Novembre 2026 Par Clotilde de GASTINES Dossier

okan orkan

Depuis 1986, la littératie en santé est passée d’une idée implicite — donner aux personnes les moyens de mieux agir pour leur santé — à un concept plus large : la capacité d’accéder à l’information, de la comprendre, de l’évaluer et de l’utiliser. L’ère du numérique oblige à développer de nouvelles compétences. Le chercheur allemand Orkan Okan, professeur de littératie en santé à l’Université technique de Munich (TUM), propose d’intégrer la littératie en santé aux programmes scolaires et à la formation initiale et continue des enseignant·es. Entretien   

Education Santé : Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir chercheur en littératie en santé ? 

Orkan Okan : Au cours de ma formation d’enseignant de primaire, pas un seul cours n’abordait la santé des enfants ou la manière dont les enfants peuvent s’informer et agir pour leur santé. Je trouvais cela très dommage. J’ai donc consacré ensuite mes recherches aux aspects éducatifs et pédagogiques de la promotion de la santé vers des enfants et des adolescent·es. La littératie en santé est un levier essentiel pour former des citoyen·nes capables de comprendre les enjeux du « One Health » et de la santé mondiale, et d’agir en conséquence. Deux dimensions importantes au sein de l’écosystème plus large de la santé publique. 

Le concept de littératie en santé ne figure pourtant pas dans la Charte d’Ottawa, et ce n’est pas pour autant un concept nouveau pour la promotion de la santé. D’où vient-il ? 

O.O. : Ilona Kickbusch et Don Nutbeam, les principaux coauteurs de la Charte, expliquent que le concept n’existait pas encore en 1986. Toutefois, le directeur de l’OMS de l’époque, Halfdan Mahler, en parlait déjà dans ses discours. Depuis, elle est devenue un enjeu central dans tous les documents des conférences mondiales de promotion de la santé organisées par l’OMS. En 2016, lors de la 9e Conférence, elle a même été citée comme l’un des trois piliers pour atteindre les objectifs de développement durable, avec la recommandation de l’intégrer aux programmes scolaires et à la formation initiale et continue des enseignant·es.  

Pourquoi les directions d’école et les enseignant·es devraient-ils et elles s’intéresser à la littératie en santé ?  

O.O. : La littératie en santé personnelle concerne l’individu : comment il trouve, comprend, évalue et utilise l’information de santé pour prendre des décisions. Mais cette vision a tendance à oblitérer que l’individu est inséré dans un environnement social. Quelqu’un qui travaille toute la journée, gagne mal sa vie, s’occupe de ses enfants et de ses parents, et s’effondre de fatigue le soir n’aura ni l’énergie ni la capacité de chercher et d’utiliser de l’information santé, à l’inverse d’une personne disposant de meilleures ressources et d’un fardeau plus léger dans sa vie quotidienne. C’est la question des inégalités structurelles, de revenus, matérielles, sociales, géographiques et éducatives. 

D’où l’importance de développer la littératie en santé organisationnelle. À l’origine, le concept a été élaboré pour les hôpitaux aux États-Unis pour ne plus faire peser sur les patient·es la charge d’améliorer l’organisation des soins. Les hôpitaux health literate (favorables à la littératie en santé) veillent à ce qu’un·e patient·e soit bien pris·e en charge, indépendamment de son niveau personnel de littératie en santé.  

Nous avons transposé ce raisonnement aux écoles, aux établissements préscolaires et aux autres structures éducatives. Nous ne commençons pas par pousser les enfants à changer de comportement ; nous changeons le système et l’environnement afin de réduire les exigences et la complexité auxquelles ces enfants sont confrontés, quel que soit leur milieu social. 

À quoi ressemble concrètement ce modèle d’école promotrice de littératie en santé (Health-Literate School) que vous avez développé ? 

O.O. : Il comporte huit standards, et un seul concerne l’enseignement aux enfants (retrouvez le détail sur le site web d’Education Santé). Une école ne doit pas seulement enseigner la littératie en santé aux élèves, elle doit adapter son fonctionnement, ses pratiques, sa communication et son environnement afin de rendre les informations et les décisions en matière de santé compréhensibles et accessibles à tous les acteurs et actrices de la communauté scolaire. Elle doit jouer sur la vie quotidienne (couloirs, cour, cantine), la formation des enseignant·es, la communication (manuels, panneaux, signalétique), l’environnement (jardin, installations sportives, quartier) et les partenariats avec les familles, les services municipaux, les clubs sportifs, etc. Les enquêtes menées dans cinq Länder montrent que plus la littératie en santé du directeur ou de la directrice de l’établissement est élevée, plus son école met en œuvre d’activités de promotion de la santé et de prévention, et plus les enseignant·es s’engagent sur ces sujets, ce qui est bénéfique pour les élèves. C’est le principe de l’approche par les déterminants : on agit sur les adultes, avec un effet sur les enfants. 

Cela implique d’avoir des moyens ? 

O.O. : Environ 90% déclarent ne pas disposer du budget nécessaire pour mettre en place les actions recommandées. Les établissements manquent aussi de ressources et de matériel adapté car l’éducation à la santé et les supports de promotion de la santé traditionnels ne traitent pas encore de ces questions. 

Avez-vous créé des supports pour les écoles ? 

O.O. : Oui. En 2013, il n’existait presque rien sur la littératie en santé pour un public d’enfants et d’adolescent·es. Nous avons d’abord passé huit à dix ans à construire des théories, des modèles, des questionnaires et des études, y compris sur la santé mentale, la santé numérique, la santé sexuelle, l’alcool, l’activité physique ou le Covid-19. Cette phase s’est achevée vers 2022-2023. Nous développons actuellement des interventions. 

