Juin 2026 Par Eva RISKO Initiatives

La crise sanitaire a marqué la jeune génération et a fait émerger de nouvelles formes de souffrance consécutives à l’isolement subi pendant des mois. Un livre, deux films documentaires et un collectif, font entendre leurs vécus.

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De son orthographe hésitante, un enfant de 10 ans écrit sur un post-it à la sortie des confinements : « le plus difficil(e), c’était de rester à la maison sans voir personne à par(t) mes parent(s) ». Des parents souvent anxieux ou en colère. Tandis qu’un autre retient de cette période la satisfaction d’avoir pu jouer avec son petit frère tous les jours et illustre son propos avec un dessin coloré représentant : des pistolets en plastique, un Uno, des marqueurs.
Ces témoignages sont tirés de l’ouvrage « Enfants, sujets politiques. Les jeunes générations face à la crise du Covid » de la sociologue Jessica Brandler-Weinreb qui travaille sur la construction de la citoyenneté dans les milieux populaires. La chercheuse associée au Centre Emile Durkheim (Université de Bordeaux, Sciences Po Bordeaux et CNRS) intervenait lors d’une conférence organisée par le RESO-UCLouvain, le 24 mars dernier, pour présenter une enquête – à la croisée de la recherche-action et de la recherche-création – menée entre 2020 et 2023 auprès de 47 enfants de 10-13 ans – scolarisés en classe de 6ème et 5ème (les équivalents belges de la 6ème primaire et de la 1ère secondaire)[1].

« Le souci, c’est qu’on fait passer pour homogènes les vécus du confinement et de la pandémie, alors qu’ils sont hétérogènes et propres à chacun », explique-t-elle. Malgré une attention croissante portée à leur bien-être, les enfants et les jeunes de manière générale restent souvent en marge des savoirs scientifiques et des politiques publiques qui les concernent. Leur parole est peu prise en compte, ou filtrée par des discours d’adultes qui tendent à uniformiser et à minimiser leurs expériences. Ils sont d’ailleurs souvent considérés comme des « objets de recherche », plutôt que comme de véritables sujets politiques capables de rendre compte de leur vécu.

Des enfants experts de leur vécu

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La chercheuse a eu recours à une démarche participative pour recueillir la parole des enfants. Elle leur a proposé de remplir des carnets tels des « journaux intimes ». Ils y ont décrit ou dessiné leur quotidien, leurs pensées, ainsi que leurs inquiétudes liées à la crise sanitaire. Leurs récits – au total 200 pages de carnets, mettent en lumière leur capacité à interpréter et donner sens aux situations qu’ils et elles ont vécues et à des formes d’engagement souvent invisibilisées.

Les carnets donnent aussi un aperçu de leur regard critique sur les mesures politiques et sanitaires mises en place lors de la pandémie : les interdictions de déplacement, les sorties limitées à 1h par jour, les rondes de la police à 20h pour faire respecter le couvre-feu, le sentiment d’être en prison dans l’appartement familial, les gaz lacrymogènes le soir du nouvel an.

La peur et l’anxiété y occupent une place centrale : les enfants étaient inquiets pour leurs proches. Les témoignages évoquent la crainte de la maladie, mais aussi de la séparation ou de la perte : « tout à coup, les enfants découvrent que leurs proches sont ou peuvent être touchés par la maladie et comprennent qu’ils pourraient être hospitalisés sans pouvoir être accompagnés. Ces craintes étaient alimentées par les appels incessants à la vigilance dans les médias », explique la sociologue. Certains sont également confrontés, parfois pour la première fois, à l’idée de leur propre mort.
Le confinement a aussi profondément reconfiguré les espaces de vie. L’école, la famille et les loisirs se concentrent dans le foyer, générant tensions et fatigue. Là où les adultes évoquent surtout des « trous dans les apprentissages », les témoignages issus des carnets font apparaître un sentiment de perte d’estime de soi chez certains enfants, qui disent « se sentir moins intelligents » et estiment que les cours en visio n’ont pas suffi à remplacer l’expérience de l’école et les apprentissages qu’elle permet.

Les travaux de la sociologue montrent également des vécus différenciés selon le genre : là où les garçons disent souffrir de ne pas pouvoir s’aérer, car ils occupent plus le quartier que les jeunes filles, les filles décrivent souvent une « double peine » : elles se sentent enfermées au domicile, et sont sur-sollicitées pour réaliser les tâches domestiques et de care.

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Au-delà des difficultés, les travaux de Jessica Brandler-Weinreb mettent également en lumière des formes de solidarité et de participation souvent invisibilisées. Loin d’être passifs, les enfants participent à des dynamiques d’entraide au sein de la famille, du quartier ou entre pairs : en envoyant des messages de soutien à leurs amis et à leurs proches ou des colis avec des activités pour s’occuper. Une façon de maintenir le lien malgré les restrictions.
Ses recherches ont permis de mobiliser des enseignants, des personnels éducatifs et sociaux – ainsi que 47 enfants au total et ont abouti à la création d’une pièce de théâtre-action intitulée “Voix dans la cité : le corona vu et vécu par les enfants” (dont le teaser et des extraits de saynètes sont disponibles sur Youtube).

