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en promotion de la santé

Numéro 266

L’adolescence et le risque. 2e partie L’évolution des usages


Dans la première partie de notre article (Éducation Santé 265, mars 2011), nous vous avons présenté quelques considérations générales sur l’adolescence et sur la question des prises de risque à cette période de la vie. Des prises de risque qui sont parfois l’objet d’une attention suspecte des ‘adultes’, que nous nous sommes efforcés de nuancer quelque peu.
Venons-en maintenant aux conduites de consommation, qui méritent aussi quelques nuances.
Nos analyses nous permettent de mettre en évidence une série d’évolutions au niveau des conduites juvéniles de consommation de psychotropes et d’usage abusif de télévision et jeux électroniques.
Depuis 1994, les conduites suivantes sont en régression:
– l’expérimentation et l’usage au moins hebdomadaire d’alcool parmi les jeunes de 5e et 6e primaires;
– la consommation au moins hebdomadaire d’alcool parmi les jeunes de l’enseignement secondaire et plus particulièrement celles de bière et de vin;
– l’expérimentation d’ecstasy ainsi que son usage au cours des 30 derniers jours précédant l’enquête chez les jeunes de l’enseignement secondaire;
– l’abus de télévision parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
L’expérimentation de l’ivresse et l’expérimentation tabagique parmi les jeunes de 5e et 6e primaires sont en léger recul depuis 1994. La consommation d’au moins 20 cigarettes par semaine parmi les jeunes fumeurs du secondaire connaît aussi une légère diminution. À noter aussi que la consommation au moins hebdomadaire des ‘alcopops’ est en légère diminution depuis 2002; date à laquelle cette information était disponible pour la première fois.
Au cours du même laps de temps, les comportements suivants sont restés relativement stables:
– l’expérimentation de l’alcool, la consommation de plus de 7 verres d’alcool et l’usage de plus de 2 verres quotidiens parmi les jeunes de l’enseignement secondaire;
– l’expérimentation et l’usage quotidien de tabac parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
L’usage quotidien de cannabis parmi les jeunes de l’enseignement secondaire, pour lequel nous disposons de l’information depuis 1998, est resté également stable.
Par rapport à 1994, les usages suivants ont connu une augmentation:
– l’ivresse parmi les jeunes de l’enseignement secondaire;
– l’expérimentation et la consommation au moins hebdomadaire de cannabis auprès des jeunes de l’enseignement secondaire;
– l’abus de jeux électroniques sur console ou sur ordinateur parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
Le «binge drinking» pour lequel nous avons collecté une information depuis 2002 connaît également une légère hausse.
En un peu plus de 10 ans, la situation s’est améliorée et ce, plus particulièrement, en ce qui concerne les usages de tabac et d’alcool des jeunes en fin de scolarité primaire et les usages d’ecstasy des jeunes suivant l’enseignement secondaire. Parmi les jeunes du secondaire, les usages réguliers d’alcool sont généralement stables ou en diminution tout comme le tabagisme qui se caractérise par une diminution de la quantité de cigarettes consommées. À l’inverse, auprès des jeunes de l’enseignement secondaire, les abus d’alcool sont en augmentation tout comme les usages de cannabis hormis en ce qui concerne l’usage quotidien. L’usage abusif de jeux électroniques augmente depuis 2002 alors que l’abus de télévision diminue au cours de la même période.

