Le RESO, centre d’expertise en promotion de la santé (UCLouvain), publie les premiers résultats de son enquête collaborative sur la promotion de la santé au travail en Région wallonne. Pour coconstruire un cadre opérationnel entre le secteur de la promotion de la santé et le monde de l’entreprise en Wallonie, il faut lever de nombreux freins.
L’équipe du RESO s’est penchée sur la promotion de la santé en milieu professionnel en Région wallonne dans le cadre d’une recherche exploratoire et collaborative, soutenue par l’AVIQ et menée sur toute l’année 2025. Réalisée en collaboration avec Sandrine Ruppol du CESI (Service externe de prévention et de protection au travail) et Anaïs Peters – conseillère en prévention chez Effisens, elle vise à mieux comprendre l’articulation entre les compétences régionales et fédérales en matière de santé et de promotion de la santé au travail. Elle cherche aussi à étudier et définir un cadre opérationnel pour des stratégies d’actions optimales en promotion de la santé et prévention en milieu du travail.

Dans une première phase du projet, l’équipe de recherche a mis en œuvre une démarche qualitative exploratoire reposant sur une série d’entretiens semi-dirigés et deux ateliers participatifs- pour un total de 20 entretiens : 9 auprès d’acteurs et actrices du secteur de la promotion de la santé, 8 auprès d’acteurs et actrices de la prévention en milieu de travail, et 3 auprès de personnes ressources.
Des zones grises liées à la complexité institutionnelle
Premier constat : si le cadre international sur la promotion de la santé au travail est stable (lire plus bas), la santé et la promotion de la santé au travail en Belgique francophone s’inscrivent dans un contexte institutionnel complexe, marqué par une multiplicité d’acteurs et d’actrices et le partage des compétences entre le niveau fédéral et les entités fédérées, issu des multiples réformes de l’État.
Les compétences en matière de santé au travail sont fédérales, tandis que la promotion de la santé est une compétence régionale. Cette répartition a des contours complexes, émaillés de chevauchements, d’exceptions et de restrictions. Et cette complexité institutionnelle et législative belge influence directement la manière dont les différents acteurs et actrices concerné.es par cette thématique l’investissent ou pourraient l’investir.
Au niveau fédéral, la santé est régie par le Code du bien-être au travail (SPF Emploi, Travail et Concertation Sociale). Le Code du bien-être développe, encadre et règlemente la politique de bien-être dans les entreprises en fonction du nombre de travailleurs et travailleuses, du secteur de l’entreprise, des risques auxquels les personnes employées sont exposées, etc… A ce niveau, c’est donc l’axe prévention des risques qui est mobilisé pour réduire les risques et l’impact du travail sur la santé des travailleurs et des travailleuses.
Tandis qu’au niveau régional, la promotion de la santé est une compétence qui s’inscrit dans un cadre législatif émanant de plusieurs entités fédérées :
- le décret du 14 mars 2019 relatif à la promotion de la santé dans l’enseignement supérieur hors universités de la Fédération-Wallonie-Bruxelles ;
- le décret du 20 décembre 2001 relatif à la promotion de la santé à l’école de la Fédération Wallonie Bruxelles ;
- le décret du 18 février 2016 relatif à la promotion de la santé de la COCOF ;
- le décret du 3 février 2020 relatif à la promotion de la santé et la prévention de la Région wallonne ;
- le plan wallon de promotion de la santé et de prévention.
Cette complexité apparaît difficile à appréhender et génère des zones grises dans la mise en œuvre des politiques tant au niveau de l’entreprise que des acteurs.
La prévention : mètre-étalon des actions en entreprise
Les propos recueillis lors de nos entretiens mettent en évidence que la prévention constitue la porte d’entrée quasi exclusive des démarches en entreprise. La promotion de la santé, telle qu’elle est définie par la Charte d’Ottawa (OMS, 1986) et dans le Plan de promotion de la santé de la Région wallonne (AVIQ, 2022) y reste méconnue, peu mobilisée et difficilement intégrée dans les pratiques professionnelles. Sur le terrain, la distinction entre prévention et promotion de la santé est souvent perçue comme floue, voire inexistante. Certains acteurs et actrices les utilisent de manière interchangeable, d’autres n’utilisent pas le terme de promotion de la santé puisque la prévention est au cœur du dispositif de santé en milieu professionnel.