Terrain, portraits et voix de jeunes

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De son côté, Pierre Schonbrodt a adopté une approche similaire en allant à la rencontre des jeunes. Dès la sortie du confinement, ce vidéaste au Centre d’Action Laïque, a filmé des jeunes confrontés à des difficultés de santé mentale : anxiété, décrochage scolaire, isolement, perte de confiance en l’avenir. Il réalise un premier documentaire : “Tout va s’arranger (ou pas)” en 2022, puis en 2025, le deuxième volet “Tout s’est arrangé (ou pas)” met en évidence le décalage entre les besoins exprimés par les jeunes et les réponses qui ont été apportées.

Le documentaire raconte aussi le désarroi des familles, qui sont parfois tenues pour responsables de l’absentéisme scolaire, alors même qu’elles sont démunies face à la souffrance de leur enfant. En cinq ans, le taux d’absentéisme scolaire de longue durée a augmenté de 170 %, rappelle l’auteur du documentaire. Parallèlement, la consommation de médicaments psychotropes chez les jeunes a connu une forte progression : +132 % pour les psychostimulants et +68 % pour les antipsychotiques en Belgique en moins de vingt ans (lire notre article (lire notre article Le CRéSaM alerte sur la santé mentale des enfants et adolescents  – Éducation Santé). Les consultations en urgence en pédopsychiatrie ont, elles aussi, augmenté de 70 %, tandis qu’en France, les gestes auto-infligés chez les jeunes filles ont doublé en dix ans – ces statistiques n’existent pas en Belgique.

Pour Pierre Schonbrodt et sa comparse Véronique de Thier, cette « aventure documentaire » répond à une accumulation de signaux. Dès le début du confinement, ils sont sollicités par des parents et des professionnels inquiets du potentiel impact des mesures sanitaires sur la santé mentale des jeunes. « Mon téléphone n’a pas arrêté de sonner. Des professionnels qui ne se connaissaient pas partageaient exactement les mêmes inquiétudes. J’ai compris qu’il fallait agir » dit-il. Face à ces sollicitations répétées et à ces inquiétudes convergentes, il réalise un premier documentaire, afin de donner la parole aux jeunes et rendre visibles leurs vécus, puis un second qui prolonge l’observation dans le temps.

Un collectif pour s’entraider, se renforcer et agir

À la suite du premier film, un besoin émerge : entretenir le lien avec les jeunes qui avaient participé au projet. C’est dans ce contexte que naît le collectif « Tout va s’arranger ». Il réunit les jeunes ayant participé au tournage, mais pas seulement. Pensé comme un espace d’écoute et de réappropriation, il offre un cadre où chacun peut trouver sa place. Pour un adolescent membre du collectif, il s’agit d’un lieu où « on peut vraiment être nous-mêmes, sans jugement et surtout sans être vus juste comme des gens qui ne vont pas bien ».

L’entraide entre pairs y est centrale. « C’est plus facile de s’aider quand on a vécu la même chose », témoigne-t-il. Les jeunes, parfois déçu de l’accompagnement proposé par les adultes (médicaments, hospitalisation) ont le sentiment de devenir acteurs de leur propre accompagnement. Le collectif fonctionne aussi comme une « safe place », ouverte à tous les jeunes, qu’ils aient ou non participé au tournage du documentaire. Chacun peut y prendre part librement, sans obligation, pour partager, s’entraider et chercher ensemble des réponses à leur mal-être.

Le projet prend actuellement un nouveau tournant en créant un lieu de liens pour les parents.  « Les parents (…) s’inquiètent, cherchent, essaient d’aider… comme ils peuvent, explique le réalisateur. Au fil de ces échanges, nous avons été profondément marqués par leur sentiment de culpabilité et de solitude. Souvent désemparés, parfois démunis, les parents avancent vaille que vaille…Et ce ne sont ni les regards extérieurs, ni les jugements, ni les conseils rapides qui viennent apaiser leur détresse ».

La prise de conscience des effets du Covid sur la santé mentale des jeunes a été lente, alors même que les troubles anxieux, les phobies scolaires ou le sentiment de solitude s’étaient intensifiés. Aujourd’hui, un besoin persiste : revenir sur ce qui a été vécu, reconnaître les effets durables et en tirer des enseignements. Vouloir tourner la page de la pandémie trop rapidement ne permettra pas de mesurer les transformations à l’œuvre dans les parcours des jeunes. Et ces projets de recherche et de création proposent de continuer à écouter leurs expériences et à en faire un véritable enjeu de santé publique.

[1] Dans le cadre des projets “SCIVIQ” (Solidarités, Citoyenneté et Vivre-ensemble dans les Quartiers, face à la Covid-19) et « Voix dans la Cité »

Pour aller plus loin :

– Jessica Brandler-Weinreb, Enfants, sujets politiques. Les jeunes générations face à la crise du Covid, Paris, Éditions du Croquant, 2024.
– “Voix dans la cité : le corona vu et vécu par les enfants” – le teaser est disponible sur Youtube : youtube.com/watch?v=EbA6pXt50r8
Sur le site du Centre d’action laïque, retrouvez le descriptif des documentaires et les dates de projection : Tout va s’arranger (ou pas), 2022 et Tout s’est arrangé (ou pas), 2025.
– Le compte instagram du collectif « Tout va s’arranger » : @tout_va_sarranger_ou_pas

A lire aussi :

Santé mentale des jeunes durant la crise Covid-19 : une revue systématique de l’enfance au début de l’âge adulte A. Mauroy, M. Rossignol, C. Dieu, F. Laforgue, S. Lahrour, A. Sibeni, J. Gaugue (mars 2025)

Covid-19 : l’impact sur la santé mentale des jeunes – S. Maes. Edition Yapaka (2021)