L’évaluation peut-elle être subversive ? Ces dernières années, des opérateurs bruxellois de promotion de la santé ont expérimenté l’évaluation réaliste, une approche qui bouscule les standards. Le RESO propose deux recommandations pour réviser le Plan bruxellois de promotion de la santé.
Le RESO (IRSS/UCLouvain) est un service universitaire de promotion de la santé dont la mission est de produire, de co-construire et de partager des savoirs transdisciplinaires, utiles et appropriables, sur des questions de santé et de société dans une perspective d’équité. Le RESO soutient notamment les opérateurs bruxellois de promotion de la santé dans leurs démarches évaluatives.
Entre 2019 et 2022, le RESO a accompagné quatre équipes de promotion de la santé d’Alzheimer BE, du FARES, de la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial, et d’I.Care pour expérimenter une nouvelle approche d’évaluation de programmes : l’évaluation réaliste.
Cette démarche d’expérimentation – baptisée par la suite ProSess – a été proposée en réponse à une priorité du Plan Stratégique de Promotion de la Santé (2018-2022) de la Région de Bruxelles-Capitale, qui recommande aux opérateurs l’utilisation de l’évaluation réaliste. Pour lever le voile sur cette approche, le RESO s’est penché sur les bases théoriques de cette approche (1) et sa plus-value pour les équipes de terrain (2).
ProSess a également servi de terrain de recherche dans le cadre de ma thèse de doctorat en santé publique soutenue en mai 2025. J’y ai exploré les questionnements et controverses suscités par la conduite d’évaluations réalistes par des équipes de promotion de la santé. (3)

L’évaluation réaliste, invitée surprise du Plan stratégique et opérationnel de promotion de la santé
Les Plans Stratégiques de Promotion de la santé de 2018 et de 2023 placent l’évaluation réaliste comme composante centrale de leur cadre de l’évaluation, comme le montre l’extrait du Plan de 2018 reproduit ci-dessous. Bien que sommaire, la mention de l’évaluation réaliste peut surprendre.
Pour les personnes familières avec les méthodes d’évaluation et de recherche, il peut sembler étonnant de voir mentionnée une approche particulièrement appréciée dans le milieu scientifique, parfois qualifiée de « Ferrari des évaluations », comme l’a surnommée Pierre Blaise, médecin de santé publique, lors d’une discussion informelle en marge du colloque « Recherche interventionnelle pour lutter contre les inégalités sociales et territoriales de santé » en janvier 2019.
Pour celles qui ne sont pas familières avec ces discussions, l’étonnement vient surtout du fait que le « financeur » cherche à comprendre comment les programmes fonctionnent, plutôt qu’à prouver leur efficacité. On peut aussi être intrigué par la référence en anglais, mise en avant entre guillemets et en italique : realist evaluation.
Finalement, la mention de l’évaluation réaliste dans le Plan stratégique apparaît comme un choix audacieux et interpellant. Audacieux, car il s’agit d’un outil scientifique exigeant mais reconnu pour produire des résultats utiles et nuancés. Interpellant, car pour beaucoup d’opérateurs, cette approche reste méconnue et éloignée des repères existants.
Ce décalage montre l’importance d’avancer avec prudence et ouverture. C’est le défi relevé par ProSess avec quatre équipes de promotion de la santé : tester l’approche en conditions réelles et réfléchir aux questions et controverses qu’elle soulève. C’est à cette condition que l’« invité surprise » pourra enrichir la culture de l’évaluation et renforcer les pratiques évaluatives de terrain.
« L’évaluation est réalisée par et pour les intervenants, elle est respectueuse de leurs pratiques et ressources, elle est le gage de démarches dynamiques et de qualité. Elle associe les publics concernés par l’activité (usagers, bénéficiaires des services, publics-relais, publics-cibles).
