L’apprentissage par le service (Service Learning ou SL) est une approche pédagogique qui propose d’articuler savoirs académiques, engagement citoyen et expérience de terrain. De nombreuses universités belges s’en emparent pour former à la promotion de la santé.
Les enjeux actuels de promotion de la santé (PS) requièrent des compétences qui dépassent l’acquisition de connaissances : analyser les réalités d’un milieu, travailler avec les acteurs concernés et construire des réponses adaptées (1-3). Ces compétences, difficilement mobilisables dans un cadre exclusivement théorique, invitent à repenser les modalités de formation.
Les principes et les modalités pédagogiques du Service Learning (SL) consistent à partir des réalités d’un milieu, identifier avec les acteurs concernés les besoins et les ressources, construire des réponses avec eux, négocier entre différents points de vue et prendre en compte les déterminants sociaux de la santé.
Le SL articule deux objectifs indissociables : favoriser les apprentissages des étudiants tout en répondant à un besoin exprimé par une organisation ou une communauté (4). Il ne s’agit donc ni d’un simple stage, ni d’une activité de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cursus de formation, fait l’objet d’un accompagnement pédagogique et donne lieu à une réflexion critique permettant aux étudiants de transformer leur expérience en apprentissage.
Deux principes sont au cœur de cette démarche (5) :
- la réciprocité. Les étudiants apprennent, mais les partenaires bénéficient eux aussi de la collaboration à travers une contribution répondant à leurs besoins.
- la réflexivité. L’expérience de terrain doit être analysée et mise en perspective pour permettre aux étudiants de questionner leurs représentations, leur posture professionnelle et leur manière d’interagir avec les acteurs.
Inscrit dans les théories de l’apprentissage expérientiel, le SL articule savoirs académiques et réalités sociales. Cette logique résonne fortement avec les principes de la PS, tel qu’illustré dans ce tableau (6).

À la recherche d’expériences en Belgique
Pour cette recherche, nous avons réalisé un repérage, non exhaustif, d’initiatives existantes en Belgique francophone. Cette démarche s’est appuyée sur une recherche documentaire menée auprès des universités, puis sur des entretiens avec des enseignants et responsables académiques impliqués dans ces dispositifs. Ces échanges ont permis de mieux comprendre la mise en œuvre du SL.
En pharma, à l’ULiège, améliorer la pratique des pharmaciens
Dans le Master en sciences pharmaceutiques de l’Université de Liège, pour leur stage à option, les étudiants ont la possibilité de sortir des lieux de stage habituels pour rejoindre une association ou une structure de soins et découvrir d’autres réalités de santé.
Une étudiante a ainsi effectué son stage dans une maison médicale et conçu une brochure de vulgarisation sur les traitements courants, notamment ceux utilisés en automédication. Une autre a rejoint l’ASBL La Lumière, une association qui accompagne des personnes malvoyantes. Après avoir observé les activités de l’association et pris le temps de se familiariser avec ce public, elle a identifié un besoin : mieux préparer les pharmaciens à l’accueil des personnes malvoyantes. Elle a ainsi réalisé une brochure destinée aux professionnels afin de les sensibiliser à cet accueil. L’étudiante mobilise ainsi ses connaissances au service d’un besoin identifié avec la structure d’accueil, tandis que celle-ci lui offre en retour un contexte pour développer ses compétences et mieux comprendre une réalité de santé qu’elle connaissait peu. Cette logique de réciprocité constitue l’un des principes centraux du SL.
L’expérience ne se limite toutefois pas à l’immersion dans une structure inhabituelle. Des séminaires d’accompagnement réguliers permettent aux étudiants de partager leur expérience et de prendre du recul sur celle-ci. En fin de parcours, ils présentent leur projet sous la forme d’un poster, en présence notamment de l’organisation partenaire.
Expérimenter le principe de la santé dans toutes les politiques
Le Séminaire d’intégration du Master en santé publique de l’Université de Liège constitue un autre exemple, d’autant plus intéressant que le cours existait avant d’évoluer vers une démarche de SL. Cette évolution a notamment été accompagnée par la Cellule d’appui au SL de l’ULiège, qui soutient les équipes pédagogiques souhaitant intégrer cette approche dans leurs enseignements. L’objectif du cours est de placer les étudiants dans une position de conseiller en santé publique, en les amenant à mobiliser leurs connaissances pour contribuer à des décisions qui ne sont pas nécessairement formulées au départ comme des enjeux de santé.
Les projets portent sur le développement urbanistique de quartiers de Liège, notamment à travers la question de la végétalisation. Avant le passage au SL, les étudiants travaillaient à partir de données, de ressources documentaires, d’apports théoriques et d’échanges avec des représentants du service urbanisme de la Ville. L’évolution du cours les amène désormais à aller sur le terrain et à rencontrer les acteurs des quartiers.
