Les cigarettiers ont pris une longueur d’avance. Depuis quelques années, ils mettent en avant des nouveaux produits sans fumée marketés pour la jeunesse qui sont devenus la nouvelle porte d’entrée pour la dépendance au tabac et à la nicotine. Si la loi évolue en Belgique – des nouvelles mesures sont entrées en vigueur en janvier et en avril 2025 – la Fondation contre le cancer et le Fonds pour les affections respiratoires (FARES) lancent un appel aux acteurs du social-santé pour atteindre l’objectif d’une génération sans tabac en 2040.
Nora Mélard est Experte Prévention Tabac à la Fondation contre le Cancer,
Frédéric Godeaux est responsable de Communication du Fonds des Affections Respiratoires – FARES asbl.

Fumer n’est pas un comportement individuel, car le risque qu’une personne commence à fumer dépend de son exposition aux produits de tabac. Tiffany a 16 ans, l’âge moyen de la première cigarette selon l’enquête de santé 2018 de Sciensano. Elle a plus de risques de commencer à fumer si son entourage fume, sa famille, ses ami.es. Chaque fois que Tiffany voit quelqu’un fumer dans un film, une série, sur les réseaux sociaux, sa perception de la cigarette ou de la cigarette électronique s’ancre : ce ne doit pas être si mauvais pour la santé si c’est autorisé à la vente et commun dans notre société.
Si la jeune fille commence à fumer, elle vivra le moment présent, en se disant que c’est fun, rigolo, qu’elle veut pouvoir partager ça avec ses ami.es, sans vraiment réfléchir aux conséquences. Le jour où elle voudra arrêter – plus de 70% des personnes qui fument quotidiennement ont déjà essayé d’arrêter de fumer – il lui sera pourtant difficile de se débarrasser de cette triple dépendance.
Car les produits de tabac peuvent entraîner à des degrés variables :
- une dépendance physique due à la nicotine ;
- une dépendance psychique : besoin de nicotine pour se détendre, se concentrer, gérer les émotions et vivre au quotidien ;
- une dépendance comportementale : la cigarette classique ou électronique est associée à des situations et des comportements de sa vie quotidienne.
En Belgique, 15% des Belges fumaient au quotidien en 2018 (contre 19% en 2013 estimait Sciensano). Toutefois, ces statistiques précèdent le boom de la cigarette électronique, il faut attendre les résultats consolidés de la nouvelle enquête de santé 2023-2024 pour connaître précisément l’ampleur de l’usage de la cigarette électronique au niveau national.
En 2018, Sciensano relevait aussi qu’un nombre croissant de Belges n’avaient jamais fumé de leur vie, mais que la proportion de ceux qui avaient arrêté de fumer était plutôt stable. Chez les publics plus vulnérables et précaires, la consommation de tabac diminuait, elle, très peu.
Créer des Espaces sans tabac
Pour encourager l’arrêt du tabac et réduire le risque d’initiation tabagique, les autorités fédérales ont adopté la Stratégie Interfédérale pour une génération sans tabac, publiée en décembre 2022. L’objectif est d’atteindre une génération sans tabac en 2040, et plus précisément de réduire la consommation quotidienne de produits de tabac à 5%, et l’initiation à (presque) 0%.
Le 1er janvier 2025, certaines mesures de la Stratégie Interfédérale, sont entrées en vigueur, dont :
- l’extension de l’interdiction de fumer dans les lieux publics ouverts aux terrains de sport, plaines de jeux, parcs d’attraction, zoos, et fermes pour enfants ;
- la création d’un périmètre de 10m sans tabac aux entrées et sorties des lieux publics scolaires et extra-scolaires, et de soins.
Depuis le 1er avril, il est aussi interdit d’exposer des produits de tabac dans les points de vente, et de les vendre dans les magasins d’une superficie supérieure ou égale à 400m².
L’objectif de ces mesures est de réduire la visibilité de la consommation de tabac, d’offrir de plus en plus d’espaces libérés du tabac, où la population, et principalement les jeunes, ne sont pas exposés aux produits de tabac, ce qui permet d’en dénormaliser leur consommation.
Cette salve de mesures vise aussi à réduire les risques liés au tabagisme passif, c’est à dire l’exposition à la fumée de tabac et aux particules fines émanant de la cigarette électronique. Les personnes qui fumaient mais ont réussi à arrêter, sont aussi moins tentées de recommencer.
