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Numéro 335

Santé environnementale: inégalités et inconnues


Inter-Environnement Wallonie (IEW), la fédération des associations au service de l’environnement, a organisé en février dernier son Université annuelle. Une septième édition consacrée à la santé environnementale et plus spécifiquement à la pollution de l’air extérieur et aux perturbateurs endocriniens.

Les menaces invisibles sont à la fois les plus anxiogènes et celles dont on parvient le mieux à faire abstraction. Polluants de l’air et perturbateurs endocriniens entrent dans cette catégorie : s’ils inquiètent de plus en plus, nous les balayons d’un revers de la main dès qu’il s’agit de se promener en ville par beau temps, de se vernir les ongles ou de boire une canette de soda, autant de comportements anodins susceptibles de nous mettre en contact avec eux.

N’en déplaise à certains pouvoirs publics et lobbies, n’en déplaise surtout à notre tranquillité d’esprit, les données scientifiques s’accumulent pour affirmer le rôle délétère de certaines de ces substances/combinaisons de substances sur notre santé, esquissant ce qui pourrait bien s’apparenter demain à un « scandale sanitaire » , comme l’a rappelé en introduction le Secrétaire général d’Inter-Environnement, Christophe Schoune : « 12,5 millions de morts par an seraient liées à des problèmes de santé environnementale. C’est plus que les ravages de la malnutrition en Afrique », a-t-il avancé.

Certes, nous ne fonctionnons plus aujourd’hui avec un modèle mono-factoriel, où il s’agirait de pointer une fois pour toutes l’unique coupable des fléaux contemporains : cancers, obésité, problèmes cognitifs… Mais l’étiologie complexe des maladies chroniques incite précisément à traquer la part de responsabilité de chaque facteur, en particulier quand celui-ci relève de la législation et du choix de société, non du mode de vie individuel.

« Face à des lobbies puissants, nous avons aujourd’hui besoin de consensus. Or il y a encore de nombreuses lacunes. Il faut remettre la science à sa juste place », a pour sa part estimé le Dr Didier Vander Steichel, directeur médical de la Fondation contre le Cancer.

Différentiel de vulnérabilité

Selon le rapport 2015 de l’Agence Européenne pour l’Environnement, la pollution de l’air est le facteur de risque environnemental numéro un pour la santé humaine. Elle est principalement accusée d’augmenter l’incidence des maladies respiratoires, cardiovasculaires et du cancer. En Europe, elle serait responsable de 491.000 morts prématurées annuelles et de 11.700 pour la seule Belgique.

Les principaux polluants atmosphériques accusés de porter atteinte à la santé humaine sont les particules fines, l’ozone et le dioxyde d’azote. Le benzo(a)pyrène (BaP), cancérigène avéré, est également responsable de dommages sur la santé, particulièrement en Europe de l’Est. Transports, industries, production d’énergie, chauffage des bâtiments, agriculture, déchets… Les activités humaines qui produisent ces polluants sont nombreuses.

En Wallonie, c’est le secteur résidentiel (chauffage de bâtiments) qui représente 62% des émissions de particules fines, suivi par le transport (14%) et l’industrie (14%). Pour les oxydes d’azote, le transport arrive en tête (51%), suivi de l’industrie (33%). Les émissions du transport routier sont d’ailleurs considérées comme globalement plus dommageables, car elles se produisent principalement dans des zones à forte densité de population. Selon les valeurs définies par la législation européenne, 9 à 14% de la population urbaine est exposée à des niveaux de pollution supérieurs aux valeurs de référence (25 mg/m3). Mais ce chiffre grimpe entre 87 et 93% si l’on prend en considération les lignes directrices définies par l’OMS (10 mg/m3)…

Denis Zmirou-Navier, professeur de santé publique à la Faculté de médecine de l’Université de Lorraine et Directeur du Département Santé-Environnement-Travail de l’École des Hautes Études en Santé Publique, a proposé lors de cette Université annuelle un exposé sur les inégalités territoriales et sociales liées à la pollution de l’air.

