Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 329

Quand l’industrie du tabac fait de la prévention


 «Accepter de l’argent de l’industrie du tabac, c’est comme si le gouvernement fédéral faisait construire de nouvelles écoles de police aux frais de la mafia.» (Hervé Hasquin, à l’époque Ministre-président de la Communauté française)

Les ados stupides ne fument pas, les autres…

Nous sommes dans les années 90. L’industrie du tabac veut à tout prix éviter une loi interdisant la publicité pour les produits du tabac. Philip Morris précise sa stratégie dans un mémo interne. Le géant veut avec d’autres fabricants mettre sur pied des campagnes antitabac. C’est moins bizarre qu’on pourrait le croire: développez un tel programme de façon maladroite et vous pouvez être sûrs qu’il sera inefficace.

Fedetab indique la voie à suivre dès 1997. La coupole de l’industrie belge du tabac fait campagne pour convaincre les jeunes de ne pas fumer. Sur les affiches et dépliants, on voit des ados sans aucun charisme, qui ont l’air de s’ennuyer à 100 à l’heure.

En fait, la campagne s’adresse à la classe politique. Le message est clair: inutile de légiférer puisque l’industrie se charge de décourager le tabagisme chez les jeunes.

Nous autres, du ‘clan’ des antitabac, ne voyons pas les choses de la même manière, évidemment. Nous plaidons pour l’interdiction de la publicité mais nous voulons aussi inciter réellement les jeunes à ne pas fumer.

En 2000, les taxes sur le tabac rapportent en Belgique 1,8 milliard d’euros alors que… 175.000 euros sont consacrés à la prévention. En d’autres termes, pour 10.000 euros de recettes, 1 euro va à la sensibilisation. L’exigence d’un ‘fonds tabac’ correctement doté se fait de plus en plus insistante.

Pendant des années, l’industrie a travaillé avec un budget publicitaire oscillant entre 25 et 50 millions d’euros. Nous voulons la même somme pour mettre au point et diffuser des campagnes efficaces.

Magda Aelvoet d’Agalev (le parti écologiste flamand ndlr), Ministre de la Santé publique depuis juillet 1999 n’est pas sourde à notre demande. En août 2000, elle annonce son intention de consacrer 12,5 millions annuels à la prévention. L’argent devrait provenir de la perception d’1 centime sur chaque paquet de cigarettes ou de tabac à rouler. Mais elle doit d’abord obtenir le feu vert de son collègue des Finances, Didier Reynders.

La relation entre eux n’est pas simple et le ministre libéral n’est pas très chaud à l’idée de ‘lâcher’ 12,5 millions. Dans un premier temps, Reynders répond poliment qu’il va examiner la chose. Il décide finalement que le gouvernement peut investir 1,8 million. S’il faut plus de moyens, ils devront provenir d’une contribution volontaire du secteur.

Ce que nous ignorons à ce moment: Reynders négocie en douce avec les producteurs de tabac pour leur faire endosser ‘volontairement’ des campagnes de prévention.

La Fondation Rodin

En août 2002, Didier Reynders annonce tout sourire que les fabricants de tabac vont alimenter volontairement pendant 6 ans un fonds pour la prévention. Quelle bonne nouvelle! Ils verseront chaque année 1,8 million, soit près de 11 millions en tout. L’asbl Fondation Rodin, nouvellement créée, gérera ce fonds. Cela se base sur un contrat qui n’est pas rendu public, mais dont on nous assure qu’il garantit une ‘indépendance absolue’ vis-à-vis de l’industrie.

L’industrie du tabac qui s’engage à dépenser 11 millions en 6 ans sans se mêler de rien? Je me demande qui peut croire ça une seule seconde. Il n’y a aucune ‘bonne’ raison pourtant que les autorités publiques délèguent une matière aussi importante de leur politique de santé publique au secteur du tabac. Ou, comme le déclare Hervé Hasquin, pourtant du même parti que Reynders, «Accepter de l’argent de l’industrie du tabac, c’est comme si le gouvernement fédéral faisait construire de nouvelles écoles de police aux frais de la mafia.»

Cette initiative ne soulève donc guère d’enthousiasme, mais dès que quelqu’un émet une critique, la réaction est immédiate. Le Prof. Danielle Piette (ULB) publie une tribune sur la Fondation Rodin dans La Libre Belgique et se voit instantanément menacée d’un procès1. En septembre 2002, je publie à mon tour avec Marleen Lambert2 une tribune dans De Standaard sous le titre ‘Le cadeau empoisonné’.