La persistance des inégalités


Dans l’ensemble des conduites analysées, les garçons s’illustrent plus négativement que les filles. Seuls les usages tabagiques ne présentent pas de différence entre les garçons et les filles de l’enseignement secondaire. Cette différence entre les sexes ne se limite pas aux conduites présentées dans cet article, elle caractérise également d’autres conduites à risque telles que l’alimentation, le recours à la violence physique, la consommation médicamenteuse, la survenue d’accidents, etc.
Elle n’est pas propre à l’adolescence et s’appuie, en partie, sur des logiques comportementales différenciées entre les sexes. En effet, les adolescentes se distinguent notamment par un rapport à soi, tant physique que psychique, plus problématique (moins bonne confiance en soi, moins bonne image du corps, plaintes psychosomatiques plus fréquentes, plus grande consommation médicamenteuse, plus adeptes des régimes, etc.) alors que les adolescents se particularisent, entre autres, par davantage de conduites à risque (plus grands consommateurs de drogues illicites, port moins fréquent de la ceinture de sécurité en voiture, recours plus fréquent à la violence physique, etc).
Cette distinction entre les sexes est vraisemblablement à rattacher à des processus différents de socialisation masculine et féminine qui vont intensifier des divergences physiologiques d’origine et façonner un rapport distinct entre adolescents et adolescentes, entre personnes de sexe masculin et personnes de sexe féminin, à la prise de risque et à l’usage de produits psychotropes. Ce formatage de l’identité sexuelle commence dès le plus jeune âge avec, notamment, une attention plus particulière donnée au développement moteur des petits garçons et au développement verbal des petites filles, une interprétation des pleurs des petits garçons davantage perçus comme de la colère et des pleurs des filles comme de la peur, des jeux plus typiquement masculins (associés à la force physique, au contrôle des émotions, à l’«espace public», etc.) et des jeux plus typiquement féminins (associés à la fragilité, à la coquetterie, à l’«espace domestique», etc.).
Ce formatage se poursuit au cours de l’adolescence et de l’âge adulte. Cette construction de l’identité sexuelle va donner lieu à des manières d’être différentes (façon de se vêtir, capacité à contrôler ses émotions, appréhension de son corps, façon de considérer l’espace public/privé, manière de percevoir les comportements, rapport à l’école, etc.) qui transparaissent vraisemblablement dans les comportements de santé (Bourdieu, 1979, Berger et al., 1996, cités par Van Campenhoudt, 2001; Étienne et al., 1997, Cipriani-Crauste et al., 2005; Currie et al., 2008). Sur le plan des relations amicales, les adolescents ont généralement un plus grand nombre d’amis et privilégient les contacts directs, les relations face à face alors que les adolescentes entretiennent davantage de rapports via les médias électroniques (Currie et al., 2008). Cette différence de genre se conjugue vraisemblablement dans les consommations psychotropes comme le montrent certaines études. Ainsi, par exemple, l’anxiété constitue un facteur de risque de l’abus d’alcool chez les filles ou encore une faible estime de soi influence le tabagisme des adolescentes alors que ces liens n’apparaissent pas automatiquement chez les adolescents (Pulkkinen et al., 1994, Abernathy et al., 1995, cités par Ledoux et al., 2000). En matière de consommation d’alcool, les garçons seraient davantage influencés par les normes du groupe de pairs tandis que les filles seraient plus sensibles aux normes parentales (Pedersen et al., 1998, cités par Ledoux et al., 2000). De même, l’usage anxiolytique du tabac se rencontrerait plus souvent chez les femmes que chez les hommes (Sorensen et al., 1987, Waldron, 1991, Lawn et al., 2002, cités par Beck et al., 2006).
Comme dans les résultats des enquêtes précédentes, les jeunes de l’enseignement professionnel et de l’enseignement technique présentent généralement un profil de consommation plus «problématique» que les jeunes de l’enseignement général. Ce profil plus défavorable se retrouve notamment dans les usages de tabac, cannabis et ecstasy ainsi que dans les abus de télévision et de jeux électroniques. Pour les usages d’alcool, la situation est quelque peu différente. En effet, les usages d’expérimentation et d’habitudes hebdomadaires se retrouvent davantage dans l’enseignement général et technique. À l’inverse, les consommations importantes et abusives caractérisent davantage les jeunes de l’enseignement professionnel et technique. À remarquer que cette inégalité entre les filières de formation est sans doute plus importante qu’il n’y paraît. En effet, l’absentéisme pour raison inconnue le jour de l’enquête est plus important dans les formations techniques et professionnelles alors que les «brosseurs» présentent un profil plus à risque que les jeunes ne brossant pas les cours. En 2006, dans le troisième degré de l’enseignement secondaire, les jeunes suivant une filière de formation professionnelle étaient 13,9% à être absents pour une raison inconnue contre 10,3% des jeunes poursuivant une filière technique de transition ou de qualification et 8,1% des jeunes fréquentant une filière générale.
Par ailleurs, les jeunes de l’enseignement professionnel et technique se caractérisent par un retard scolaire beaucoup plus fréquent que chez leurs homologues de l’enseignement général. En 2005-2006, 75,6% des élèves de 1ère accueil (1B) ont au moins un an de retard scolaire contre 29,0% en 1ère général (1A) et la répartition des jeunes ayant au moins un an de retard scolaire en 3ème année est respectivement de 25,3% en général, 53,8% en technique de transition, 68,8% en technique de qualification et de 76,5% en professionnel (www.statistiques.cfwb.be). De sorte que les filières qualifiantes regroupent une majorité de jeunes se situant en marge d’une «scolarité normale».