Rappelant que le concept d’« Environnemental Justice » est né dans les années 80 aux États-Unis dans le chef de citoyens afro-américains contestant l’installation de décharges dans les quartiers les plus pauvres et les plus « black » du Comté de Warren (Caroline du Nord), il a montré que le raisonnement s’appliquait à de nombreuses métropoles européennes: si l’on considère par exemple le Grand Lille, les populations les plus pauvres habitent effectivement plus près des installations industrielles.

Les recherches du Pr Denis Zmirou-Navier montrent néanmoins que les liens entre territoire et santé sont plus complexes que cette malheureuse équation. Le cas de Paris est à cet égard emblématique. Si les zones les plus polluées de la capitale se situent sans surprise autour du périphérique, elles se retrouvent aussi dans l’hypercentre, autour de la rue de Rivoli et le long de la Seine, là où habitent les Parisiens… les plus riches.

Une spécificité qui a permis à Denis Zmirou-Navier de distinguer dans ses recherches le différentiel d’exposition et le différentiel de vulnérabilité. Si le premier désigne le fait que les personnes les plus pauvres sont aussi les plus exposées aux pollutions de l’air, le second montre que, pour un même niveau d’exposition, les populations les plus pauvres pâtissent d’effets sanitaires supérieurs ! À Paris, une personne défavorisée habitant un quartier peu pollué a ainsi un risque trois fois plus élevé de décéder à l’occasion des petits pics de pollution atmosphérique qu’une personne aisée. Si elle est défavorisée et qu’elle habite de surcroît dans une zone de forte pollution atmosphérique (du côté du Boulevard périphérique par exemple), son risque est alors cinq fois plus élevé…

Le différentiel de vulnérabilité permet donc de montrer que les inégalités de santé s’additionnent aux inégalités environnementales sans pour autant se superposer strictement à elles puisque, à pollution atmosphérique égale, les plus précaires sont ceux qui en paient le plus lourd tribut. Selon le Pr Denis Zmirou-Navier, plusieurs facteurs expliquent cette observation et notamment le fait que les moins favorisés ont généralement un habitat moins protégé de la chaleur (isolation thermique, climatisation), un état de santé plus précaire en lien avec des pratiques et de modes de vie défavorables (tabac, alcool, sédentarité/obésité), un accès moindre ou plus tardif aux soins…

Mais ce serait surtout le concept d’« exposome » qui permettrait de comprendre ce différentiel: définissant le cumul des expositions au cours d’une vie dans les différents micro-environnements rencontrés (travail, domicile, transports, espaces verts ou non…), l’exposome est en quelque sorte la dette de santé qu’engrangent au fil du temps les plus précarisés.

À partir de ce constat, Denis Zmirou-Navier a rappelé que trois philosophies distinctes d’action publique sont envisageables : l’universalisme généralisé, le ciblage des populations prioritaires, ou l’universalisme proportionnel qui consiste à agir pour tout le monde mais d’abord là où la vulnérabilité est la plus importante. Autant d’options qui décideront par exemple des nouvelles implantations d’espaces verts. « Les urbanistes auront à l’avenir un impact majeur sur la santé. C’est pourquoi il est important de les sensibiliser à ces questions », a souligné le chercheur.

Inodores, incolores, insipides

« Inodores, incolores, insipides »: les perturbateurs endocriniens sont des polluants bien plus impalpables encore comme l’a rappelé lors de cette journée le Pr Jean-Pierre Bourguignon, pédiatre endocrinologue (CHU de Liège et Unité de Neuroendocrinologie développementale – GIGA Neurosciences, ULg). Utilisées dans l’industrie du plastique, des pesticides, des agents pharmaceutiques et cosmétiques, de l’industrie des solvants et des lubrifiants, ces substances chimiques sont capables de perturber notre système hormonal en interférant avec la synthèse, l’action et/ou la dégradation des hormones qui régulent les fonctions de notre organisme.

