Juin 2023 Par Lucie PELOSSE Julie DONJON Réflexions

La palette des émotions ressenties face aux crises environnementales est multiple et nuancée. De quelles émotions parle-t-on ? Comment accompagner sans pathologiser les ressentis ? Quels leviers individuels et collectifs pour accompagner les émotions ressenties face aux crises et leurs effets ? Sur quels principes de la promotion de la santé peut-on s’appuyer pour agir ?

front portrait of mature man with beard and closed eyes in outdo

Les liens entre santé mentale et environnement sont multiples. S’il est désormais prouvé que le contact direct avec la nature a des effets positifs sur la santé physique et mentale, les effets du dérèglement climatique peuvent diminuer notre sentiment de bien-être. Agir pour diminuer les impacts négatifs des crises environnementales permet ainsi de prendre soin individuellement et collectivement de notre santé, tant physique que mentale.

Santé mentale : de quoi parle-t-on ?

La notion de santé mentale renvoie à un état d’équilibre individuel et collectif, qui permet à chacun de se maintenir en bonne santé malgré les épreuves et les difficultés.  Si nous avons tous une santé mentale, nous n’avons pas tous les mêmes vécus, ressources et capacités pour faire face aux événements. Les interventions en promotion de la santé mentale visent ainsi à identifier les déterminants individuels, sociaux et structurels de la santé mentale, puis à agir pour réduire les risques, accroître la résilience et créer des environnements propices à la santé mentale. 

Des (éco)émotions climatiques 

La crise socio écologique fait vivre différentes émotions, toutes légitimes dans leurs ressentis et expressions. La plus utilisée par les médias est l’éco-anxiété, notion conceptualisée par la médecin-chercheure belgo-canadienne Véronique Lapaige en 1997. Elle peut être définie comme une forme d’anxiété, d’appréhension et de stress liés au changement climatique et aux menaces constatées ou anticipées sur les écosystèmes (Lapaige, 2020 (1)).

Dans sa définition la plus large, le terme éco-anxiété traduit toutes les souffrances émotionnelles liées à la crise écologique (Lopes, 2022 (2)):

  • anxiété ou autres éco-émotions ressenties face au changement climatique et/ou aux bouleversements/effondrements environnementaux et sociétaux ;
  • en lien avec une expérience directe (ex : vécu d’inondations ou d’incendies), ou indirecte (ex : nouvelles entendues à la radio) ;
  • dans un rapport au passé (ex : perte de la biodiversité), au présent (ex : abattage de forêts) ou au futur (ex : projection vers un avenir invivable) ;
  • avec différents degrés de ressenti (faible à sévère), liés aux ressources psychologiques individuelles, au tissu relationnel et au contexte politique et social.

Au-delà de l’anxiété, certains préfèrent ainsi utiliser le terme « éco-émotions », qui renvoie à l’éventail d’émotions et de sentiments liés à la crise climatique : surprise, colère, peur, culpabilité, indignation… mais aussi joie, fierté, espoir, empathie… (Pihkala, 2022 (3)) ; déclinées en éco-rage, éco-colère, éco-déni, éco-culpabilité, éco-résistance… (Agoston, 2022 (4)).

Eco-anxiété : des symptômes mais pas une maladie

La majorité des professionnels de santé travaillant sur le sujet défendent l’idée que l’inquiétude face à la menace de la crise environnementale est une réaction normale, saine et non pathologique. Il est néanmoins important de distinguer les niveaux d’éco-anxiété vécus de manière adaptée ou inadaptée, notamment lorsque l’éco-anxiété se révèle trop envahissante au quotidien, ou qu’elle s’ajoute à des fragilités préexistantes. Ainsi, l’éco-anxiété n’est pas une maladie mais elle peut rendre malade.

Les ressentis et réactions dépendent ainsi du contexte quotidien, des vulnérabilités personnelles et de l’intégrité psychique des individus, qu’il est essentiel de prendre en considération (A. Desbiolles et C. Galais, 2021 (5)). Plusieurs échelles de mesures ont été publiées pour aider les professionnels et les personnes elles-mêmes à évaluer leur degré d’éco-anxiété : on peut citer celle de l’équipe d’Hélène Jalin, publiée dans le Petit guide de survie pour éco-anxieux (C. Schmerber, 2022 (6)).

Le parallèle avec le deuil normal et le deuil pathologique est éclairant. On peut consulter un psychologue parce qu’on est en souffrance à la suite d’un deuil, mais cela ne signifie pas qu’on est malade. Le deuil est un processus psychique normal qui peut nécessiter un accompagnement : il est considéré pathologique seulement s’il devient complexe, persistant ou s’il y a apparition de troubles psychiques ou psychiatriques.