Chaque opérateur.rice de promotion de la santé peut se saisir de cette actualité pour aborder la discussion au sein de sa structure et s’interroger sur ce qui est mis en place pour réduire les risques d’exposition aux produits du tabac et pour aider les personnes à arrêter de fumer : activités de sensibilisation ou d’aide au sevrage, acteurs mobilisés ou mobilisables. Chaque initiative compte ! Le SPF Santé Publique, l’AVIQ et l’Alliance pour une Société sans Tabac diffusent d’ailleurs un webinaire qui présente les changements législatifs et quelques astuces pour la mise en place d’Espaces sans tabac.
Faire connaître les options d’aide au sevrage tabagique
Les offres d’aide au sevrage tabagique restent encore trop peu connues du grand public, alors que certains dispositifs ont fait leurs preuves, comme Tabacstop. En 2004, la Fondation contre le Cancer a mis en place cette ligne téléphonique gratuite d’information sur les produits de tabac, qui fait du coaching pour aider à l’arrêt du tabac depuis 2007. En appelant le 0800 111 00, ou via le site tabacstop.be, toute personne qui désire arrêter de fumer peut bénéficier d’un coaching gratuit par un.e tabacologue. Elle bénéficiera alors d’un suivi de huit séances sur une période de plus ou moins trois mois, pour préparer à son rythme l’arrêt tabagique. Depuis 2007, 12 530 personnes ont suivi un coaching complet d’arrêt tabagique, avec un taux de succès de 50% au bout de l’accompagnement, 22% à six mois et 20% à un an. Ce sont des résultats encourageants, car en comparaison, le taux de succès sans aide est de 4%1.
Une autre solution est de prendre rendez-vous chez un.e tabacologue. Ces professionnel.les de la santé ont des formations diverses (médecine générale, diététique, ergothérapie, soins infirmiers, kinésithérapie, pharmacie, psychologie ou sage-femme). Grâce à leurs connaissances approfondies sur la dépendance, le changement de comportement, les substituts nicotiniques, etc., les tabacologues ont tous les outils nécessaires pour aider les personnes qui fument à arrêter de fumer.
Pour bénéficier d’un suivi plus abordable, les personnes qui fument peuvent également se rendre auprès d’un Centre d’Aide aux Fumeurs. Il en existe trente répartis en Wallonie et à Bruxelles.
Enfin, alors que les substituts nicotiniques sont efficaces dans le cadre du sevrage tabagique pour pallier à la dépendance physique due au manque de nicotine, ceux-ci restent encore trop chers en Belgique. Ceci pousse d’ailleurs beaucoup de personnes à les acheter à l’étranger (en France, ils sont vendus moins chers…). Un remboursement structurel au niveau des autorités permettrait de les rendre plus accessibles.
« Foutu pour foutu » ?
Non, il n’est jamais trop tard pour arrêter de fumer. Les conséquences néfastes sur la santé peuvent être fortement réduites par l’arrêt du tabac. Parmi les décès attribuables au fait de fumer en 2019, la majorité (87%) sont survenus chez des personnes qui fumaient, alors que seulement 6% sont survenus chez des personnes qui ont arrêté de fumer depuis 15 ans.2
En fonction de l’âge auquel on arrête de fumer, l’espérance de vie peut augmenter de 4 à 10 ans, selon des études américaines.3 Les personnes qui arrêtent de fumer entre 25 et 34 ans ont même une espérance de vie similaire à celles qui n’ont jamais fumé, mais le gain diminue avec l’âge au moment de l’arrêt.
Comment prendre part à des initiatives sur le terrain
Comme chaque année au mois de mai a lieu la Campagne “Ensemble Vers Un Nouveau Souffle” qui vise à informer et sensibiliser la population à la thématique du tabagisme, et à accompagner les personnes qui fument et qui souhaitent réfléchir à leur consommation. Cette initiative des différents membres du Plan Wallon Sans Tabac est soutenue par la Région Wallonne. Elle s’appuie sur un large panel d’activités de sensibilisation, en distanciel et en présentiel.
• Une mobilisation des professionnel.les de la santé et du social, qui offre l’opportunité de renforcer ses connaissances et ses compétences autour du tabagisme par différents modules de formation (webinaires de tabacologie). Mais également par des séances de découverte de supports d’information et d’outils d’animation afin de les soutenir dans leur démarche d’accompagnement à l’égard de leurs patient.e.s et usager.es.
