Mai 2014 Par A. COLMAN Vu pour vous

L’asbl Psymages, quinze ans cette année, proposait en février dernier la 6e édition de son festival ‘Images mentales’ à l’Espace Delvaux du Centre culturel de Watermael-Boitsfort.

Deux journées et deux soirées d’images autour de la santé mentale, de l’étrangeté, de la folie, de la psychiatrie: des métrages courts et longs, des documentaires, des reportages, des films d’ateliers vidéo et des fictions. Avec un public de plus en plus nombreux pour une programmation de grande qualité. Et avec toujours le même enjeu : nous sensibiliser à l’idée que cette personne qui a un problème mental, elle n’est pas si loin de moi. Elle vit, pense, aime, crée, joue, rit, pleure, regarde, communique. Elle peut même me toucher au coeur.
Petit florilège.

Longs et beaux

Lame de fond (57′, 2013), de Perrine Michel, s’ouvre sur une sorte de berceuse, une comptine un peu inquiétante. La vente d’une grande maison de famille, en pleine campagne, déclenche des souvenirs d’enfance qui, progressivement, se teintent d’ambiguïté : cette ancienne ferme est un lieu austère mais où l’on se sentait bien; elle accueillait tout un chacun dans une sorte de communauté post-soixante-huitarde, mêlant féminisme et amours libres… D’où une incertitude, chez la narratrice, quant à sa filiation. Ainsi qu’une puberté difficile et, plus profondément, une identité de femme incertaine elle aussi (suis-je une poupée Barbie ?). Les prises de vue en extérieur – arbres, branches, feuilles, écorces – alternent avec des images fixes – y figurent les seuls visages visibles – qui semblent extraites d’un album de famille. La voix off de la narratrice se surexpose à celles de son frère et de sa soeur. Les images construisent des oppositions : ombre/lumière, ouverture/fermeture. La souffrance en sourdine se fait soudain jour avec la confidence de violences sexuelles voire d’inceste. Le spectateur croit avoir compris mais il s’aperçoit bien vite que ce qu’il entend est aussi de l’ordre du délire. La narratrice, dans le métro, se sent suivie, espionnée par le pouvoir en place ou l’extrême-droite, fait un lien explicite entre politique et folie (1). Elle s’exclame «Je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui est faux», confirmant le spectateur dans son propre trouble. Les images deviennent surréalistes (collages, montages, animation). Pourtant ce n’est pas éclaté, tout est maîtrisé, amenant le spectateur à se demander quelles sont les parts de l’imaginaire, de l’autobiographie et de la fiction. Un beau film qui brouille les limites.

Tout autre forme avec La Chasse au Snark (100′, 2013), reportage dans un centre louviérois qui, depuis quarante ans, accueille en semaine une trentaine de mineurs ‘inadaptés au système scolaire’. Traduction : ces jeunes se trimballent généralement de sacrées casseroles, des histoires familiales chaotiques, violentes. François-Xavier Drouet nous les montre mais aussi leurs éducateurs. On a le temps de s’attacher à tous.
D’abord les adultes – c’est ainsi qu’ils s’auto-nomment -, au Snark. Des paroles et des regards, du coeur et de la rigueur. Ils disent «l’affectif» parce que la pudeur les empêche de dire «affection». Ils ne la ramènent pas mais tiennent bon. Ils interrogent la tentation de ces ados de foutre les choses en l’air, d’exploser le lieu où «ça va bien» alors qu’ils ne touchent rien là où «ça ne va pas» – et sollicitent leur envie de construire, de moins souffrir. Pas d’angélisme. Ensuite les jeunes, dont les mots conjuguent parfois drôlerie et justesse : «Celui qui ne pète jamais un câble, il est fou» (Sullivan), «c’est trop dangereux la vie» (Hamza), «ici, sans insultes, y a pas de dialogue» (Angèle). Ou tristesse et sincérité : «J’ai quand même une vie de merde» (Luis, laissant enfin tomber le masque), «chez moi, c’est pas chez moi» : Angèle encore, 14 ans, toujours dans l’opposition, toujours boutonnée jusqu’au cou. Un éducateur lui parle de «Celle que tu caches bien tout au fond» … Angèle dont la silhouette s’éloigne à la fin du film, Pierrot androgyne, Paulette Godard sans Charlie Chaplin. Au fait, font-ils la chasse au Snark ? Ils iraient plutôt à la pêche. La main est ferme. Mais ça mord souvent, faut mettre des gants.

