Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 305

L’approche du genre comme déterminant de la santé


L’asbl Femmes et Santé a vu le jour il y a déjà bientôt dix ans. Cette association, dont la vocation est d’œuvrer pour la promotion de la santé des femmes, a commencé son activité en s’impliquant auprès de celles qui vivaient l’expérience de la ménopause. Depuis, ses activités ont évolué, les groupes se sont multipliés et s’adressent à toutes les générations de femmes. Forte de son expérience, l’asbl veut maintenant aller plus loin et creuser la question du genre en promotion de la santé.

Le Dr Catherine Markstein est l’une des deux fondatrices de Femmes et Santé. Originaire de Vienne, elle a grandi au sein d’une famille militante et engagée. À son tour, elle est devenue militante pour une société humaniste qui, selon elle, doit veiller à l’égalité entre les hommes et les femmes. «Ma mère et ma grand-mère ont pu faire des études universitaires et ont réussi, à travers leur épanouissement intellectuel, à connaître le plaisir d’avoir des enfants et de prendre soin des autres», raconte-t-elle. «Mon père était exceptionnel et doux. À la maison, je n’étais pas confrontée à une famille ou à un couple très stéréotypés, où chacun était dans son rôle.»

Catherine Markstein est arrivée en Belgique en 1983 et a travaillé comme médecin généraliste au Service de soins palliatifs des Cliniques universitaires Saint-Luc et ensuite du CHU Brugmann. «Après 18 années d’hôpital, j’ai ressenti le désir de créer quelque chose qui correspond véritablement à mes valeurs. En 2004, j’ai pris un congé de réflexion. En 2005, avec mon amie, Mimi Szyper, elle aussi médecin, spécialisée en neuropsychiatrie, nous avons créé l’asbl Femmes et Santé. Mimi est la présidente de l’association et moi, je suis la coordinatrice.»

Self help

L’asbl Femmes et Santé s’inscrit dans le ‘Mouvement pour la santé des femmes’, lequel s’inspire de l’approche ‘self help’ qui a émergé dans les années 1980 aux États-Unis. Le but est de sortir les femmes de l’emprise du médical et de la gynécologie pour qu’elles se réapproprient leur corps. Elles sont ainsi invitées à prendre leur santé en main. Cela signifie que chaque femme peut agir sur elle-même et sur son environnement afin d’améliorer son état de santé et sa qualité de vie.

La démarche est également collective. Les femmes découvrent et apprennent ensemble le fonctionnement de leur corps dans leur contexte de vie. Elles développent, par l’échange et le partage, un savoir concernant leur corps et leur santé. Elles créent de nouvelles pratiques de santé et prennent part aux décisions politiques, sociales et culturelles.

Création du premier groupe

L’association a commencé son activité avec un groupe d’information et d’échange destiné aux femmes autour de la cinquantaine, qui vivaient l’expérience de la ménopause. Catherine Markstein et Mimi Szyper étaient à cette époque fortement interpellées par la surmédicalisation de ce tournant naturel et important de la vie des femmes et par l’absence d’esprit critique de celles-ci. «Les femmes du groupe ont ensuite voulu que l’asbl s’intéresse à leurs propres filles, elles-mêmes surmédicalisées et pouvant difficilement faire preuve d’esprit critique. Nous avons donc créé des groupes d’échange intergénérationnel.»

Dès le départ, l’association a voulu restaurer une culture de transmission de savoirs entre femmes afin de leur donner des possibilités d’action sur leur santé et ses déterminants. «Dans nos cours, nous partons du fait que notre corps est bien fait et qu’il ne doit donc pas toujours être contrôlé et assisté. C’est vrai pour l’adolescence, pour la contraception, la santé reproductive, les grossesses, la ménopause, pour le grand âge aussi.»

Activités multiples

En neuf ans, les activités se sont multipliées de manière impressionnante et les ateliers se sont diversifiés. Ces derniers sont construits autour de l’information et de l’apprentissage, avec l’aide d’outils ludiques qui stimulent la créativité des femmes, ainsi que l’échange et le partage. La méthode de travail est participative.

