenir, elle a dû dépasser ses difficultés scolaires et langagières. Alors que ses professeur.es la disaient timide et effacée, elle est aujourd’hui sur le devant de la scène avec un regard assumé, une posture ouverte et un discours clair et limpide. 

Des témoins se succèdent à la barre : Ibrahim, qui a dû fuir Kaboul en raison de la prise du pouvoir par les Talibans, Maïa qui a quitté le Soudan, et murmure d’une voix à peine audible « Le soleil est devenu de plus en plus chaud, le ciel ne voulait plus pleurer et la terre et les récoltes ont disparu. Mes parents avaient une ferme mais tous les animaux sont morts de famine… Et les Hommes aussi. Nous avons dû partir dans le nord pour trouver de la fraîcheur. Nous avons marché pendant des mois jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sable ». L’adulte mis en accusation objecte : « Il n’y qu’à construire une maison par-dessus avec la climatisation, comme à Dubaï. Ils vivent très bien là-bas, et les enfants sont heureux ». Mais les avocates de la défense répliquent : « Et vous leur avez demandé à ces enfants s’ils ne préféraient pas respirer un arbre plutôt que du béton ? Si tout le monde vivait comme à Dubaï, il n’y aurait plus d’humain sur Terre ». L’adulte, avec cynisme et aplomb assure : « Au pire des cas on ira sur Mars ». « C’est une bonne proposition de peine pour les adultes », réplique la juge, qui lui soumet de partir sur Mars et de laisser la Terre aux enfants car ils sauront en prendre soin.  

Oser critiquer implique d’avoir les mots 

En une vingtaine de minutes, la pièce aborde des thèmes nombreux et variés : l’exil, la crise climatique, la pauvreté. Mais aussi les relations parents-enfants, la domination masculine et les discriminations. A cet adulte qui se targue de confier ses enfants à une nounou et de ne pas se donner la peine de partager les tâches domestiques avec sa femme, la Juge précise : « N’aggravez pas votre cas, nous sommes au tribunal des enfants, le tribunal des femmes vous est réservé pour la semaine prochaine ! ». L’irrévérence du « Grand Renversement » fait mouche, le public passe du rire aux larmes. Quand la Juge demande aux enfants ce qu’ils proposent pour créer un monde nouveau, ils en viennent à énoncer leurs utopies : « Créer la gentillesse universelle, enlever l’argent, arrêter toutes guerres, créer des moyens de transport gratuits et non polluants, arrêter d’être raciste, plus de pauvreté et offrir des maisons à tout le monde, parler une seule langue pour que le monde entier se comprenne, se respecter les uns les autres… ». 

L’ensemble du scénario s’inspire des improvisations proposées aux enfants. En amont, l’EDD a initié des exercices soutenant le langage lors d’activités ou de séances de logopédie pour Fatima et deux autres enfants. En effet, cette année, l’équipe porte une attention particulière sur l’expression orale, thème choisi pour tenter de soutenir la maîtrise d’un langage riche et nuancé. De ce fait, l’objectif est d’encourager l’utilisation de mots peu exploités par les enfants, en prenant le temps de leur expliquer les différentes significations des discours employés à l’écrit ou lors d’exposés oraux. 

Avec Laurent Louvion, un des exercices d’entraînement consistait à énoncer des mots en lien avec celui produit par la personne précédente : X dit « chien », Y répond « pattes ». Plusieurs exercices d’improvisation à partir d’un personnage, d’une situation et d’un lieu ont également été réalisés. Cette exposition à un langage riche et varié pouvait au départ décontenancer certains enfants, qui faisaient part de leur incompréhension devant les consignes ou les intentions. 

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Les enfants de la Maison des Jeunes de Forest sur scène – © CeRAPSS

La sociologue Marianne Woollven (2024) rappelle en effet que la capacité d’interpréter un discours langagier qui n’est pas relatif à l’usage pratique du langage, mais à son rapport réflexif et métalangagier, n’est pas du tout évident pour certains enfants issus de milieux populaires. Ces exercices théâtraux, qui demandent de pouvoir prendre de la distance avec son propre vécu, de pouvoir user de son imagination et de sa créativité pour produire une histoire cohérente et nuancée, étaient un réel défi pour plusieurs d’entre eux. 

L’équipe prenait donc le temps de réexpliquer les demandes durant chaque séance, et une fois comprise, insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’imiter l’adulte, mais bien d’imaginer de nouveaux scénarios en toute liberté. Au fur et à mesure des séances, les enfants ont osé s’exprimer, osé même critiquer et envisagé de changer la société, pour la rendre plus joyeuse, plus cohérente et plus humaine. 

Les compétences psychosociales passent par le langage 

Comme l’écrit Fatima dans le cahier qu’elle utilise lors des séances de logopédie : “Le théâtre m’apporte du plaisir. Maintenant j’ose parler devant les autres et j’ai confiance en moi”. Ses propos révèlent un autre aspect essentiel du théâtre, qui concerne ses bienfaits en termes d’estime de soi et de développement des compétences psychosociales telles que l’empathie, le respect, l’ouverture aux autres et la compréhension interculturelle (Guennoun Hassani, 2025). En effet, l’imitation et la reproduction des actions, qui permettent de prendre distance avec son vécu, favorisent progressivement une compréhension profonde des sentiments et des différences de perspectives entre chaque personnage, et renforcent l’imagination et la confiance en soi. 