Prévention et promotion sont pourtant conciliables ! En 2023, le projet REFORM P² montrait même que la prévention et la promotion de la santé doivent être envisagées comme des démarches complémentaires. Linda Cambon et ses collègues (2018), cités par Malengreaux et al., (2023) proposent d’envisager la prévention des maladies et la promotion de la santé comme deux concepts dont les stratégies d’intervention peuvent se recouper. Les auteurs considèrent qu’il existe une certaine porosité entre ces concepts, tout en reconnaissant qu’il est nécessaire d’inscrire la prévention dans une vision de promotion de la santé, en s’appuyant sur les principes, les valeurs et les stratégies qu’elle propose. En d’autres termes, la promotion de la santé apparaît comme un cadre pertinent pour réorienter les pratiques de prévention vers des finalités d’équité, de justice sociale et de renforcement du pouvoir d’agir des individus et des collectivités.

Des activités de prévention peuvent ainsi s’inscrire dans une perspective de promotion de la santé, à condition de « s’intéresser aux ressources des personnes et des populations, pas seulement à leurs facteurs de risques, d’adopter une approche qui favorise la participation, et de prendre en compte la multiplicité des déterminants de la santé, dans le cadre des activités de soins et de prévention » (Aujoulat & Sandrin, 2019, citées par Malengreaux S., et al, 2023).
Des liens diffus et des angles morts
Les résultats de notre recherche de terrain mettent par ailleurs en évidence que le manque d’interconnaissance entre les acteurs et actrices de la santé au travail, de la promotion de la santé et du monde du travail constitue un frein majeur à la co-construction de démarches intégrées.
La diversité des intervenants et intervenantes, bien qu’elle représente une richesse en termes d’expertise et de ressources, s’inscrit aussi dans un paysage institutionnel complexe, susceptible d’alimenter des logiques de concurrence et de tension entre parties prenantes.
Enfin, toutes les entreprises ne disposent pas du même accès aux services et dispositifs de santé et d’accompagnement. De ce fait, l’accès à la promotion de la santé et à la prévention est inégal. Ainsi, les petites et moyennes entreprises (PME) peuvent se trouver désavantagées par rapport aux grandes organisations, principalement en raison de contraintes financières, humaines et temporelles, ce qui limite leur capacité à investir durablement dans des actions de promotion de la santé au travail. Ce constat issu de nos entretiens de terrain est confirmé par la littérature. Comme le soulignent Virtanen M., et al, (2025) si des progrès indéniables sont documentés en matière de promotion de la santé au travail, des réalités plus spécifiques comme celles des petites et moyennes entreprises, demeurent actuellement un angle mort dans la littérature, car elles sont moins représentées dans les études.
Expérimenter un processus collectif
Au regard de ces constats, la deuxième phase de cette recherche va s’attacher à explorer les conditions d’un rapprochement plus effectif entre prévention et promotion de la santé, afin de développer un cadre opérationnel pour soutenir le déploiement de stratégies d’interventions efficientes en matière de santé et de promotion de la santé en milieu professionnel. En 2027, cette recherche-action se poursuivra dans deux entreprises wallonnes en collaboration avec deux CLPS partenaires pour observer, documenter, analyser et expérimenter un processus collectif permettant d’intégrer durablement la promotion de la santé dans les pratiques internes des entreprises.
Pour aller plus loin :
Pour en savoir plus sur l’ensemble de la démarche méthodologique et des activités déployées dans le cadre de la première phase de cette recherche, le rapport détaillé est disponible ici.
Publication à venir : RESO publiera sous peu un « Lu pour vous » sur deux articles scientifiques récents : l’un examine les conditions d’efficacité des interventions (Virtanen et al., 2025), l’autre s’intéresse aux stratégies susceptibles d’améliorer l’implémentation des interventions de promotion de la santé en milieu professionnel (Wolfenden et al., 2018).
Un cadre international et des impulsions européennes
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) propose un cadre de promotion de la santé au travail fondé sur l’approche « healthy settings », qui désigne les approches de promotion de la santé axées sur les milieux de vie, qui s’enracinent dans la stratégie de l’OMS « La santé pour tous » de 1980 et, plus spécifiquement encore, dans la Charte d’Ottawa. Celle-ci affirme que « la santé est créée et vécue par les personnes dans le cadre de leur vie quotidienne, là où elles apprennent, travaillent, jouent et aiment » (OMS, 1986).