Les types d’enseignement sont aussi le reflet de différences d’origine socio-économique entre les jeunes d’une part, et de disparités sur le plan de leur future intégration socio-professionnelle d’autre part. Ainsi d’un côté, les jeunes de milieux défavorisés sont sur-représentés dans l’enseignement professionnel et technique. Et d’un autre côté, les jeunes inscrits dans l’enseignement professionnel, et dans une moindre mesure dans l’enseignement technique, éprouveront plus de difficultés à s’insérer plus tard sur le marché de l’emploi que ceux de l’enseignement général (Ouali et al., 1995, Delvaux, 2001, Piette et al., 2003, Jacobs et al., 2007).
Les résultats de nos analyses ne conduisent pas à une association entre une aisance matérielle peu élevée – mesurée par le nombre de voitures familiales, de vacances annuelles en famille et d’ordinateur présents dans le ménage – et l’usage de produits psychotropes. En ce sens, ce ne seraient pas spécifiquement les jeunes des familles les moins aisées des formations techniques et professionnelles qui apparaîtraient comme les principaux usagers de psychotropes. Ce résultat renforce aussi l’idée d’un lien probable entre les usages de psychotropes et le déclassement socio-économique inhérent à un cursus scolaire caractérisé par des échecs et des réorientations successives. Cependant, si nous n’observons pas de relation entre aisance matérielle et usage de psychotropes à l’adolescence, nous constatons par contre que le fait d’avoir un père professionnellement actif se retrouve plus fréquemment parmi les jeunes ayant un usage régulier et récurrent d’alcool. À l’inverse, le fait de ne pas avoir un père professionnellement actif se rencontre davantage parmi les jeunes fumeurs de tabac et parmi les usagers récents d’ecstasy.
La situation est différente pour l’usage abusif de télévision et l’excès de jeux électroniques. Le fait d’avoir une faible aisance matérielle ou un père inactif caractérise davantage les jeunes abusant de télévision. Par contre, l’inverse s’observe pour l’abus de jeux électroniques qui se retrouve plus communément parmi les jeunes obtenant un score d’aisance matérielle élevé ou moyen.
Les échecs et réorientations scolaires diminuent l’éventail des possibilités pour les jeunes concernés d’envisager sereinement l’avenir. Il est vraisemblable, comme le montrait Hoggart dans ses travaux sur le style de vie des classes populaires, que dans une telle perspective la tentation est grande pour les jeunes de profiter pleinement du moment présent, de s’octroyer des plaisirs immédiats, d’égayer autant que possible le quotidien, de pallier un sort ressenti comme peu enviable (Hoggart, 1970, cité par Van Campenhoudt, 2001). Ce cursus scolaire entrave également le sens que peut revêtir l’école. À quoi bon s’investir dans un apprentissage alors que ce dernier est perçu comme ne servant à rien. En ce sens, être bon ou mauvais élève, ce n’est pas uniquement une différence de résultats scolaires, c’est aussi in fine une disparité dans la capacité de se projeter dans le futur, de choisir son mode de vie, de se percevoir et de construire son rapport aux autres, d’être sensibilisé aux messages diffusés par les campagnes de prévention, etc.
De même, un parcours scolaire chaotique peut entailler l’adoption de conduites préventives qui sont, par essence, un investissement sur le futur. Ainsi, ce qui distingue les élèves des diverses filières de formation, ce ne sont pas simplement les comportements à risque mais aussi le cumul des éléments déterminant ces conduites.
Il est probable que derrière ces filières de formation transparaissent également des styles de vie, des pratiques et des goûts culturels qui varient en partie selon les catégories d’appartenance des adolescents. Cette assertion apparaît notamment au niveau des consommations hebdomadaires d’alcool où l’usage de vin, symbole du repas familial, est plus fréquent parmi les jeunes de l’enseignement général alors que la consommation d’alcopops se rencontre plus fréquemment parmi les jeunes de l’enseignement technique et professionnel. Il en est, sans doute, de même avec l’abus de télévision plus fréquent chez les jeunes de l’enseignement professionnel. En effet, cet abus reflète vraisemblablement le rôle souvent joué par la télévision en milieu populaire qui, allumée en permanence, contribue à animer la vie de famille et dont les programmes sont régulièrement l’objet de multiples joutes verbales (Harrinton et al., 1995, cités par Van Campenhoudt, 2001).
Dans nos analyses, la consommation et plus encore la polyconsommation de substances psychoactives s’accentuent avec l’âge. Habituellement, les polyconsommations, les usages récréatifs et abusifs de psychotropes connaissent leur taux le plus élevé parmi les jeunes adultes pour diminuer ensuite avec l’accroissement de l’âge. Par contre, les usages quotidiens d’alcool ont tendance à s’accroître et l’usage quotidien de tabac à se maintenir au fur et à mesure de l’avancée en âge (Von Sydow et al., 2001, ISP, 2006, Beck et al., 2007, Costes et al., 2007, OEDT, 2007). En fin d’adolescence, la polyconsommation serait le fruit de l’association tabac-cannabis et, dans une moindre mesure, de l’association tabac-alcool. Cette dernière s’imposerait avec l’avancée en âge (Costes et al., 2007).
Contrairement à cette accentuation avec l’âge des consommations de psychotropes, l’abus de télévision diminue et l’abus de jeux électroniques reste stable au cours de l’adolescence. Ces deux types d’abus de petits écrans existent au début de la scolarité secondaire et sont vraisemblablement davantage conditionnés par l’environnement familial que les autres usages observés dans notre enquête.
La fois prochaine , nous aborderons quelques perspectives d’intervention .
Damien Favresse et Patrick De Smet , Service d’information promotion éducation santé – SIPES ULB
Référence et origine du texte - Favresse D., De Smet P., Tabac, alcool, drogues et multimédias chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.

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