Une première piste exploite le cadre européen de compétences numériques (DigComp), qui a été adopté dans chaque État membre de l’UE. Il est obligatoire à l’école et dans la formation des enseignant·es. Comme la définition de la littératie médiatique ressemble beaucoup à celle de la littératie en santé (trouver, comprendre, évaluer, utiliser l’information), nous avons adapté ce cursus : si l’on apprend aux élèves à chercher de l’information en ligne sur un thème de santé, comme l’alimentation, on fait de la littératie en santé. Elle passe juste par une matière qui existe déjà, puisque l’éducation à la santé n’est pas au programme. 

Nous élaborons aussi, pour l’Institut fédéral de santé publique allemand, des standards et des indicateurs de qualité pour les interventions en littératie en santé, dans le projet Calindo. Enfin, avec Barmer, la caisse d’assurance-maladie publique d’Allemagne, nous avons créé Durchblicker : ce programme inclut 44 interventions sur la santé numérique (désinformation, intelligence artificielle, sexualité, aspects socio-émotionnels), de 10 à 20 pages chacune, pour enseignant·es et élèves. Plus de 50 000 écoles ou enseignant·es se sont inscrit·es depuis 2024 pour télécharger les supports gratuitement. Le dispositif est en cours d’évaluation, et nous aurons beaucoup à apprendre de ces données.    

Le modèle HeLit-School

Une école promotrice de littératie en santé ne se contente pas d’enseigner la santé. Elle adapte son organisation, sa communication, son environnement et ses processus de décision afin que chaque membre de la communauté scolaire puisse trouver, comprendre, évaluer et utiliser l’information en santé pour prendre des décisions éclairées. Le modèle HeLit-School s’appuie sur 8 standards et 3 dimensions transversales.

Standard ObjectifsActions clés Exemples d’indicateurs 
1. Gouvernance et leadership Inscrire la littératie en santé dans la stratégie de l’établissement Intégrer la littératie en santé dans le projet d’école, créer un comité de pilotage, allouer des ressources Politique écrite existante ; objectifs inscrits au projet d’établissement ; budget dédié ; responsable identifié  
2. Participation et engagement Impliquer l’ensemble de la communauté scolaire Associer élèves, parents et personnel aux décisions ; organiser des consultations ; soutenir les initiatives étudiantes Nombre d’instances participatives ; taux de participation ; satisfaction des élèves et parents 
3. Développement des compétences du personnel Renforcer les capacités professionnelles liées à la littératie en santé Former les enseignants ; développer les compétences en communication claire ; former à l’analyse critique des informations de santé Pourcentage du personnel formé ; nombre d’heures de formation ; autoévaluation des compétences 
4. Enseignement et apprentissages Développer la littératie en santé des élèves Intégrer la littératie en santé au curriculum ; développer les compétences d’accès, compréhension, évaluation et utilisation de l’information ; éducation aux médias et au numérique Nombre de modules pédagogiques ; présence dans plusieurs disciplines ; progression des compétences des élèves 
5. Communication et information Assurer une communication accessible et compréhensible Produire des documents en langage clair ; adapter les supports ; vérifier la compréhension des messages Lisibilité des documents ; supports multilingues ; retour positif des parents et élèves  
6. Environnement scolaire favorable Créer un cadre physique et social soutenant la santé Améliorer l’accessibilité de l’information ; développer une signalétique claire ; favoriser le bien-être scolaire Facilité d’orientation ; perception d’un environnement favorable ; accès aux ressources de soutien  
7. Partenariats et liens avec la communauté Renforcer les collaborations avec les acteurs extérieurs Coopérer avec les services de santé, associations, collectivités ; soutenir la littératie en santé des familles Nombre de partenariats actifs ; projets réalisés ; participation parentale aux actions santé  
8. Évaluation et amélioration continue Assurer la qualité et la durabilité des actions Réaliser des autoévaluations ; suivre les résultats ; ajuster les actions ; diffuser les bonnes pratiques Existence d’un plan d’évaluation ; indicateurs suivis régulièrement ; amélioration observée dans le temps  

Trois dimensions transversales du modèle 

Les huit standards s’appliquent selon trois principes structurants

Dimension Traduction concrète dans l’école 
Équité Accorder une attention particulière aux publics vulnérables, aux inégalités sociales de santé et aux besoins spécifiques des élèves. 
Participation Associer les élèves, les familles, les enseignants et les partenaires à toutes les étapes des actions. 
Développement organisationnel Transformer durablement les pratiques, les processus et la culture de l’établissement. 

Référence  : Kirchhoff S., Dadaczynski K., Pelikan J.M., Zelinka-Roitner I., Dietscher C., Bittlingmayer U.H. et Orkan Okan, Organizational Health Literacy in Schools: Concept Development for Health-Literate Schools, 2022. 

Agenda 

Le troisième Global Health Literacy Summit de l’International Health Literacy Association aura lieu du 22 au 24 septembre 2027 à Strasbourg, https://www.i-hlasummit.org/ 

Pour prolonger la lecture 

Le cadre conceptuel du modèle HeLit-School a été publié en 2022 dans Organizational Health Literacy in Schools: Concept Development for Health-Literate Schools. Il repose sur 8 standards organisés en domaines de développement institutionnel   

Okan O. & Winkler A.S. (2026), The value of health literacy for Global Health and One Health: nurturing the socioecological environment of schools, Health Promotion International.