Femmes et Santé propose des groupes à thèmes :

  • femmes autour de la cinquantaine;
  • ateliers interactifs de promotion de la santé dans une perspective globale de la santé autour des thèmes suivants: santé des seins, santé du périnée, du cœur, du sommeil, gestion du stress, immunité, femmes et plantes, femmes et alimentation dans une perspective du genre, atelier auto-examen, atelier corps et conte, santé sexuelle et reproductive;
  • groupes intergénérationnels;
  • journée des Anciennes;
  • formation de femme à femme (auto-formation).

Et des groupes empowerment et capacités effectives (voir encadré):

  • travail avec des groupes de femmes issues de l’immigration en partenariat avec certaines associations de la Plate-forme pour promouvoir la santé des femmes (PPSF);
  • dans un nouveau projet, l’asbl souhaite mettre en place un programme d’empowerment pour des groupes de femmes fragilisées par une maladie et des groupes de réflexion autour du vieillissement.

Par ailleurs, la dynamique au sein de l’asbl a également fortement changé: «Ce sont, aujourd’hui, des femmes âgées de 20 à 35 ans qui sont les plus actives et s’investissent dans les ateliers. Des réseaux se forment et fonctionnent en autogestion. La mission de Femmes et Santé est de plus en plus portée par des femmes elles-mêmes multiplicatrices de la santé. C’était notre but. Notre projet participatif a vraiment pris, pour mon plus grand bonheur. Je rêve qu’il y ait un mouvement pour la santé des femmes, d’autodétermination, comme ça a été le cas au Canada et aux États-Unis. Il semble que les choses vont un peu dans ce sens-là. Je trouve génial que des jeunes femmes comprennent, aujourd’hui, que l’émancipation passe par la réappropriation de leur corps et la place qu’elles leur donnent. C’est une question extrêmement politique. On ne peut pas sortir la santé et le bien-être du contexte sociétal ni des conditions sociales dans lesquels les femmes vivent. C’est pourquoi le travail sur les déterminants de santé prend une grande place dans nos animations.»

La promotion de la santé au cœur du processus

L’approche non médicale, qui est proposée par les différentes intervenantes, est très appréciée. Les femmes sont sensibles aux solutions simples et non coûteuses issues de leurs propres connaissances, que les animatrices travaillent avec elles. Elles apprennent à mobiliser leurs propres compétences. Ces lieux de réflexion leur donnent également la possibilité de travailler sur elles-mêmes de manière autonome. Les animatrices leur présentent des astuces et des exercices qu’elles peuvent mettre en œuvre chez elles. Ces nouvelles perspectives apportées par les rencontres leur permettent de faire un cheminement de semaine en semaine. Avec à la clé, une meilleure connaissance de soi, de son corps, de son anatomie, une prise de conscience de la diversité des expériences vécues, plus de confiance en soi, un regard neuf, une meilleure estime de soi, un sentiment de bien-être, une énergie nouvelle, la chute de tabous…

Quels types de femmes?

45 % de participantes sont issues de milieux populaires, parfois précarisés. Leur demande s’exprime à partir d’un mécontentement par rapport à l’interventionnisme médical et le coût d’une médecine à deux vitesses. Ces femmes manifestent aussi une méfiance par rapport à la surmédicalisation. Elles souhaitent s’approprier un savoir, retrouver et valoriser leurs propres compétences.

35 % de participantes appartiennent à la classe moyenne. Celles-là veulent échanger et partager avec d’autres femmes, comprendre ce qui se passe dans leur corps et acquérir des outils de bien-être (alimentation, remèdes naturels, exercices de détente...).

20 % des femmes proviennent de milieux traditionnels de l’immigration récente, sans formation ni activité professionnelle. Elles ont souvent des difficultés à parler le français, mais arrivent à exprimer leur mal-être, leur surcharge, la solitude et l’isolement, la peur d’être malade… «Ces femmes sont très étonnées et se sentent honorées lorsque nous les encourageons à partager leurs savoirs et connaissances en matière de santé. La prise de conscience de leurs énormes besoins nous a poussées à envisager une formation de femmes relais. Ainsi, les savoirs en matière de santé pourront êtres récoltés, transmis, modifiés, enseignés par des paires.»