Huit mois plus tard, mon employeur, le Centre de Recherche et d’Information des Organisations de Consommateur (CRIOC) me licencie. Difficile évidemment de prouver un lien entre mon article et mon licenciement. Il n’empêche, le fait est que le CRIOC et ‘Rodin’ sont en excellents termes en 2003. Ils ont même passé une convention! Une alliance improbable de la défense des consommateurs et d’une officine financée par l’industrie du tabac…

Toujours est-il que le conseil d’administration du CRIOC me propose une retraite anticipée à 53 ans3. Je refuse la proposition. On me dit alors que je peux continuer à travailler au CRIOC mais avec interdiction absolue d’encore évoquer le tabac dans les médias. Autant dire que mon licenciement en bonne et due forme ne tarde pas, cinq jours plus tard il est effectif.

Cela ne passe pas inaperçu. Test-Achats se retire du conseil d’administration du CRIOC en évoquant mon licenciement parmi ses raisons. Des articles importants dans Le Soir, De Morgen et Knack relatent cette affaire bizarre.

Heureusement, je ne reste pas longtemps sans emploi et dès le mois de septembre 2003 je rejoins la Fondation contre le Cancer.

Mais revenons à la question à 11 millions. Qu’y a-t-il donc dans le contrat liant l’industrie du tabac et la Fondation Rodin? La journaliste d’investigation de Knack Marleen Teugels veut en avoir le cœur net et bombarde le ministre Reynders et l’asbl de questions détaillées et précises. La réaction de l’asbl ne se fait pas attendre: si son enquête est publiée4, l’hebdomadaire sera traîné en justice… Son rédacteur en chef, Rik Van Cauwelaert ne se laisse pas intimider et publie la lettre de menace des avocats de ‘Rodin’ en couverture du magazine sous le titre: «La censure et le lobby du tabac – le rôle discret du Ministre Reynders – l’article qui ne ‘pouvait’ pas paraître».

Finalement, le contenu de l’accord sera divulgué un an plus tard dans Le Soir. Pas de révélations bouleversantes, mais le contrat contient des clauses très contraignantes pour le bénéficiaire des largesses de l’industrie. Prenez par exemple l’article 2. Il précise que l’argent ne peut être utilisé que pour des campagnes de dissuasion destinées aux jeunes, ce qui est bien dans la ligne des stratégies antérieures de Philip Morris. Une autre clause précise que la Fondation Rodin doit informer l’industrie de toute campagne, activité, initiative visant le public jeune.

Il apparaît aussi que les signataires veulent empêcher la mise en place d’un fonds public financé par une taxe d’un centime d’euro par paquet.

Il y a également une clause de rupture du contrat par les fabricants de tabac dans l’hypothèse où une loi les obligerait, directement ou indirectement, à alimenter un fonds public.

Tout s’éclaire donc, l’argent doit servir à des programmes inefficaces, l’industrie peut contrôler la politique de prévention du tabagisme et il n’y aura pas de taxe dédiée à la prévention par les pouvoirs publics.

Fin 2003, un embryon de fonds public est quand même créé. La pierre d’achoppement pour lui donner des moyens significatifs vient du Conseil d’État, qui estime que l’autorité fédérale ne peut pas lever des impôts pour une compétence qui relève des Communautés. Le fonds sera alors financé par une ponction de 2 millions d’euros sur le budget de l’INAMI.

Philip Morris va bien entendu en profiter pour rompre son contrat avec ‘Rodin’. Le tribunal de première instance donne raison au géant américain et la Fondation doit fermer boutique.

Les fabricants sont satisfaits: pas de campagnes à grande échelle en vue et le fonds public est un ‘mini-fonds’ aux moyens limités. Ils ont été très habiles. Pendant cinq ans ils ont énervé tout le monde, ils ont négocié avec Reynders pour limiter le plus possible le budget du fonds public, ils ont signé des accords secrets qui leur sont très favorables pour enfin bazarder le tout via un jugement.

Ils ont perdu la bataille de l’interdiction de la publicité et gagné celle du fonds tabac…

 

La suite de ce véritable thriller de 40 ans de lobby antitabac en Belgique dans ‘De tabakslobby in België’, par Luk Joossens, EPO, 2016.

Avec Luk Joossens et Frédéric Soumois, nous espérons en réaliser une adaptation en français, à paraître dans le courant du premier semestre 2017 (ndlr).

 

  1. À l’époque, nous avions avec quelques collègues solidaires accompagné Danielle Piette chez son avocat (ndlr).

  2. Marleen Lambert (1962-2009) responsable au moment des faits du KKAT, le Koördinatiekomitee Algemene Tabakspreventie (ndlr).

  3. Autres temps, autres moeurs de gestion des fins de carrière (ndlr)!

  4. Nous avons publié son texte en août 2003, Marleen Teugels, ‘Rodin: pas de fumée sans feu’, Éducation Santé n° 181 (ndlr).

×
×