Mardi soir, très bonne surprise avec Harvey, comédie de Henry Coster (104’, 1950) adaptée d’une pièce de Broadway datant de 1942. James Stewart y joue le rôle d’Elwood P. Dowd, alcoolique mondain mais surtout excentrique halluciné, qui contrevient aux codes de la bonne société. Sa soeur s’inquiète ! Entrée en scène de psychiatres mâtinés de psychanalyse mais toujours prompts à sortir la seringue contenant le médicament salvateur. En contrepoint : un chauffeur de taxi qui a, lui, les yeux ouverts et les pieds sur terre. Jimmy Stewart entre ses rôles de naïf sympathique et sincère chez Capra à la charnière des années 1930-40 (2) et ses personnages plus durs ou ambigus de la décennie 1950 (3).
Ah oui : Harvey est un grand lapin blanc (1 m 91) qu’Elwood est seul à voir et avec qui il parle. Tiens, tiens. Le lapin blanc d’Alice et le Snark que l’on chasse dans certain poème surréaliste sont de la même main… Celle de Lewis Carroll. Vous avez dit bizarre ? Comme c’est étrange.

Courts mais bons

Mercredi est le jour des courts métrages : réalisations collectives (films d’ateliers) ou individuelles (souvent par des personnes ayant fréquenté une institution). Petit choix personnel.

Space School (La Petite Maison, 8’,2013) met en scène une ‘école spéciale d’enseignement spatial’ qui se livre à une entreprise de décervelage électronique. Deux élèves résistent ! S’ensuit une course-poursuite dans un univers de science-fiction, effets spéciaux compris. Happy end avec commentaire de la surveillante : «Ceux-là, ils ne feront jamais comme les autres» … Dans la réalité, on est dans l’enseignement spécialisé, avec une population proche de celle du Snark. Ici, les élèves, même s’ils sont coscénaristes et acteurs, travaillent sous contrainte. L’absentéisme est élevé et le contexte violent, avec beaucoup de passages à l’acte. L’implication des adultes est d’autant plus importante : le vidéaste, dira Pierre Jadot , doit lui aussi «mouiller sa chemise» devant la caméra.

Handicap, toi-même (À chacun son cinéma / Le Potelier des Pilifs, 23’, 2013) donne d’abord le micro à des adultes handicapés qui le tendent à tout un chacun dans la rue : c’est quoi, pour vous, le handicap ? Des réponses intéressantes, on est loin du micro-trottoir vite-fait-mal-fait. Le propos du film est clairement de démystifier le handicap, il s’attarde – de façon didactique mais légère (et utile) – sur l’étymologie du mot, et débusque ce qui sous-tend l’exclusion des personnes handicapées : «Je rejette ce que je ne veux pas voir en moi, cette part de différence, d’anormalité, d’irrationalité supposée». L’intention très évidente des promoteurs est heureusement contrebalancée par le professionnalisme, l’humour et une recherche formelle sans excès (mélange de collages, d’images retravaillées, d’interviews). Le film, visible sur Youtube, se double d’une valisette pédagogique (http://www.handicaptoimeme.be). Avis aux animateurs/trices !

Ma peau aime (11’, 2013) repose formellement sur un travail de peinture sur vitre photographié puis mis en mouvement. Le point de départ est double : un groupe de parole au Centre Sésame, sur la vie affective et sexuelle de personnes handicapées, et l’envie d’une animatrice de faire un film avec Alice Moens , de l’Atelier Graphoui. Les thèmes : l’intimité, le désir, le corps, la peau, la sexualité. Le film se construit en cinq jours au départ de cette phrase : «Le sourire de la grenouille ne part pas en vapeur» (sic)… Bon. Et ensuite ? L’équipe de tournage n’est pas démontée par la question : «On va là où on ne croyait pas aller et, à partir de là, on poursuit la démarche jour après jour»… Nous, on est épatés par le résultat.

Klönne Morpheus (6’, 2013) est un autre film d’animation. Participant à un atelier ‘terre cuite’ de l’Equipe, Agnès Simon construit à partir d’un reste de terre un personnage qui lui donne envie de poursuivre l’expérience. Surgissent d’autres bustes (qui peuvent faire penser aux pièces du jeu d’échecs) qu’elle appelle «mes petites têtes», puis des cubes qui évoquent le jeu de dés et qu’elle nomme «dé-braillés» (poinçonnés comme pour l’écriture Braille). Le film démarre sur la voix off d’une sorte de démiurge perpétuellement hilare et se poursuit sur une musique de kermesse, des cris, des feux d’artifice. Il en ressort une impression de drôlerie loufoque et de liberté. L’auteure dira : «Soit on rentre dans un délire, soit on s’offre un petit espace pour délirer» . Une bonne chute, non ?

(1) Ce qui nous fait penser au court métrage Mon délire , de René Paquot (1973), présenté lors de la 4e édition du même festival en 2012… Et ce fantasme n’est pas si dingue lorsqu’on pense à l’espionnage tous azimuts de la National Security Agency étatsunienne via les nouvelles technologies!
(2) You can’t take it with you, Mr. Smith goes to Washington et It’s a wonderful life.
(3) Notamment les quatre thrillers pour Hitchcock (dont Fenêtre sur cour et Vertigo ) et cinq westerns pour Anthony Mann, où le thème de la vengeance est omniprésent et qui méritent d’être (re)découverts.