Lors des activités, tous les enfants ont pu exprimer sans crainte leurs colères, leurs joies, et respecter la parole de chacun, sans jugement. Plusieurs d’entre eux, très réservés au départ, ont pu surmonter au fur et à mesure leurs appréhensions et explorer leurs relations avec les autres mais également avec leur corps, leurs émotions et leurs idées. L’intensité et la clarté de leur voix, ainsi que leur posture et leur discours n’ont cessé de progresser.  

Plus globalement, l’expression théâtrale est un moyen pour nos jeunes de se sentir écoutés, respectés, et valorisés pour qui ils sont. Comme le disaient les enfants qui jouaient les rôles d’avocate.e.s: “vous avez toujours cru qu’en tant qu’adulte vous aviez la bonne parole. La bonne façon de penser. La bonne façon de vivre”. Or, “C’est vous, les adultes qui fabriquez des méchants à partir des enfants”.   

Ne devenez pas adulte trop vite 

Alors que les parents issus de milieux populaires se sentent rarement consultés, compris, et n’ont en ce sens pas voix au chapitre (Tardieu, 2014), voilà qu’à cet instant, leurs enfants revendiquent sur scène le droit à la parole. Une parole qui participe au développement de leur “pouvoir d’agir”. Comme le dit un jeune adolescent dans le documentaire “A voix haute” (Ly et Freita, 2016), qui filme des participants au concours “Eloquentia” en France :  “la parole, c’est ce qui m’a manqué quand j’étais gosse ; quand je retrace mon parcours, je me dis que si j’avais eu les bons mots au bon moment, j’aurais pu changer littéralement certains événements de ma vie”. Finalement, ce jeune explique que la parole lui permet de se défendre dignement et de faire valoir ses idées. Des possibilités que l’EDD souhaite offrir aux enfants de la Maison des jeunes de Forest, et ce dès le plus jeune âge. 

Sur scène, Fatima a clôturé la pièce par ces mots : “Les enfants, retenez l’innocence que vous avez en vous, ne devenez pas adultes trop vite et surtout éduquez les grandes personnes, grondez-les certes, mais rassurezles pour qu’ils n’oublient pas tout de leurs jeux, de leurs découvertes, de leurs rires et de leurs rêves”. Au premier rang, le metteur en scène Laurent Louvion lève les pouces pour féliciter les enfants et essuie une larme d’émotion. Il a anticipé chaque réplique des comédiens en herbe avec un eye contact, un petit hochement de tête, un signe de la main ou une mimique. Sous les applaudissements, les enfants saluent ravis. Et la mère de Fatima et Ilyas ne peut se retenir de monter sur scène pour serrer ses enfants dans ses bras.  

« Le Grand Renversement » a remporté le premier prix du festival Mimouna, une magnifique victoire et un sentiment de fierté partagé par tous les enfants qui vient faire écho à la vision du dramaturge franco-suisse Valère Novarina : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ». 

Œuvrer à la démocratisation culturelle  

Né au cœur des quartiers bruxellois défavorisés, l’asbl “Les Nouveaux Disparus” est une compagnie de théâtre itinérante qui sillonne la Belgique pour œuvrer à la démocratisation culturelle. Une troupe de comédien.nes professionnel.les installe son chapiteau au pied des logements sociaux dans les quartiers populaires des villes et villages de Belgique francophone. L’association organise également une série d’événements, dont le Festival Mimouna, qui rassemble chaque année une trentaine d’organismes de jeunesse bruxellois et wallons et plus de 200 jeunes de 6 à 20 ans, dans l’objectif de favoriser le dialogue interculturel, la créativité collective et l’expression de soi. Cette année, les artistes se sont inspiré.es du slogan “Résiste, prouve que tu existes” de cette 25ème édition, pour accompagner les jeunes qui ont imaginé, créé et répété une œuvre témoignant de leurs interrogations, de leurs engagements et leurs rêves pour un monde plus juste, solidaire et inclusif. 

Bibliographie: 

– Guennoun Hassani Faïza (2025), Maîtriser les compétences transversales grâce au théâtre: une voie non conventionnelle vers le succès, Revue L’Archétype, volume 3. 
La Compagnie des Nouveaux Disparus (2025), la place des jeunes dans la société: résiste, prouve que tu existes, 25ème édition du Festival Mimouna, Dossier pédagogique.
– Ladj L. et et S. Freita (2017), Documentaire « A voix haute : la force de la parole« , Mars Film.
– Tardieu B (2014), L’approche d’ATD Quart Monde est-elle soluble dans l’empowerment ?, Recherche sociale 2014/1 N° 209, pages 36 à 45, Éditions FORS-Recherche Sociale.
– Woollven M. (2024), Enfance : comment les inégalités de langage se construisent, the conversation.