Eco-anxiété ou éco-lucidité ?

De nombreux chercheurs et praticiens pointent le risque de psychologisation ou de pathologisation des enjeux climatiques. Le risque serait de penser l’éco-anxiété comme une réponse inadaptée ou disproportionnée par rapport à la menace. Pour la médecin Alice Desbiolle « les personnes éco-anxieuses sont in fine les personnes rationnelles et lucides dans un monde qui ne l’est pas » (A. Desbiolles 2021 (7)).

Le terme d’éco-lucidité fait ici son apparition, comme l’illustre les propos de la pédopsychiatre Laélia Benoit : « l’éco-anxiété est une réaction naturelle et légitime à la crise écologique. Ce n’est pas une nouvelle forme de dépression et elle n’appelle pas de traitement médical : l’éco-anxiété appelle une réponse sociale. De plus en plus de jeunes vont souffrir d’éco-anxiété. Mais ne nous trompons pas de problème : c’est leur solitude face à une société qui ignore le changement climatique qui les fait souffrir »(8).

« L’éco-anxiété est une réaction largement rationnelle compte tenu de la gravité de la crise (…) qui ne doit pas détourner l’attention de la réponse sociétale nécessaire pour lutter contre le changement climatique et ses causes structurelles. »

(S. Clayton 2020 (9))

Des freins qui peuvent bloquer le passage à l’action

Au-delà des émotions ressenties, on observe de vrais blocages dans le passage à l’action tant au niveau individuel que collectif. Le militant gandhien et altermondialiste Rajagopal P.V. (10) identifie quatre « démons » paralysant au niveau individuel : le sentiment d’impuissance, le sentiment de complexité, le sentiment de solitude et la peur. Vivian Labrie (11), intellectuelle québécoise, identifie un 5è « démon » : la tolérance aux inégalités, le fatalisme.  Au niveau collectif et sociétal, l’essayiste Corinne Morel-Darleux, distingue plusieurs verrous dans le passage à l’action (12). Elle évoque le contexte de « consommation ostentatoire » qui encourage à consommer toujours plus (théorie du sociologue Veblen, 1899 (13)) ou encore le manque d’équité dans les mesures de protection de l’environnement se traduisant par un fort sentiment d’iniquité donc un refus d’agir.  Elle identifie également une forme de déni (ou sous-estimation) accentué par une tendance à la déconnexion au sensible et le poids des lobbys économiques.

Des leviers pour passer de l’émotion à l’action

Explorer les émotions plurielles reste néanmoins une manière de renouer avec une approche plus sensible et se défaire d’une relation « sans responsabilité, sans émotion et sans sensibilité pour la nature » (Cottereau, 2019 (14)). En outre, les travaux de sciences humaines ont montré la fonction régulatrice des émotions dans les prises de décision : pour le philosophe Jérôme Ravat (15), l’émotion est étroitement liée à la motivation à agir.  

Les principes fondateurs de la promotion de la santé éclairent les différents leviers nécessaires pour engager une transformation sociale globale :

  • Le levier individuel : thérapeutique ou non, cette approche vise à accompagner chacun.e à faire avec, transformer, dépasser ses émotions pour permettre de se sentir mieux ;
  • Le levier collectif / éducatif : pour intégrer dès le plus jeune âge l’éducation à l’environnement et la gestion des émotions, cette approche cherche à aborder au quotidien ce thème avec son public quand on est enseignant, éducateur, animateur ;
  • Le levier systémique / politique : pour questionner l’organisation politique/économique, notre société anthropocène capitaliste basée sur la consommation d’énergie en masse, cette approche va axer sur le champ sociétal et politique, en évitant de moraliser-individualiser le problème, et en soutenant le pouvoir d’agir, la capacité collective. On veut ici agir sur les déterminants sociaux/globaux.

On voit que l’enjeu de transformation sociale est fort. Pour transformer des émotions (souffrantes ou non) en moteur pour l’action, l’outil d’analyse du trépied « les trois piliers de la transformation sociale » est éclairant. Il offre un cadre structurant avec trois pieds indissociables et interdépendants :

  • la mise en œuvre d’alternatives : pour vivre mieux dès maintenant, avoir des arguments pour le rapport de force, développer les imaginaires ;
  • l’exercice de rapports de force : utiliser le nombre et la stratégie pour contraindre celle.ux qui ont des privilèges, pour défendre ou remporter de nouveaux acquis sociaux ;
  • la co-éducation : pour créer des rencontres entre les mondes, ne pas réserver les ressources à une minorité, créer du commun en partageant nos savoirs et créations avec des outils d’éducation populaire
trepied transformation sociale
« Tectonique de salon », Timult n° 10, mars 2018, pp. 26-35, https://timult.poivron.org/10/timult-10-201803.pdf

En promotion de la santé, on part du principe que les émotions liées au changement climatique doivent être abordées en croisant ces différentes approches. Il n’y a pas un objectif plus important que les autres, l’important est de les combiner.