Elles sont principalement soupçonnées d’avoir des effets sur le système reproducteur (endométriose, fibromes utérins, cancer du sein chez la femme ; anomalies du tractus urogénital, diminution de la qualité du sperme et infertilité, cancer des testicules chez l’homme), mais aussi, depuis quelques années, sur le développement du cerveau (TDAH, autisme, baisse du QI) et sur l’obésité et le diabète.

Certes, les niveaux de probabilité causale varient pour ces différents troubles et s’inscrivent ici encore dans un schéma multifactoriel (gènes, mode de vie etc.). Mais les soupçons sont loin d’être pour autant infondés. Ils reposent d’abord sur la croissance parallèle entre l’incidence de maladies pouvant impliquer le système hormonal et la production de substances chimiques de synthèse dans l’industrie. Deuxièmement, sur l’observation d’effets de perturbation hormonale dans la faune exposée à des perturbateurs endocriniens. Enfin, sur des études de laboratoire qui ont montré les effets de certaines substances chimiques sur l’apparition de maladies.

Pour autant, les connaissances des scientifiques restent largement insuffisantes. « Seules 1300 substances ont été étudiées, c’est-à-dire 1% de tous les perturbateurs endocriniens », a rappelé le Pr Jean-Pierre Bourguignon. Ces substances sont d’autant plus difficiles à étudier que leur nocivité ne semble pas correspondre aux critères utilisés habituellement.

« Pour les toxicologues, " la dose fait le poison ". Mais ce n’est pas vrai pour les endocrinologues ! », a rappelé le Pr Bourguignon. Dans le cas des perturbateurs endocriniens, les doses les plus faibles pourraient même être celles qui créent les effets les plus importants ou, à tout le moins, des effets contraires aux doses les plus fortes, ce que l’on désigne sous le vocable d’effets "non monotones". Exemple ? Des expériences en laboratoire ont montré que si une dose forte de bisphénol A avançait la puberté, une dose très faible pouvait la retarder.

C’est pourquoi les scientifiques qui travaillent sur le sujet plaident aujourd’hui pour une stratégie basée sur le danger, alors que l’industrie plaide pour une stratégie basée sur l’estimation du risque – laquelle tient notamment compte de la relation dose/réponse, en l’occurrence peu fiable.

Autre problème majeur dans l’évaluation des perturbateurs endocriniens : l’« effet cocktail », c’est-à-dire les interactions qui peuvent avoir lieu entre les dizaines voire les centaines de substances auxquelles nous sommes exposés et qui ne correspond pas au simple risque cumulé des différentes substances prises isolément…

L’enjeu d’une évaluation indépendante semble d’autant plus crucial que les effets des perturbateurs endocriniens pourraient s’égrainer sur plusieurs générations, comme cela a été montré pour le Distilbène, prescrit aux femmes enceintes dans les années 40 à 50 et dont les effets sont encore sensibles sur les petits-enfants de ces femmes. « Ces effets épigénétiques peuvent être comparés à une photocopieuse qui livrerait des copies de plus en plus pâles du code ADN. Le code est bien là mais il n’est plus bien traduit. », a comparé le Pr Bourguignon, rappelant que la réalité selon laquelle « l’acquis module l’inné » est parfaitement illustrée par les perturbateurs endocriniens auxquels le fœtus serait particulièrement sensible.

Ce caractère de transmissibilité renforce malheureusement l’hypothèse d’un futur « scandale sanitaire » dont se rendent aujourd’hui coupables les autorités européennes qui rechignent à légiférer de manière claire sur les perturbateurs endocriniens, en raison des immenses enjeux commerciaux sous-jacents mais aussi parfois d’une forme de « bonne foi » qui suppose, comme l’a rappelé le Pr Bourguignon, que « la technologie ne peut pas être mauvaise ». Hélas, elle le peut – et pas au même prix pour tous.

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