Cette immersion permet d’affiner leur compréhension des réalités locales et de faire émerger des problématiques plus spécifiques. Les étudiants rapportent également que le terrain rend l’exercice plus concret, notamment pour ceux qui n’ont pas encore d’expérience professionnelle. Les rencontres avec les acteurs locaux permettent surtout de découvrir des pistes de solutions ou d’actions qu’ils avaient eux-mêmes déjà envisagées ou mises en place, qui n’auraient pas nécessairement été identifiées à partir des seules données disponibles. Les étudiants peuvent ainsi construire leurs propositions en s’appuyant sur l’existant et en tenant compte de ce qui est réellement prioritaire pour les acteurs concernés. Cette manière de construire les pistes d’action avec eux peut également faciliter leur appropriation. Le dispositif constitue ainsi une manière concrète d’expérimenter le partenariat et l’intersectorialité.
À l’UCLouvain, les situations vécues deviennent des supports
À l’UCLouvain, l’option « Comportements et compétences en santé » dans le master en sciences de la santé publique propose une autre manière d’intégrer le SL. Les enseignements théoriques y sont articulés à l’analyse de situations concrètes et à un travail réflexif mené tout au long du parcours.
Les étudiants, dont certains sont déjà professionnels de santé, font part de situations rencontrées dans leur pratique ou dans leur expérience personnelle, notamment en éducation thérapeutique du patient ou en éducation pour la santé. Ces situations servent de support aux séminaires d’analyse et d’intervision, où les étudiants confrontent leurs expériences et questionnements, mobilisent les apports théoriques et explorent collectivement d’autres manières d’agir. Des témoignages de pratiques, des exercices et des mises en situation complètent la démarche, qui se poursuit à travers un portfolio réflexif.
Ici, la réflexivité n’est donc pas une étape ajoutée après l’expérience : elle en constitue une composante du processus d’apprentissage. Les situations vécues deviennent des supports pour questionner ses pratiques, confronter ses représentations à celles des autres et ajuster sa manière d’agir. Une telle pédagogie demande toutefois un investissement important de l’équipe : elle suppose une coordination étroite entre les différents intervenants et une attention à la cohérence du parcours.
Une pédagogie prometteuse, mais exigeante
Ces expériences montrent le potentiel du SL pour développer, au-delà des connaissances techniques, des compétences relationnelles, réflexives et citoyennes : travailler en partenariat, comprendre les réalités sociales, adapter son intervention au contexte et porter un regard critique sur sa pratique.
Mais cette pédagogie ne repose pas sur la seule immersion. Pour produire les apprentissages recherchés, les projets doivent répondre à un besoin réel et être construits avec les partenaires, dans une logique de réciprocité. L’accompagnement réflexif est tout aussi essentiel : sans temps d’analyse et de mise en perspective, l’expérience peut ne pas produire les apprentissages attendus, et risque même de renforcer certaines représentations ou stéréotypes.
Le SL demande donc un investissement important des équipes pédagogiques : construire et entretenir les partenariats, accompagner les étudiants, coordonner les intervenants et évaluer des apprentissages complexes. Il suppose aussi une évolution de la posture enseignante, davantage centrée sur la création des conditions permettant d’apprendre à partir de l’expérience. L’existence de dispositifs d’appui aux équipes pédagogiques peut dès lors constituer un levier important pour accompagner cette évolution.
Les défis de santé publique invitent aujourd’hui à repenser non seulement les contenus des formations, mais aussi les modalités d’apprentissage. En permettant aux étudiants d’apprendre avec les communautés plutôt que seulement à leur sujet, il donne corps à une idée simple : la PS ne s’enseigne pleinement que lorsqu’elle se vit.
Le recensement complet des expériences est disponible sur le site du CeLFORPS : https://www.celforps.uliege.be/
Contacts
Benoit Pétré : benoit.petre@uliege.be
Delphine Kirkove : delphine.kirkove@uliege.be
Références
- Malengreaux S, Fiorente M, Fonteyne G, Paridans M, Pétré B, Aujoulat I. Projet REFORM P2 – Rapport final : Stratégies pour un meilleur ancrage de la promotion de la santé et de la prévention dans la formation initiale et continue de la 1re ligne de soins en Fédération Wallonie Bruxelles, incluant un prototype de référentiel. Woluwé-St-Lambert; 2023.
- Dijkstra I, Penders B, Horstman K. How health promotion prevents itself from tackling health inequalities. A critical analysis of Dutch health promotion’s paradigm through its handbooks (1995–2022). SSM – Qual Res Health. juin 2025;7:100533. doi:10.1016/j.ssmqr.2025.100533
- World Health Organization. Transforming and scaling up health professionals’ education and training: World Health Organization guidelines 2013 [Internet]. Geneva: World Health Organization; 2013 [cité 3 avr 2025]. 122 p. Disponible sur: https://iris.who.int/handle/10665/93635
- Ratnayake A, Lederer A. Service Learning in Public Health: A Critical Assessment of Potential Benefits and Unintended Consequences. Pedagogy Health Promot. mars 2024;10(1):11 5. doi:10.1177/23733799231177043
- Buff SM, Jenkins K, Kern D, Worrall C, Howell D, Martin K, et al. Interprofessional service-learning in a community setting: findings from a pilot study. J Interprof Care. 4 mars 2015;29(2):159 61. doi:10.3109/13561820.2014.934956
- Rosenkranz, Richard R. Service-learning in Higher Education Relevant to the Promotion of Physical Activity, Healthful Eating, and Prevention of Obesity. International Journal of Preventive Medicine [Internet]. oct 2012:672 81. Disponible sur: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3482993/