L’évaluation :
1. concernera les degrés de réalisation des objectifs du plan opérationnel, conformément au Décret de promotion de la santé ;
2. visera à saisir comment les finalités du décret de promotion de la santé sont atteintes ;
3. visera à comprendre comment et pourquoi un projet ou programme fonctionne, ce qui fonctionne, pour qui et dans quels contextes (« Realist Evaluation ») ;
4. participera à l’objectif de transfert des connaissances et de diffusion de la promotion de la santé. »
(p.53 du Plan de Promotion de la Santé 2018)
La spécificité de l’évaluation réaliste
L’évaluation réaliste se propose d’investiguer comment les programmes fonctionnent, pour qui et dans quelles circonstances. L’approche est utilisée pour comprendre les effets d’un programme en s’intéressant aux mécanismes par lesquels un programme génère des effets dans ses interactions avec le contexte de mise en œuvre. On pourrait dire que l’évaluation réaliste s’attache à comprendre l’efficacité. Pourtant, les textes fondateurs de l’évaluation réaliste ne mentionnent pas le terme « efficacité ».
Le plus souvent, se poser la question de l’efficacité d’un programme revient à se demander dans quelle mesure le programme atteint les objectifs qu’il s’est fixé. Dans cette vision, l’efficacité se démontre par le lien qu’il y a entre un programme et ses effets. Une des particularités de l’évaluation réaliste est qu’elle suppose d’adopter une autre vision de l’efficacité et par extension de la causalité.
L’évaluation réaliste se propose plutôt d’investiguer les interactions entre le programme et son contexte pour comprendre les effets ; elle a donc une visée compréhensive (plutôt que descriptive ou prescriptive) et permet de comprendre les conditions d’efficacité des programmes. Dit autrement, elle permet de témoigner d’une efficacité circonstanciée.
Il existe des repères pour sa mise en application – abondamment documentés dans la littérature – mais son véritable défi réside dans le changement de paradigme qu’elle impose, et qui implique de déconstruire des représentations profondément ancrées.
L’objet de cet article n’est pas d’approfondir cette question ; il vise plutôt à présenter deux recommandations, issues des travaux de ProSess et de thèse, relatives aux priorités d’évaluation et de révision du Plan Stratégique de Promotion de la Santé 2023, recommandations qui peuvent également être pertinentes pour d’autres politiques publiques.
Enrichir et préciser la section du Plan consacrée à l’évaluation
Les Plans bruxellois de promotion de la santé de 2018 et de 2023 présentent une section identique consacrée à l’évaluation (figurant respectivement aux pages 54 et 57). Autrement dit, le texte n’a subi quasiment aucune modification de fond. Au regard des enjeux inhérents à l’évaluation et du terrain parfois conflictuel qu’elle engendre, cette section apparaît relativement succincte et imprécise.
Plutôt que de parler de « cadre d’évaluation », certains auteurs proposent l’expression « politique de l’évaluation ». (4, 5) Pour ces auteurs, le terme « politique » permet d’insister sur l’importance du caractère conscientisé que devraient avoir les règles et principes qu’une organisation utilise pour guider les décisions et actions lorsqu’elle évalue ou lorsque les opérateurs qu’elle finance évaluent. (4)
Notre première recommandation s’adresse donc à l’administration et aux représentant·e·s politiques en charge de la promotion de la santé – la COCOF et le futur cabinet, qui n’est pas en place faute de gouvernement à la date où nous rédigeons cet article. Nos résultats invitent à accorder davantage d’attention aux implicites et imprécisions que cette section laisse subsister dans les versions de 2018 et de 2023. (3)
L’explicitation écrite des règles et principes de l’évaluation – par exemple sous la forme d’une charte – permettrait (4, 5) :
- d’encourager des pratiques évaluatives cohérentes,
- de faciliter le développement continu des pratiques évaluatives et
- de favoriser une utilisation raisonnée des ressources consacrées à l’évaluation.
En bref, il revient à l’administration et aux représentant·e·s politiques d’enrichir, de préciser et de mettre en débat – ou à tout le moins d’expliciter – les règles et principes qui encadrent les pratiques évaluatives attendues de la part des opérateurs du Plan. Plus qu’une formalité, une politique de l’évaluation transparente devient un outil essentiel à l’exercice de la démocratie. (5)
Des approches d’évaluation subversives
Nos travaux de recherche nous conduisent à présenter l’évaluation réaliste comme une approche de nature subversive, susceptible de bousculer les standards établis en matière d’évaluation – certains parlent même de « l’orthodoxie de l’évaluation ». (6) Ils se traduisent par une obsession de la mesure et d’un verdict : performance, efficacité, efficience, etc. bref, une énergie flambée à objectiver le travail par sa quantification. Ces standards sont d’ailleurs critiqués dans d’autres secteurs tels que dans le social (7) ou la criminologie (8).