Une Plate-forme pour aller plus loin

En 2008, Femmes et Santé créait la Plate-forme pour promouvoir la santé des femmes (PPSF) qui regroupe diverses associations dont les plus actives sont le CEFA, Bruxelles laïque, Question Santé, Le Monde selon les femmes, Vivre comme avant asbl, Forest Quartiers Santé, l’Entraide des Marolles, Vie Féminine, les Femmes prévoyantes socialistes, le GAMS, Garance asbl, la Fédération laïque des centres de planning familial (FLCPF), etc. «Cette plate-forme marche très bien et est très vivante. L’accent est mis sur des valeurs féministes dans le sens humaniste: on met les femmes au centre du processus de soins et de décision.»

Le travail réalisé au sein de la Plate-forme et les rencontres avec des femmes de tous âges et de toutes classes sociales ont mis en évidence des problématiques ayant un impact direct sur la santé des femmes. «Cette réalité de terrain amène aujourd’hui l’asbl Femmes et Santé à insister sur la prise en compte de la notion du genre comme déterminant de santé. Nous souhaitons travailler sur l’impact des inégalités et plus spécifiquement sur la gestion du ‘care’ (voir encadré) dans la vie des femmes, tout en renforcant ‘l’empowerment’ et leurs ‘capacités effectives’. Ces trois concepts - le care, l’empowerment et les capacités effectives - sont intimement liés. L’amélioration des conditions de vie des femmes, et plus spécifiquement celles de groupes socialement et psychiquement vulnérables, doit passer par une répartition égalitaire du care.»

Le genre au cœur de la promotion de la santé

Femmes et Santé a récemment introduit, auprès du ministère de la Santé de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une demande pour mener à bien un programme d’étude et de travail sur la spécificité du genre en promotion de la santé. Si la demande est acceptée, le travail se fera avec la collaboration des différentes associations de la Plate-forme.

Il nous reste donc à souhaiter bonne chance et longue vie encore à l’asbl Femmes et Santé dont la survie dépend des subsides que lui octroient les pouvoirs publics, comme c’est le cas pour la plupart des associations francophones qui oeuvrent dans le domaine de la promotion de la santé.

Pour en savoir plus: Asbl Femmes et Santé, Avenue Lambeau 24,1200 Bruxelles. Tél.: 02 734 45 17. Courriel: info@femmesetsante.be. Internet: www.femmesetsante.be

Sources

  • LUSIGNAN P.H., «Travail d’évaluation dans le cadre des activités organisées par l’asbl Femmes & Santé», 2013.
  • SZYPER M. et MARKSTEIN C., «Le temps de s’émanciper et de s’épanouir. Paroles et expériences de femmes autour de la cinquantaine», Éd. Le Souffle d’Or, Gap, 2009.

Un peu de franglais, pour la bonne cause

Le care désigne une attitude personnelle de sensibilité aux besoin d’autrui (c’est la sollicitude, le soin, le souci des autres, l’attention à autrui, et les responsabilités que cela implique), tout autant qu’une activité de prise en charge d’une personne vulnérable, que ce soit sous forme bénévole (le plus souvent dans le cercle familial) ou professionnelle.

Ces valeurs morales se trouvent souvent identifiées de prime abord par le sens commun comme étant spécifiquement féminines. Le care s'interroge sur le bien-fondé de cette identité morale rattachée au seul genre féminin et de la place qui lui est faite dans la société: les travaux réalisés s'efforcent de proposer une nouvelle éthique remettant en cause des conceptions dominantes des pouvoirs publics longtemps pensées par les seuls hommes et introduisent de nouveaux enjeux éthiques dans le champ politique.

Dans cette perspective, le care peut et doit concerner chacun dans la mesure où chacun est ou peut devenir un ‘aidant’.

L’empowerment et les capacités effectives tiennent compte du contexte réel dans lequel vivent les individus. Ces deux concepts mettent en avant les compétences en actes d’une personne, qu’elle est à même de mettre en oeuvre dans son contexte de vie. Les droits ou l’égalité de genre doivent surtout permettre aux individus de vivre réellement selon ces concepts, dans leurs conditions socio-culturelles spécifiques, en fonction de leurs propres valeurs et normes.

 

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