• Des ressources et des activités sont proposées aux personnes qui fument et à leur entourage : site internet, brochures d’information, stands de sensibilisation, conférences, ramassages de mégots, jeux/animations, distribution de kits de sensibilisation, activités bien-être (comme la méditation pleine conscience, le yoga ou la marche nordique), activités ludiques et bien plus encore.
Le site ensembleversunnouveausouffle.be présente les ressources pour que les professionnel.les de la santé et du social puissent prendre part à la campagne. N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos structures !
Passer par le “Buddy Deal”
Buddy Deal est une campagne financée à 100% par la Fondation contre le Cancer. L’objectif est de ne pas fumer pendant un mois, avec le soutien d’un Buddy (un.e ami.e, un.e collègue ou tout autre personne de son entourage) et d’une communauté de plusieurs milliers de personnes qui arrêteront de fumer en même temps. Les personnes qui arrêtent de fumer pendant un mois ont cinq fois plus de chances d’arrêter définitivement, et le soutien de l’entourage est vu comme une aide essentielle. Le Challenger et son Buddy relèvent ensemble le défi. Et en échange des efforts du Challenger de ne pas fumer, le Buddy promet une contrepartie. Ils concluent ainsi un Buddy Deal pour un mois, du 1er au 31 mai.
Les Challengers peuvent également participer sans avoir de Buddy. Avec des milliers d’autres Challengers, le soutien via un groupe Facebook dédié et les conseils par email, et sur le site, les Challengers seront encouragés à relever le défi.
Le site buddydeal.be donne des pistes d’action aux professionnel.les de la santé et du social. Ils peuvent prendre part à cette campagne et l’utiliser comme opportunité pour promouvoir les offres d’accompagnement au sevrage tabagique.
Bon à savoir : la cigarette électronique
Son marketing agressif cible les jeunes, avec des goûts attrayants pour des personnes qui ne fumaient pas à l’origine. Dans le cadre d’un sevrage tabagique, elle peut également être une solution légèrement moins nocive pour les personnes qui essaient de se détacher de la cigarette classique. Néanmoins, la prudence est de mise ! Vu l’évolution rapide du marché de la cigarette électronique et le nombre de modèles existants, il est important de sensibiliser les personnes utilisatrices sur la nécessité de s’assurer de la qualité des produits qu’elles achètent, en leur conseillant de se faire accompagner dans leur choix par un.e tabacologue.
Le FARES a publié une nouvelle brochure sur l’E-cigarette.
Quand l’industrie du tabac s’approprie des termes de santé publique
L’industrie du tabac a longtemps mis en avant l’argument de la liberté individuelle pour contrecarrer les politiques de santé publique. Néanmoins, peut-on vraiment parler de liberté individuelle lorsqu’il est question d’un produit qui a été conçu pour être le plus addictif possible ?
Par ailleurs, le fait d’exposer des jeunes à des produits de tabac si addictifs peut, au contraire, être vu comme une atteinte à leurs droits humains : leur droit à la vie, à la santé, mais également à leur droit à un environnement sain.
L’industrie du tabac s’est aussi approprié des discours de santé publique et de promotion de la santé, comme celui de la réduction des risques. Sur les sites internet des industriels du tabac, cette notion apparaît partout pour promouvoir la cigarette électronique, le tabac chauffé et les sachets de nicotine.
Les chiffres de Philip Morris pour 2024 montrent que ces produits sans fumée représentent désormais 40% de ses bénéfices nets mondiaux, surpassant pour la première fois les revenus générés par leur marque-phare Marlboro. Dès lors, attention à leur utilisation du concept de « réduction des risques » !
Références :
1. Laniado-Laborin, R. (2010). Smoking cessation intervention: an evidence-based approach. Postgraduate medicine, 122(2), 74-82.
2. GBD 2019 Tobacco Collaborators. (2021). Spatial, temporal, and demographic patterns in prevalence of smoking tobacco use and attributable disease burden in 204 countries and territories, 1990–2019: A systematic analysis from the Global Burden of Disease Study 2019. The Lancet, 397(10292), 2337-2360.
3. Jha, P., Ramasundarahettige, C., Landsman, V., Rostron, B., Thun, M., Anderson, R. N., McAfee, T., & Peto, R. (2013). 21st-century hazards of smoking and benefits of cessation in the United States. New England Journal of Medicine, 368(4), 341- 350.