La force de l’évaluation réaliste est de remettre en question ces standards tout en s’appuyant sur une assise théorique solide et validée scientifiquement, qui en fait une approche crédible et largement reconnue.

Nos résultats invitent néanmoins à ne pas s’attacher à une forme de rigidité de l’évaluation réaliste car celle-ci gagnera à être associée à d’autres approches et ainsi être contextualisée aux repères existants et à la capacité des équipes de terrain.
Notre deuxième recommandation s’adresse aux « révolté·e·s » – qu’iels soient politiques, scientifiques, acteurs ou actrices de terrain. Nos résultats appellent à continuer à expérimenter des approches qui – comme l’évaluation réaliste – bousculent les logiques managériales de l’évaluation et proposent des alternatives capables de reconnaitre la part invisible et contextualisée du travail de terrain. (3)
Nous rejoignons ainsi pleinement le propos de Julie Kinet (ESPRIst-ULiège) qui écrivait, en février 2025 dans Education Santé : « […] il existe d’autres formes d’évaluation, orientées vers la formulation de questions évaluatives et de mises en récit qui ne conditionnent pas l’analyse à des propositions préalablement définie mais s’octroient la possibilité d’une démarche inductive et véritablement qualitative » (9).
Pour terminer
Le positionnement des Plans Stratégiques de Promotion de la Santé de 2018 et 2023 en termes d’évaluation tranche avec les approches évaluatives dominantes dans lesquelles l’évaluation se limite à mesurer les effets sans en interroger les processus. Face aux défis et mutations qu’implique l’évaluation réaliste, il apparaît essentiel d’enrichir et de préciser la politique de l’évaluation en cohérence avec les valeurs et principes de promotion de la santé et dans une logique d’expérimentation collective par la collaboration entre scientifiques, acteurs et actrices de terrain et représentant·e·s administratifs et politiques.
Les publications relatives à la recherche ProSess sont disponibles sur le site du RESO.Le manuscrit de la thèse dont sont extraites les idées partagées dans cet article est accessible sur demande à reso@uclouvain.be
Références
1. Malengreaux S., Doumont D., Aujoulat I. L’approche réaliste pour évaluer les interventions de promotion de la santé : éclairages théoriques. Woluwé-Saint-Lambert: UCLouvain/IRSS-RESO; 2020.
2. Malengreaux S. L’évaluation réaliste pour évaluer les conditions d’efficacité d’interventions de promotion de la santé : retour sur 4 expériences en Région de Bruxelles-Capitale. . Woluwé-Saint-Lambert UCLouvain/ IRSS-RESO; avril 2024.
3. Malengreaux Ségolène. L’évaluation réaliste en promotion de la santé : enjeux et perspectives. Bruxelles: Université catholique de Louvain; 2025.
4. Trochim William M.K. Evaluation policy and evaluation practice. New Directions for Evaluation. 2009;2009(123):13-32.
5. Al Hudib Hind, Cousins Bradley J. Evaluation policy and organizational evaluation capacity building: A study of international aid agency evaluation policies. New Directions for Evaluation. 2022;2022(173):29-48.
6. Kelly Leanne M. A clash of values: Deep-rooted discord between empowering, participatory, community-driven development and results-focused, evidence-based evaluation. Community Development. 2021;52(5):607-23.
7. Artois Pierre. La professionnalisation en travail social au risque de la performance. Empan. 2012;87:34-8.
8. Caprasse Valérie, De Fraene Dominique, Das Neves Ribeiro Nelson, Molitor Luce, Smeets Sybille, editors. Résister ! De l’adaptation à la dissidence en terrains criminologiques. Bruxelles: Éditions de l’Université de Bruxelles; 2024.
9. Kinet Julie. Soutenir des formes d’évaluation démocratiques et porteuses de sens. Education Santé. Février 2025;418:11-3.