Des principes d’action pour guider notre approche en promotion de la santé

En dressant le portrait des enjeux concernant la place de la promotion de la santé face aux émotions liées aux crises environnementales, nous voyons se dessiner plusieurs principes qui peuvent guider nos approches et pratiques aujourd’hui pour dépasser les blocages et favoriser le passage à l’action.

  1. Repolitiser le lien entre santé mentale et protection de l’environnement : il nous semble central de reconnaitre la réalité de la souffrance sans la pathologiser ni la dépolitiser. L’éco-anxiété n’est pas une maladie, et une grande partie des causes et réponses aux souffrances qui peuvent y être associées sont sociétales et politiques​.
  2. Reconnaitre la réalité des inégalités sociales face aux dérèglements environnementaux et penser des actions visant à les réduire​ : il ne faut jamais perdre de vue qu’il existe des inégalités sociales de santé et que les réponses éthiques et politiques aux crises environnementales doivent viser la réduction de ces inégalités. Certains groupes de personnes sont plus vulnérables et plus touchés par les crises environnementales, on peut citer les enfants, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap ou avec une maladie préexistante, les peuples autochtones, les communautés racisées ou socialement défavorisées. Il est essentiel de prendre en considération la justice sociale et environnementale dans nos actions en promotion de la santé. Au-delà des inégalités sociales, on peut considérer les inégalités liées à l’âge et reconnaitre le rapport de force et de domination entre adultes et jeunes, qui sert à discréditer les méfaits du changement climatique, crée du mépris par les classes dirigeantes et les adultes et donc un sentiment d’incompréhension, d’oppression et de perte de pouvoir par les jeunes (L.Benoit, 2022 (16))
  3. Partir du principe que toutes les émotions sont légitimes et à accueillir, mais que les actions qui en découlent doivent être prioritairement collectives et non pas individuelles. Par exemple, il est important de ne pas décrédibiliser la colère, qui n’est pas une réaction puérile ou inadaptée, mais peut s’avérer un moteur efficace au passage à l’action. Sans pour autant considérer les émotions comme la seule entrée pour accompagner les personnes : le travail autour des compétences psychosociales doit par exemple permettre d’aller vers le cognitif et le collectif.

Le renforcement des compétences psychosociales (CPS) pour agir face à la crise environnementale

Les CPS traduisent l’aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion de relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement (OMS 1997). Articulées autour de 3 domaines (social, cognitif et émotionnel), les CPS se traduisent par exemple par des capacités de plaidoyer, de coopération, d’empathie, de pensée critique, de régulation émotionnelle…

Il ne s’agit pas de permettre aux humains de résister à un environnement de plus en plus dégradé sans chercher à agir sur les causes, mais de mettre leurs compétences au service de l’intelligence collective pour s’affirmer, résister, inventer des nouvelles formes d’organisation alliant relation aux autres et au vivant. Les CPS apparaissent ainsi comme un réel levier face à l’urgence environnementale. Pour aller plus loin : lire la fiche repère du Pôle ESE ARA

Aller plus loin : réinventer l’approche sensible du vivant

Les enjeux de la transformation sociale qui s’impose soulèvent des questions existentielles qui invitent à analyser les processus socio-historiques ayant conduit une partie des humains à détruire leur habitat. Plusieurs processus sont à l’œuvre et en particulier une forme de mise à distance de l’expérience sensible, du rapport symbolique au monde avec l’émergence du scientisme et d’une maitrise de la nature par l’Homme. Il apparait nécessaire de réinviter un autre rapport à soi et au monde en sortant des modes d’organisation dictés par une approche économique. Il ne s’agit pas d’envisager un rapport utilitariste entre les humains et la nature mais de réancrer l’humain dans un système d’interdépendance en considérant les non-humains comme « des partenaires de vie » (P. Descola et A. Pignocchi (17)). Comme le GIEC le montre dans l’un de ses rapports, les savoirs et expertises des populations locales ou d’autres cultures à travers le monde constituent sans doute une voie à explorer pour s’inspirer à la fois de leur capacité à s’adapter aux changements grâce à leurs connaissances expérientielles et de leur rapport symbolique, émotionnel et spirituel au vivant.