Avant même la création de l’approche par les milieux de vie – dont le milieu du travail -dans les années 90, l’OMS posait d’ailleurs déjà le cadre de la promotion de la santé au travail, en la définissant comme « l’ensemble des actions visant à améliorer la santé et le bien-être des travailleurs, au-delà de la simple prévention des risques professionnels » (OMS, 1986).
Elle repose également sur une logique de co-construction : les démarches gagnent en pertinence lorsqu’elles émergent des communautés concernées, dans une dynamique ascendante (bottom-up), attentive aux réalités locales. Cette approche promeut un équilibre entre pilotage institutionnel et implication active des parties prenantes et bénéficiaires, afin de conjuguer cohérence stratégique et ancrage contextuel (Dooris M., 2006).
En termes d’efficacité, l’approche par les milieux de vie présente plusieurs atouts liés à ces caractéristiques. Elle fournit un cadre global d’intervention et favorise l’appropriation des enjeux de santé par les acteurs et actrices concernés. Elle permet également d’examiner les liens entre les personnes, leurs environnements et leurs comportements, ainsi que les interactions entre différents groupes au sein d’un même milieu. Enfin, au sein d’une entreprise par exemple, elle aide à articuler plusieurs enjeux de santé de manière intégrée et encourage une vision à la fois interne et externe de l’organisation, notamment en soutenant la responsabilité sociale des entreprises et la prise en compte de leurs impacts sur la santé, la durabilité et les inégalités à différentes échelles (Dooris M., 2006).
Le déploiement d’un plaidoyer européen
Dans le cadre de l’approche par les milieux de vie, la création d’un Réseau européen de promotion de la santé au travail (European Network for Workplace Health Promotion, ENWHP) en 1996 contribue à préciser les contours et les leviers d’action dans ce champ. Ainsi, la promotion de la santé au travail se caractérise par « les efforts combinés des employeurs, des travailleurs et de la société pour améliorer la santé et le bien-être des personnes au travail. Ceci peut être obtenu par une combinaison de l’amélioration de l’organisation et de l’environnement de travail, la promotion de la participation active et de l’encouragement du développement personnel … » (European Network for Workplace Health Promotion).
Plus concrètement, ce réseau européen développe des activités de plaidoyer qui soulignent l’importance du lieu de travail comme milieu pertinent pour le déploiement d’activités de promotion de la santé, mettant en évidence plusieurs arguments :
– Le lieu de travail est un moyen d’atteindre un grand nombre d’individus. En effet, les lieux de travail rassemblent un grand nombre de personnes aux profils variés dont des groupes moins favorisés en matière de santé et d’accès aux soins.
– L’intérêt est double à la fois des personnes employées et de l’employeur.euse de se soucier et de promouvoir la santé au travail.
– La santé des travailleurs et des travailleuses reste un facteur déterminant qui exerce une influence importante sur la santé de l’entreprise (European Network for Workplace Health Promotion).
Bibliographie
- Agence pour une vie de qualité (AVIQ). (2022). Programmation wallonne en prévention et promotion de la santé : mise en œuvre du plan d’actions.
- Dooris, M. (2006). Healthy settings: Challenges to generating evidence of effectiveness. Health Promotion International, 21(1), 55–65.
- European Network for Workplace Health Promotion.
- Malengreaux, S., Fiorente, M., Fonteyne, G., Paridans, M., Pétré, B., & Aujoulat, I. (2023, septembre). Projet REFORM P2 – Rapport final : Stratégies pour un meilleur ancrage de la promotion de la santé et de la prévention dans la formation initiale et continue de la 1ère ligne de soins en Fédération Wallonie-Bruxelles. Woluwé-Saint-Lambert.
- Sciensano. (2025). BE.Well.Pro : Rapport Belgique.
- SPF Emploi, Travail et Concertation sociale. (s. d.). Code du bien-être au travail.
- Virtanen, M. et al. (2025). Effectiveness of workplace interventions for health promotion. The Lancet Public Health, 10(6), e512–e530. 10.1016/S2468-2667(25)00095-7
- Wolfenden, L et al. (2018). Strategies to improve the implementation of workplace-based policies or practices targeting tobacco, alcohol, diet, physical activity and obesity. Cochrane Database of Systematic Reviews, 11(11), CD012439.
- World Health Organization. (1986). Charte d’Ottawa.
- World Health Organization. (s. d.). Healthy settings.