Revoir le cycle de webinaires “Santé psychique et environnement, des liens multiples”: https://agir-ese.org/evenement/voir-ou-revoir-le-cycle-de-webinaires-sante-psychique-et-environnement-des-liens

Les autrices

Julie Donjon est référente régionale santé mentale à l’IREPS Auvergne-Rhône-Alpes

Lucie Pelosse est référente santé-environnement à l’IREPS Auvergne-Rhône-Alpes, et co-coordinatrice du Pôle Education et promotion de la Santé-Environnement (ESE)

L’association IREPS Auvergne-Rhône-Alpes (Instance Régionale d’Education et de Promotion Santé) développe l’éducation et la promotion de la santé pour améliorer la santé des populations et contribuer à la réduction des inégalités de santé.

L’IREPS est présente dans l’ensemble des départements de la région ARA et propose des services et ressources (formations, conseil et accompagnement méthodologique, interventions, outils documentaire et pédagogiques…) pour accompagner les professionnels (secteurs éducatif, social, sanitaire…) dans leurs projets (alimentation, compétences psychosociales, santé environnement, santé mentale…).

Plus d’infos : https://ireps-ara.org/ 

Le Pôle Education et promotion de la Santé Environnement (ESE) Auvergne-Rhône-Alpes est un programme co-porté par l’IREPS ARA et le GRAINE ARA depuis 2010. Né d’une volonté de croiser l’approche de la promotion de la santé avec celle de l’éducation à l’environnement, le Pôle vise à outiller les acteurs de la région pour qu’ils développent des actions en ESE à travers des journées d’échanges, des accompagnements, un site internet ressources…

Plus d’infos : https://agir-ese.org/presentation-et-objectifs-du-pole-ese-ara

Bibliographie

(1)  Lapaige V., L’éco-anxiété : Interview de Véronique Lapaige, Réseau Idée asbl, 2020 www.cres-paca.org/arkotheque/client/crespaca/thematiques/detail_document.php?ref=37659

(2)  Lopes I., Intervention pour le Panel sur l’éco-anxiété, Bell Cause pour la cause, 2022 www.youtube.com/watch?v=zX1LpoIGq-E

(3)  Pihkala P., Toward a Taxonomy of Climate Emotions, Frontiers in Climate, 2022 https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fclim.2021.738154/full

(4)  Ágoston, C. et ali., Identifying Types of Eco-Anxiety, Eco-Guilt, Eco-Grief, and Eco-Coping in a Climate-Sensitive Population : A Qualitative Study, Int. J. Environ. Res. Public Health, 2022 https://doi.org/10.3390/ijerph19042461

(5)  Desbiolles A et Galais C., Éco-anxiété et effets du dérèglement global sur la santé mentale des populations, La Presse Médicale Formation, 2021 www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2666479821002603

(6)  Schmerber S., Guide de (sur)vie pour écoanxieux, éd. Philippe Rey, 2022.

(7)  Op.Cit.

(8)  Benoit L, Comment ne pas déprimer, Podcast Chaleur Humaine, Le Monde, 2022

(9)  Clayton S., Climate anxiety : Psychological responses to climate change, J Anxiety Disord., 2020 https://doi.org/10.1016/j.janxdis.2020.102263

(10)  Aequitaz, Comment lever les freins à la mobilisation collective ? 2018. https://www.aequitaz.org/wp-content/uploads/2018/07/outil-leviers-freins-mobilisation-az-1.pdf

(11)  Aequitaz, op. cit.

(12)  Webinaire “Forum d’idées et d’échanges : comment passer à l’action collective ? », Pôle ESE et IREPS ARA, décembre 2021. https://agir-ese.org/evenement/voir-ou-revoir-le-webinaire-forum-didees-et-dechanges-comment-passer-laction-collective

(13)  Veblen T, Théorie de la classe de loisirs, 1899.

(14)  Cottereau, D. et K. Tondeur « Accompagner la construction de l’être au monde dans sa relation à l’environnement : quelles approches pédagogiques du sensible pour favoriser les comportements écocitoyens ? », in ‘‘Analyses’’, Productions de l’Institut d’Éco-Pédagogie (IEP), Juin 2019. https://ecotopie.be/publication/accompagner-la-construction/

(15)  Ravat J., Actions, émotions, motivation : fondements psychologiques du raisonnement pratique, Le Philosophoire, 2007. https://www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2007-2-page-81.htm

(16)  Vivre avec l’effondrement et revivre de ses cendres ! De causes à effets, Podcast France Culture,  https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/de-cause-a-effets-le-magazine-de-l-environnement/vivre-avec-l-effondrement-et-revivre-de-ses-cendres-5634078

(17)  P. Descola et A. Pignocchi. Ethnographies des mondes à venir, Seuil 2022.